‹ Le grand frèreChapitre 37 sur 84 · LE N^ 14 DE LA RUE (JUINGAMPOIX · texte numérisé non relu

LE N^ 14 DE LA RUE (JUINGAMPOIX

— Eli bien, il faut nous on aller...

Ils gagnèrent le trotloir, et avisèrent un passant auquel ils demandèrent :

— Pourriez-vous nous dire, s'il vous plaît, par où il faut passer pour aller chez M. Jean Baron, qui demeure rue Quincampoix, n° 14 ?

— La rue Quincampoix ? répéta le passant ; ah ! ce n'est pas précisément de ce côté. Tenez, suivez-moi... Je vais vous l'indiquer...

Cet homme obligeant les précéda et les niena à la rue Saint-Lazare, où il leur dit :

— Vous allez suivre ce trottoir jusqu'à la première rue à droite, c'est la rue du Havre. Puis vous irez encore tout droit jusqu'au boulevard Haussmann ; vous prendrez la rue Auber, et quand vous serez arrivée à l'Opéra, vous demanderez...

— Merci bien, monsieur, répondit Louis.

La personne s'éloigna et les deux frères marchèrent droit devant eux; mais ils n'eurent pas fait dix pas qu'ils se regardèrent, en ayant l'air de se demander :

— Qu'est-ce qu'il a dit?

Les mots à^riie du Hdvre^ boulevard Haussmann, Opéra, avaient résonné à leur oreille, non seulement comme des mots étrangers, mais même comme une suite de sons qu'ils n'étaient pas capables de répéter.

— Tu as compris ? demanda Louis, au bout d'un moment, en se retournant vers son frère.

— Non; et toi?

— Moi non plus... Mais allons toujours, puisqu'il a dit que c'était par là.

Ce « parla » indiquait la direction de la même rue Saint-Lazare, qu'ils suivirent encore jusqu'à ce que Louis eut arrêté un nouveau passant pour lui dire :

— Monsieur, pourriez-vous nous indiquer, s'il vous plaîl, la rue Quincampoix ?

— Ah ! mon petit, tu n'y es pas. répondit le passant qui était un gros monsieur à l'air bonhomme. Mais sais-tu où est la rue Caumartin?

— Non, monsieur^ nous ne connaissons pas du tout Paris. Nous arrivons, mon frère et moi, de Rouen. Nous ne connaissons ici qu'un monsieur, Jean Baron, dit Serf de bœuf, pour qui nous avons une lettre de recommandation.

1G8 LE r, Il AND FRÈHI-:

— Comment ? répliqua le monsieur, qui resta très surpris et de la réponse de Louis et du nom bizarre que portail le personnage auquel on l'avait adressé, vous ne connaissez pas Paris et vous arrivez tous seuls de Rouen, à cette heure-ci?

— Oui, monsieur.

— Eh bien ! mais... qu'est-ce que vous allez faire, ce soir?

— Coucher chez le monsieur à qui nous avons été recommandés et qui demeure rue Quincampoix.

Dans ses réponses et ses explications, Louis semblait faire preuve d'une telle sincérité qu'il excita l'intérêt du monsieur.

— Écoutez, mes amis, leur dit-il ; je crois que ce serait trop long de vous indiquer où se trouve la rue dont vous parlez. Venez, suivez-moi ; ce sera plus tôt fait.

— Merci bien, monsieur.

Louis remonta un peu son paquet et suivit, ainsi que Julien, cet aimable cicérone. Pendant un moment encore, ils longèrent ensemble la rue dans laquelle ils se trouvaient, puis ils tournèrent à droite et marchèrent toujours.

— Mais comment se fait-il, ajouta leur compagnon de route, qui était un respectable monsieur, décoré, et vêtu avec beaucoup de soin, comment se fait-il qu'on ne vous ait pas fait partir plus tôt, et surtout qu'on ne vous ait pas fait accompagner?

— Parce que nous n'avons personne, monsieur.

— Vous n'avez pas votre père?

— Xon, monsieur.

— Ni votre mère ?

— Xous sommes orphelins.

— Et alors vous êtes venus ensemble à Paris ? VA pourquoi faire ?

— Pour tâcher de travailler.

Le monsieur secoua la tète d'un air incrédule. Louis vif ce signe h la lueur d'un bec de gaz et resta navré.

— 11 a l'air de dire que nous avons eu tort, pensa-t-il en lui-même.

— Enfin, tenez, mes enfants, reprit leur cicérone, après plus d'un quart d'heure de marche, moi, je dois retourner d'un autre côté; mais, à présent, c'est bien simple. Quand vous aurez dépassé ce boulevard, vous n'aurez plus qu'à aller toujours tout droit, jusqu'à ce que vous trouviez une place. C'est la place des Victoires. Et puis, vous demanderez encore.

— :\Ierci bien, monsieur, répondirent les deux frères.

— 11 n'y a pas à vous tromper, c est toujours tout droit.

Cette fois, Louis et Julien comprirent. Ils suivirent le même trollon\ ainsi qu'on le leur avait indiqué. A la place des Victoires, ils se renseignèrent de nouveau. Après avoir tourné à droite, à gauche, dans un dédale de rues noires, ils longèreutles Halles centrales, et Iraversérenl le boulevard Sébastopol.

Us commençaient à penser qu'ils ne seraient jamais rendus, laul le trajet leur paraissait loug. Eu elTel, ils ne Tirent pas moins de trois étapes encore, avant d'arriver à l'adresse indiquée sur l'enveloppe de leur lettre. Pour comble de malheur, ayant eu le peu de chance de remonter la rue Quincampoix, ils furent obligés de la redescendre jusqu'au numéro 14. Dans celte rue noire, encaissée entre de hautes maisons du

vieux Paris, ils se sentaient peu rassurés. Enfin ils toucliaient au but.

Les trois quarts de neuf heures sonnaient, quand ils s'arrêtèrent devant la porte de l'hôtel. Celte porte, si étroite qu'un homme un peu large d'épaules aurait pu à peine y passer de face, donnait sur un long couloir sombre, à l'extrémité duquel on apercevait le pointillement d'une lanterne fumeuse. Ils poussèrent une petite claire-voie qui, en s'ouvrant, fit agiter une sonnette sourde et pénétrèrent dans l'intérieur de la maison. Ils attendirent un moment dans le couloir, espérant que d'un instant à l'autre ils allaient voir paraître quelqu'un. Personne ne vint.

— Ce n'est pas ici, pensa Julien.

— Pourtant, on nous a bien dit que c'était le n° J 4.

— C'est qu'alors il n'y a personne.

— Comment, personne ?...

A ridée que le camarade de Pied-léger pouvait être absent, et qu'il ne rentrerait que fort tard, peut-être, ils blêmirent. Mais soudain, ils virent arriver, par un petit escalier complètement dissimulé dans l'ombre, une vieille femme à bonnet, tenant une lanterne élevée au-dessus de sa tête, de manière à voir qui entrait.

C'était la maîtresse de l'hôtel. Elle eut à peine paru qu'elle demanda d'une V oix méfiante :

— Qui est là ?

— C'est nous, répondirent les deux frères.

— Qui ça, vous?

— Notre camarade nous a donné une lettre pour son ami, M. Jean Baron, dit Nerf de Bœuf, qui demeure ici...

— Comment dis-tu? reprit la vieille femme.

— Jean Baron, dit Nerf de Bœuf...

— Connais pas, mon garçon, ça n'est pas ici...

— Pas ici?

Louis et Julien sentirent un frisson passer dans tout leur être.

— Puisque je vous dis que nan, répéta la logeuse, qui paraissait être d'assez mauvaise humeur.

— Nous ne sommes donc pas au numéro 14 de la rue Quincampoix?

— Si ; mais je vous dis que je ne connais pas votre Jean Baron dit Nerf de Bœuf... Qu'est-ce que c'est que ce pistolet-là?

LE N" li DE LA RUE fjUINCAMPOLX 171

C'est..- c'est un ami de M. Pied-léger, balbutia Louis à bout de

forces. On nous a assuré qu'il logeait dans votre hôtel.

Après ça, c'est bien possible qu'il y ait passé ; il vient tant de monde

ici ; je ne peux pas me rappeler tous les noms ; enfin, pour le moment, il n'y est pas...

Les deux frères auraient vu le sol se dérober sous leurs pieds quils n'eussent pas été plus accablés. La consternation leur ôtait presque l'usage de la parole.

— Mais alors, balbutia Louis, cette lettre?...

— Eh bien, qu'est-ce que- tu veux que j'en fasse de ta lettre? Gardela! Et puis, mon garçon, je n'ai pas de temps à perdre. Je t'ai répondu; maintenant... c'est bien... Allez-vous en !

Il n'y avait rien à répondre, rien à objecter. Les deux frères longèrent le couloir et ressortirent.

— Comment ! murmura Louis anéanti, Jean Baron ne demeure pas ici?... Alors Pied-léger nous a trompés !

— Peut-être y a-t-il un autre numéro 1 4 ?

— Ah ! si seulement je savais lire ! soupira Louis sur un ton de regret sincère.

Une personne passait. Julien l'arrêta.

— Monsieur, fit-il, nous ne savons pas hre ; pourriez-vous nous dire si nous sommes bien au numéro 14 de la rue Quincampoix?

Le passant releva la tète, regarda et répondit :

— Oui, mon ami, c'est bien là le numéro 14.

— Est-ce qu'il n'y en aurait pas un autre?

— Il y a cette boutique fermée qui porte aussi le même numéro.

— C'est peut-être là? pensèrent les deux frères.

— Vous ne connaîtriez pas 31. Jean Baron, dit Nerf de Bœuf? demanda Louis.

— Nerf de Bœuf ? ma foi non, mon garçon !... Ça n'est pas un nom bien catholique que celui-là ..

Et ce disant, le passant s'éloigna en esquissant un singulier sourire. Louis et Julien étaient désespérés.

— Oh I Pied-léger nous a trompés I soupira l'un, en essuyant une larme... Si nous retournions à la gare ; il y est peut-être enencore...

— Tu saurais le chemin? demanda l'autre.

172 LK GIîAND FHEHK

— Non.

— Écoute, dit rainé des frères, allends-nioi là un moment, je Yaii> remonter.

— Remonter? et pourquoi?

— Pour savoir si la dame consentirait à nous laisser coucher dans son hôtel.

— Combien avons-nous encore d'argent?

— Trente et un sous.

— -Nous devrions bien d'abord acheter quelque chose pour manger^ dit Julien. J'ai faim !

Louis aussi sentait son estomac tourmenté par le besoin de prendre quelque chose; mais il se gardait bien de le dire, de peur de dépenser trop d'argent en achetant le nécessaire et de ne plus pouvoir assurer à son jeune frère un abri pour la nuit. Cependant, avant de songer à se loger, il fallait se soutenir ; et puisque Julien souffrait de la faim, il n'y avait plus à hésiter. Dix heures sonnaient.

— Essayons de trouver un boulanger, pensa Louis.

Comme une personne passait, il s'approcha d'elle et la pria de lui indiquer l'adresse d'un magasin où il pût acheter pour quelques sous de pain.

— Ah ! mou ami, lui répondit le passant, il y a bien un boulanger au coin de la rue Rambuteau et de la rue Quincampoix ; mais il est trop tard à présent. Sa boutique sera fermée.

— Merci bien, Monsieur, nous allons voir tout de même.

Ils remontèrent un peu la rue et allèrent jusqu'à l'endroit indiqué; mais, comme ils le redoutaient, ils trouvèrent la boulangerie fermée. Ils s'avancèrent dans la rue voisine. Les autres magasins étaient clos. 11 n'y avait d'ouverts que ceux des horlogers, des marchands de tableaux, ou de papiers peints... Ils revinrent donc tristement sur leurs pas.

— Alors, dit Julien, nous n'allons pas manger?

Louis frémissait en songeant que, pour la première fois, il allait laisser son jeune h^ère manquer de pain. Ne pas avoir de pain à lui donner!

Ce fut pour lui quelque chose d horrible !

— Viens! dit-il en l'entraînant; nous allons retourner à cet hôtel; et peut-être la damo voudra-t-elle bien nous vendre du pain !

LE N" li DE LA RUE OUINCAMI'OIX 173

Us se htUèreiit, craigiiaiUquc la porte ne fût aussi fermée ; et, bieiilôl après, ils poussèrent de nouveau la claire-voie qui, en s'ouvrant, fit entendre le même bruit de sonnette enrouée. Cette fois, les deux frères ne se bornèrent pas à pénétrer dans le couloir. Ayant bien remarqué l'endroit où la logeuse était apparue, ils se dirigèrent de ce côté, en marchant à tâtons dans l'ombre, et gravirent les premiers degrés de l'escalier. Mais ils n'osèrent pas monter plus haut et altendirent. La dame ne tarda pas à reparaître avec sa lanterne.

— Comment? c'est encore vous? cria-t-elle en apercevant les deux frères.

— Oui, Madame, excusez-nous! dit Louis d'un ton suppliant. Nous allons tout vous expliquer. Nous arrivons de Rouen, mon frère et moi, et nous ne savons où aller coucher...

— Pourquoi ôtes-vous venus, aussi?

— Parcequ'on nous avait dit que nous pourrions coucher chez M. Jean Baron et trouver ensuite de l'ouvrage.

Comme si l'exposé de cette malheureuse situation eût quelque peu attendri la maîtresse de l'hôtel, celle-ci se retourna, remonta quelques marches et dit :

— Attendez ! je vais consulter mon registre.

Elle pénétra dans une loge sombre, enfumée ; prit dans un casier placé à portée de la main un gros livre aux pages sahes, le feuilleta, suivit les noms de son doigt rude, et répondit :

— Non, mon garçon; ton Jean Baron dit Nerf de Bœuf n'a jamais logé ici... Qui t'a donné cette adresse?

— Un de nos camarades dont nous avons fait la connaissance à Rouen et qui habite ordinairement Paris. Il s'appelle Pied-léger.

— Pied-léger? reprit la logeuse avec un air de mépris et en haussant les épaules ; ça ne doit pas être quelque chose de propre encore que ce camarade-là.. .

Les deux frères se regardèrent.

— Eh bien, j'en suis fâchée, ajouta la vieille femme, en remettant le registre dans son casier ; mais il n'y a pas de place pour vous dans mou hôtel.

— Oh! pourtant, dit Louis avec une timide insistance.

— Puisque je te dis que non!... Vous ne comprenez donc pas le français? Voulez-vous que je vous donne une chambre qui peut m'étre

17i LE GRAND FREHI-:

louée deux francs, celte nuit, par un voyageur? Est-ce que vous les avez, ces deux francs ?

— Xon, Madame...

— Vous voyez bien!.. Ainsi, reprit la logeuse après un silence, vous n'avez pas du tout d'argent?

— Nous avons trente et un sous...

— Trente et un sous pour deux ? Et avec cela vous voudriez coucher dans mou hôtel? Vous n'êtes pas gênés...

— Chez vous ou ailleurs, madame ; oii nous pourrons...

— Eh bien, je vous le répète, j'en suis bien fâchée; mais c'est impossible... Tâchez de voir dans un asile de nuit...

— Oh cela? demanda Louis.

— Vous ne connaissez pas Paris?

— Non, Madame.

— Ah bien ! fit la logeuse impatientée, de l'autre côté de la rue Saint-Martin, oij vous voudrez ! . . Vous verrez si l'on veut vous recevoir...

Comme la vieille femme leur signifiait de redescendre, Louis reprit :

— Madame, les boulangers sont fermés; nous n'avons presque pas mangé d'aujourd'hui; est-ce que vous voudriez nous vendre pour deux ou trois sous de pain?

— Du pain ? Vous n'avez donc pas dîné ?

— On nous a donné, dans le wagon, un peu de pain et de saucisson; mais nous n'avions pas déjeuné. ..

— Ah ! quel malheur ! l'icana la mégère en s'enfonçant dans sa loge. Je vous demande uu peu si je suis faite pour vendre du pain... Ne restez pas là, cria-t-elle, attendez-moi, dans l'escalier.

Elle leur fit cette recommandation sans doute dans la crainte d'être volée, quand elle aurait le dos tourné.

Les deux frères obéirent et redescendirent quelques marches. Bientôt après, la maîtresse de l'hôtel reparut avec un morceau de pain.

— Tenez! dit-elle en le tendant aux deux malheureux frères, je vous le donne !.. Et qu'on vienne me direque je ne prends pas en pitié le pauvre monde !.. Tâchez de vous arranger avec ça... Et surtout ne restez pas Là !

— x\on, Madame, merci bien !.. Merci mille fois!., répétèrent Louis et Julien en se partageant avidement le morceau de pain.

Ils se hâtèrent de redescendre^, longèrent le couloir et ressortirent. La demie de dix heures sonnait lourdement à l'église Sainl-Merri...

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