ICI, ON LOGE A L.\. NUIT
là
Mal2,rô leur ignorance, ils comprirent bien, à l'aspect de Fimmeuble qu'ils se trouvaient devant un de ces asiles auxquels la vieille logeuse faisait allusion. Une étroite claire-voie barrait la porte, ouverte sur un couloir aussi sombre que l'enlréc d'un gouffre. La nécessité dissipa leurs premières craintes. Ils poussèrent cette claire-voie et pénétrèrent dans le corridor.
Ils y avaient fait à peine qu(;lques pas, à tâtons, dans une obscurité complète, lorsqu'ils virent arriver un liomme que le bruit d'une sonnette intérieure avait averti de la présence des nouveaux voyageurs. Cet homme, qui pouvait avoir de cinquante à cinquante-cinq ans, était fort et de haute taille, avec une barbe noire, des yeux perçants et une chevelure abondante, retombant sur son front en mèches bouclées.
11 portait un pantalon de velours gris, maintenu sans bretelles et une chemise de couleur, aux manches relevées jusqu'aux coudes, et qui, par son ouverture, laissait voir une poitrine velue. Cet individu à la mine rébarbative ressemblait à un débardeur.
— Qu'est-ce que vous voulez? demanda-t-il de sa grosse voix aux deux orphelins.
— Monsieur, répondit Louis qui, en sa qualité d'aîné, prenait toujours le premier la parole, nous venons vous demander si vous consentiriez à nous laisser passer la nuit ici ?
— Ça dépend, mon garçon; je ne loge pas pour rien ; mais si tu peux payer pour toi et ton camarade^ je veux bien... c'est cinq sous par personne, à la chambrée.
— Cinq sous? répéta Julien, radieux de la réponse du logeur.
— Oui, c'est cinq sous, payables d'avance... Si tupeuxme les donner tu n'as qu'à monter; je vais te montrer le chemin, c'est au sixième...
Louis s'empressa de porter la main à sa poche, et sortant quelques pièces de cuivre, compta cinq sous qu'il remit au logeur.
— Eh bien, mais, fit l'homme, qui tendait toujours la main; il me semble que vous êtes deux... c'est dix sous ! . .
— Ah! oui... vous avez raison, dit Louis tout troublé.. . Voici encore cinq sous...
— C'est bien ! venez à présent...
Heureux de leur découverte, les deux frères suivirent le logeur, qui prit dans un renfoncement une petite veilleuse dont il s'éclaira. Puis, l'houime les lit monter par un escalier en colimaçon, au milieu duquel
une corde de puits, perpendiculairement posée, servait de rampe, et où les marches de pierre étaient toules rongées par le frottement des lourdes semelles. A mesure que Louis et Julien s'élevaient, ils sentaient ratmosphère devenir si lourde, si chaude, si Apre qu'ils crurent un moment étoufï'er. Mais ils s'acclimatèrent insensiblement à cette température et continuèrent de monter dans ce trou noir, oii le logeur les éclairait de sa triste veilleuse.
A chaque étage, des têtes hideuses d'hommes ou de femmes s'avançaient jusque sur le carré, pour voir au passage qui arrivait. Ces sinistres voyageurs jetaient sur les deux orphelins un regard scrutateur ; puis ils rentraient dans l'ombre du couloir conduisant sans doute à leur chambre, on pourrait dire à leur caverne.
Louis et Julien venaient de gravir ainsi plus de cent cinquante degrés, quand leur guide, poussant devant lui une petite porte basse, leur dit:
— C'est ici!...
Les deux frères entrèrent; la porte se referma sur eux et l'homme disparut.
Le spectacle qui s'offrit à leurs ^-eux, lorsqu'ils se trouvèrent dans cet étrange dortoir oîi l'on venait de les introduire, était certainement de nature à ne jamais s'effacer de leur jeune imagination. C'était une sorte de grenier, pouvant mesurer quatre mètres de large sur autant de long, éclairé par une lanterne suspendue à l'une des poutres transversales du plafond, et dont le sol était jonché de paillasses brunes, aux flancs décousus, sur lesquelles reposaient, entre quatre murs d'un gris sordide, des enfants, des femmes et des hommes couverts de haillons. A leur arrivée, quelques têtes se relevèrent. Les autres malheu reux dormaient d'un profond sommeil et ronflaient bruyamment.
Louis et Julien se tinrent un moment debout, hésitants, indécis, se demandant s'ils auraient le courage de se coucher sur ces paillasses noires, au milieu de ces dormeurs aux allures sinistres. Il semblait que toute la bohème errante du Paris vagabond et misérable se fût réunie là, dans ce taudis, dans ce bouge. Mais la fatigue vainquit bientôt leur répugnance; et déposant leur paquet sur le sol, les deux frères s'étendirent sur une paillasse restée libre, à côté d'autres jeunes gens qui paraissaient être à peu près de leur âge.
Ils se serrèrent l'un contre Tautre en se servant de leur ballot de
vêtements en guise d'oreillec; puis, donnant une pensée attendrie à leurs pauvres parents, qui eussent trop soufTert de les voir réduits à cet état de misère, ils s'endormirent.
Rien ne leur parut aussi pénible que l'impression éprouvée, le lendemain malin, quand ils se réveillèrent.
Dans le cadre étroit de cette pièce basse, l'air appauvri et vicié avait été aspiré par tant de poitrines à la fois^, qu'en vérité on étouffait. On se serait cru dans une atmosphère de four. Une buée grasse suintait le long des vitres.
Le mince rayon de soleil, qui se glissait par l'étroite fenêtre de la chambrée, éclairait ce réveil commun, ces paillasses sur lesquelles, de jour, on eût certainement refusé de se reposer, ces murs, autrefois blanchis à la chaux et devenus tout sales, tout chamarrés de charbon et d'inscriptions grotesques.
Ce qui ajoutait encore à la laideur de ce specîacle, c'était la vue de ces figures de mendiants, de vagabonds, d'aventuriers qui étaient venus échouerlà,detouslescoinsde Paris; ces visagesamaigris, hâves, terreux.
Ah! où était le plein air de la campagne? ce souffle vivifiant du matin qui monte des champs humides ? ce concert de voix joyeuses entendues dès l'aurore? ce paysage entrevu au réveil?..
Jusqu'alors, les plus mauvaises nuits pour les deux frères avaient été celles de Lillebonne. Et quelle différence encore!.. A peine levé, on respirait la saine et pénétrante odeur des foins, les parfums de la plaine, cette bonne brise des prairies de Normandie, qui fait les gens robustes elles joues roses...
Ces souvenirs vinrent en bloc assaihir l'esprit de Louis Dupont, quand, vers six heures du matin, il rouvrit les yeux, éveillé par le bruit et les propos des malheureux qui l'entouraient. Julien dormait encore ; il n'osa pas le déranger. Et alors, s'abandonnant à ses graves pensées, il songea à la détermination qu'il avait prise, à ce voyage de Paris décidé si promptement. Peut-être, se disait-il, si à ce moment tante Gervaise les avait vus, seuls, abandonnés, dormant sur cette affreuse paillasse, dans ce taudis infect, peut-être tante Gervaise elle-même auraitelle eu pitié d'eux, et les aurait-elle ramenés à sa ferme, d'où elle les avait si impitoyablement chassés?.. Mais, à présent, hélas! il était trop tard; ils se trouvaient à plus de quarante heues de Saint-Arnould, sans avoir la perspective de pouvoir y retourner jamais.
Sans doule, l'existence était dure chez leur tante; celle-ci s'était montrée bien injuste à leur égard ; et pourtant s'ils avaient pu choisir entre la chambrée de la rue Maubuée, l'angoisse de se sentir abandonnés à Paris, et les violences de M"' Aubert, ils n'auraient certainement pas hésité à retourner chez elle.
On a beau avoir souffert, s'être laissé entraîner par un premier mouvement de colère, l'heure sonne toujours où l'on regrette l'abandon des siens, l'éloignement de la famille...
En pensant à ces tristes choses, Louis sentit venir les larmes ; il songea également à son pauvre père, à la vive affection qu'il avait pour ses enfants, à la douleur qu'il aurait éprouvée de les voir ainsi, jetés si jeunes dans la lutte de la vie, et se renversant un moment sur sa couche, il pleura...
Mais soudain, Julien fît un mouvement ; et pour que celui-ci ne vît pas ses larmeS;, il s'essuya vite les yeux.
— Allons, dit-il à son frère, il faut se lever... L'enfant s'étira les membres, regarda curieusement autour de lui et se redressa, les cheveux en désordre, les vêtements défaits, la figure bouffie de sommeil.
— Descendons, reprit Louis, nous serons mieux qu'ici ; on étouffe dans ce grenier.
Il rajusta un peu ses effets, aida Julien à arranger les siens, se débrouilla la chevelure avec la main, reprit son chapeau, le paquet, et descendit avec son frère.
De leur côté, les autres dormeurs s'étaient levés et disparaissaient en emportant leurs bardes.
— Oh allons-nous, à présent? demanda Julien, j'ai soif!..
— Viens, descendons dans la rue, lui répondit Louis, nous irons boire quelque part.
— Et notre paquet, remportons-nous?
— Nous allons demander à T homme de nous le garder.
Ils redescendirent à tâtons les degrés rongés de ce sombre escalier. Vers le troisième étage, un bouffée de vent leur arriva par l'ouverture d'une petite lucarne. Ils purent enfin respirer et humèrent à pleins poumons cet air bienfaisant.
En passant devant la loge, ils aperçurent le maître de rhôtel. Louis entra et demanda :
— Monsieur, est-ce que vous voudriez bien nous permettre de laisser notre paquet chez vous ?
— Qu'est-ce qu'il y a dans ce paquet?
— Des vêtements, toutes nos atTaires.
— Laisse-le là, dit rhommc en indiquant un coin de la loge.
— Nous reviendrons probablement, ce soir, reprit Louis.
— Revenez ou ne revenez pas ; ça m'est égal ; vous savez le prix, à présent; c'est cinq sous par personne.
— Oui, monsieur.
Julien s'avança déposa le paquet à la place indiquée et redescendit avec son frère.
Vue de jour, la rue leur sembla tout autre qu'ils ne se la figuraient. Ils regardèrent bien la porte de Fliôtel, la physionomie delà maison, la devanture des boutiques avoisinantes, afin de pouvoir les reconnaître facilement. Puis, quand ils crurent avoir suffisamment examiné les particularités et l'aspect de la rue, ils s'éloignèrent.
Où allaient-ils? Qu'allaient-ils faire? Comment s'y prendraient-ils pour déjeuner et pour dîner? Ils l'ignoraient. 11 est probable qu'ils ne durent pas mesurer toute l'étendue de leur malheur, se rendre un compte exact des obstacles qu'ils pouvaient rencontrer devant eux, des pièges où ils étaient exposés à tomber ; car, s'ils y avaient réfléchi, ils auraient eu trop peur et le courage leur aurait fait défaut.
Ignorant tout cela, ils allèrent, ils marchèrent devant eux à l'aventure. Un peu avant d'arriver à la rue Saint-Martin, ils remarquèrent, sous une porte, une marchande installée devant un paravent et qui faisait chauffer du lait sur un petit fourneau. Ce fut pour eux une véritable aubaine. Comprenant que cette femme, devait vendre son lait aux amateurs, ils s'adressèrent à elle et, moyennant une dépense de six sous, prirent chacun un bol de café au lait, avec du pain.
Ce déjeuner, quoique sommaire, leur rendit des forces. Quand ils l'eurent absorbé, ils se sentirent plus vaillants pour se remettre en route, pour chercher, pour espérer.
Cependant leurs ressources s'épuisaient de plus en plus. Sur leurs trente et un sous, ils avaient dû donner dix sous au logeur, six sous à la marchande de lait. 11 ne leur restait plus que quinze sous.
Quinze sous pour acheter de quoi dîner et pour payer la chambrée, les jours suivants !...
11 n'y avait pas d'hésitation possil)le ; il fallait aviser immédiatement au moyen de trouver une occupation, de travailler, enfin de gagner un peu d'argent; ou sinon c'était l'aflblemcnt, le désespoir et, le savaientils? peut-être la mort...
— Eh bien ! dit tout à coup Julien, animé d'un beau zèle, puisque nous n'avons plus que quinze sous, essayons d'en gagner d'autres.
Louis, qui n'était pas moins désireux que lui de se tirer d'affaire, mais qui commençait à reconnaître les effrayantes difficultés de la situation, lui répliqua, pensif:
— Sans doute, mon ami, essayons ; mais comment faire?
— Comme à Rouen, riposta son jeune frère, qui semblait ne douter de rien.
— C'est qu'ici, il n'y a pas d'exposition agricole ; cl nous ne savons pas le chemin de la gare. Et puis, reprit-il avec consternation, ils doivent être nombreux, à Paris, les commissionnaires !
— Oh ! moi, fit Julien, en manière de conclusion, le jour où j"ai gagné de l'argent, à Rouen, je sais bien comment je m'y suis pris...
— Tu as mendié?...
— Oui ; et c'est bien plus commode que de porter des paquets.
— Malheureusement c'est défendu, répondit Louis.
— Personne ne le saura... Oh! puis, essayons autre chose!... Pendant un moment encore, ils longèrent la rue Saint-Martin. Chemin faisant, Julien proposa :
— Ecoute, nous devrions faire comme à Rouen. Toi tu irais d'un côté, moi de l'autre ; nous tacherions d'ouvrir des portières ; on nous donnerait des sous.
— Il vaut bien mieux ne pas nous séparer, répliqua son frère.
— Oh! pourquoi? puisque nous serons obligés maintenant ou plus tard d'aller chacun de notre cùté, autant le faire tout de suite...
— Où nous retrouverions-nous ? demanda Louis après un moment d'indécision.
— Eh bien, là où nous avons couché...
En parlant ainsi, Julien semblait être dominé par une idée dont il ne voulait pas faire part à son frère ; car, sans lui donner d'autres explications, il ajouta ;
— Tu verras, je suis bien sur que je te rapporterai de l'argent.
— Sauras-tu retrouver la chambrée?
— Bien sûr; c'est dans cette rue, là-bas...
Et il indiqua l'endroit très approximativement.
Louis réllécliit, pendant quelques secondes; puis quand il eut suffisamment apprécié la proposition de son jeune frère, il lui répondit avec fermeté :
— Non, non, Julien ; reste avec moi ; il vaut mieux gagner moins et ne pas nous séparer.
— Mais puisque je saurai très bien retourner tout seul à l'endroit oii nous avons couché !
— Et si tu te perds?
— Me perdre ? il n'y a pas de danger !.. . Et puis d'abord, je demanderai mon chemin, si je m'égare.
— Moi, je t'assure que nous anrons plus de chance en ne nous séparantpas...
— Ecoute, laisse-moi m'en aller seulement jusqu'à midi; nous nous retrouverons devant la porte de la chambrée...
— Allons, va ! répondit Louis qui eut, cette fois, la faiblesse de céder à son frère... Et à midi sonnant, sois exact!
— N'aie pas peur ! Bonne chance \ -^ Bonne chance ! répéta Louis.
Et sur ces mots, les deux frères se séparèrent...
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