I.E N° 14 DE LA RUE QUINCÂMPOIX
Si VOUS avez bien voulu, mes jeunes amis, suivre jusqu'ici notre histoire, vous avez pu voir par quelles tribulations, quelles secousses, quelles émotions ont déjà passé nos jeunes héros. Livrés à eux-mêmes depuis leur départ de Saint-Arnould ; recueiUis par un aubergiste de Lillebonne ; protégés par un messager qui, plus tard, les délaisse ; renvoyés par M. Caffin dont ils ont failli incendier l'auberge, ils se sont ingéniés pour lutter contre les difficultés de leur situation, suivre l'aventure de leur roman et aller oh leur étoile semblait vouloir les conduire-
Mais en somme, jusqu'alors, ils n'avaient pour ainsi dire pas quitté la zone du pays natal. A Lillebonne, ils n'étaient qu'à dix kilomètres de Saint-Arnould ; à Rouen, ils vivaient près du messager qui semblait être un lien commun entre eux et leurs parents morts. Tandis que sur le conseil téméraire d'un jeune aventurier dont ils avaient fait la connaissance par hasard, ils ont dit adieu à la Normandie, ils ont franchi plus de trente lieues et sont venus à Paris, la grande ville, où ils n'ont ni parent, ni ami, personne enfin, à part ce Jean Baron, qui puisse, en cas de danger, leur venir en aide.
Ces tristes et sages réflexions, auxquelles Julien était loin de se livrer, Louis les eut tout de suite présentes à l'esprit, quand, entraîné vers le commissariat de police de la gare, Pied-léger les quitta brusquement. A peine avait-il eu le temps, dans sa précipitation, de crier à ses camarades :
— A bientôt !. . . Nous nous retrouverons !... Allez chez mon ami !..
166 LE GRAND FREHI-:
Et presque aussitôt, il avait disparu dans ]a i'uule qui encoud)i'ait le quai, à l'arrivée du Irain déplaisir.
Louis regarda Ihorloge de la gare ; elle mai-quail huit heures trois quarts.
— Eh bien, dit-il à son frère quil tenait par la maiii ; puisque Piedléger s'en est allé, il faut partir aussi.
— Où allons-nous?
— Rue Quincampoix, chez le camarade de Pied-léger.
— Tu as toujours la lettre ?
— Oui; dans ma poche...
— Tu sais 011 elle se trouve, la rue Quincampoix?
— Non.
— Comment faire, alors ?
— Nous demanderons.
Ils se décidèrent donc à s'éloigner sans Pied-léger, et fendirent la foule qui devenait de plus en plus compacte. Un peu avant la sortie, remployé de service les arrêta et leur demanda leurs billets.
Louis sentit un frisson lui courir dans le dos.
Son billet? Oh I mon Dieu! pourvu qu'il ne Tait pas perdu.
Depuis le départ, il n'y avait plus songé. Vite, il changea de bras son paquet, porta la main à la poche de son gilet et y trouva heureusement son petit carré de carton qu'il remit à l'employé.
— Donne le tien ! dit-il à son frère.
Julien fouilla dans la poche de son pantalon et en sortit également son billet. Après quoi, ayant franchi les barrières, ils suivirent la foule jusqu'à la porte de sortie.
Il serait bien difficile de décrire l'impression exacte qu'éprouvèrent les deux frères Dupont, quand ils se trouvèrent sur les derniers degrés de l'escalier, du côté de la rue de Rome, devant ce va-et vient, cette agitation, cet encombrement et ce brouhaha qui entourent la gare. Les voitures passant au galop, les omnibus, la foule arrêtée au long du trottoir malgré Pheure tardive, le bruit des lourds camions, cette circulation incessante, ce pointillement de lumières dans la nuit, tout cela leur donna une sensation semblable à celle que procure un éblouissement.
Louis, son gros paquet sous le bras, restait comme hébété devant ce spectacle. Son frère regardait, ahuri.