CHAPITRE III
Ce n'était pas une chose facile pour un garçon de l'âge de Louis, arrivé sans ressources à Paris où il ne connaissait personne, de trouver à bref délai une occupation lucrative. Tout autre que lui aurait pu, en pareille circonstance, se laisser envahir par le découragement ; mais, étant doué d'un caractère énergique et d'une ferme volonté, le jeune Normand ne perdit pas espoir.
Resté seul, il suivit des yeux Julien qui disparut l)ientôt dans le fourmillement des personnes ; puis, machinalement, il remonta la rue, l'air absorbé, cherchant par quel moyen il pourrait bien jusqu'à midi gagner de quoi faire déjeuner son frère et déjeuner lui-même.
Le premier écueil contre lequel il se heurta, fut son ignorance. N'étant, comme on a pu en juger, jamais allé à l'école, il ne savait ni lire, ni écrire. 11 savait compter; voilà tout; encore ne pouvait-il pas distinguer les chiffres; de sorte qu'à moins de le demander, il ignorait même dans quelle rue il se trouvait et à quel numéro de cette rue il avait couché.
Cependant, croyant prudent de s'en informer, il pria un passant de le renseigner sur le nom de la rue qu'il lui désigna.
— Cette rue à gauche, mon ami? C'est la rue Mauhuée ! répondit le passant.
Louis le remercia et rehroussa chemin jusqu'à la cliaml)rée, afin de savoir à quel numéro elle se trouvait située. Ayant de nouveau interrogé une personne obligeante, il apprit que le petit hôtel où il avait couché portait le numéro 24.
Ce renseignement était très important. En s'éloignant, il répéta en lui-même « 24, rue Maubuée » et chercha à bien se rappeler cette adresse, qui devait lui permettre de retrouver toujours le lieu du rendez-vous.
Cette rue, d'ailleurs, présentait une telle physionomie qu'elle lui semblait facile à reconnaître. A son extrémité il y avait une fontaine antique. Une grande affiche rouge et verte couvrait le côté droit du mur. Les magasins placés à ses deux coins étaient des débitants de vins. Ces points de repère lui parurent suffisants ; et, cette fois, Louis partit pour offrir courageusement ses services.
Malheureusement, la situation avait changé du tout au tout. A Rouen, il était naturel que de jeunes commissionnaires proposassent aux étrangers qui sortaient de l'Exposition de porter leurs paquets ou d'aller leur chercher une voiture. A Paris, au contraire, il n'y avait pas d'exposition agricole; et les gens qui descendaient en toute hâte la rue Saint-Martin, oii Louis venait d'entrer, ne semblaient pas être disposés à donner leurs paquets à porter. Ils marchaient fous précipitamment, affairés, comme s'ils avaient eu peur de ne pas arriver assez tôt à l'endroit où ils devaient se rendre.
L'infortuné garçon resta plus d'une heure ainsi, sans oser aborder les passants, persuadé que ses offres ne seraient pas acceptées et qu'il valait mieux chercher autre chose...
Sans doute, autre chose ; mais quoi ?
A mesure que la matinée s'avançait et que les heures sonnaient, il sentait une sueur abondante lui baigner le front. Julien allait bientôt revenir, et peut-être n'aurait-il rien gagné. Comment feraient-ils avec les quinze sous qui leur restaient pour se procurer de quoi déjeuner tous les deux, de quoi dîner et pour payer encore dix sous au logeur?... Enfin, se disait-il, avec cinq sous on peut acheter du pain. Il y a des fontaines pour boire et nous aurons encore la chance de ne pas coucher à la belle étoile. Espérons queles jours suivants seront meilleurs.
Cependant, quand il considérait froidement sa situation, il lui prenait comme des rages. Il lui semblait impossible que lui, Louis Dupont, jeune, vahde^ animé d'une telle bonne volonté, plein du désir de subvenir à ses besoins et à ceux de son frère, restât dans une grande ville comme Paris, sans pouvoir gagner seulement le 'prix de son déjeuner.
Se placerait-il comme domestique? Comme groom? Mais où fallait-il s'adresser ? A qui ? Était-ce près ? Était-ce loin ?
Une dame passait à son côté. Il prit la hberté de l'aborder, en lui disant, le chapeau h la main :
— Vous ne sauriez pas, Madame, où il faudrait aller pour se placer comme domestique?
— Comme domestique, mon ami? mais si ; dans une agence !
— Et 011 y en a-t-il ?
— Ah ! il n'en manque pas ; surtout dans ce quartier. Tiens ! fit la dame, tu vois bien, accrochée à cette porte, cette plaque rouge sur laquelle sont collés de petits morceaux de papier blanc ?
— Oui, madame.
— Eh bien, voilà une agence. Tu n'auras qu'à demander au concierge...
— Merci mille fois !...
Louis s'éloigna, traversa la rue et, après quelques pas, entra dans la maison indiquée. La concierge le fit monter au troisième étage. Arrivé là, il poussa une porte restée entr'ouverte et vit dans une antichambre quelques personnes assises, qui attendaient. .
— Qu'est-ce que tu veux? lui demanda un employé qui se tenait derrière un bureau.
— Monsieur, je voudrais me j)lacer, avec mou frère, pour être domestique.
— Toi, tu veux être domestique ? quel âge as-tu ?
— Quatorze ans, monsieur.
— Et ton frère ?
— Neuf ans... et demi !
L'employé éclata de rire.
— Et vous voulez, reprit-il, vous placer comme domestiques? Il faut dire à ton frère qu'il mange d'abord un peu de soupe pour devenir grand et fort; et alors on verra...
Cet éclat de rire d'employé, l'ironie dont il accompagna sa réponse indignèrent Louis, au point de lui tirer des larmes.
— Mais, monsieur, reprit-il, en essayant de se contenir, c'est parce que nous n'avons pas de quoi en manger, de la soupe, que nous cherchons à nous placer ! . . .
— Je le dis, riposta l'employé, assez étonné de l'énergie de son jeune client, que nous ne plaçons pas les enfants de ton âge !... D'abord as-tu deux francs, pour qu'on s'occupe de toi?
— Non, monsieur.
— Eh bien, comme nous ne travaillons pas pour tes beaux yeux, il faudra revenir une autre fois...
Louis redescendit.
Il était trop jeune!... Toujours trop jeune!... Et l'on doit donc mourir de faim, quand on est trop jeune?...
Il n'y avait pas à insister...
Les indigents, les malheureux, auraient tort de se laisser rebuter par les refus qu'on leur oppose, par les marques de mépris qu'on leur inflige. Louis le comprit et poursuivit sa marche aventureuse dans Paris.
Las de s'adresser à d'autres pour leur demander les moyens de gagner du pain, il résolut de retourner jusqu'à la gare par laquelle il était arrivé, afin de ne recourir qu'à ses propres ressources, d'essayer d'amasser quelques sous en ouvrant des portières, puisque de cette manière, il était parvenu, à Rouen, à recueilHr quelque argent. Il prit donc le parti de demander à un commissionnaire qui se trouvait assis sur son crochet, au coin d'une rue :
— Pourriez-vous me dire où il faut passer pour aller à la gare?
— C'est qu'il y en a plusieurs, répondit l'homme médaillé ; la gare de l'Est? La gare du Nord?
— Ah ! je ne sais pas, dit Louis.
— Où veux-tu aller ?
— A la gare, monsieur.
— Oui, je sais bien ; mais tu veux prendre le train pour aller oii ?
— Je ne veux pas prendre le train.. .
— Alors, qu'est-ce que tu vas faire, à la gare?
L'air de perspicacité avec lequel le commissionnaire venait d'adresser cette queslion à Louis le troubla quelque peu. Il réfléchit et pensa que le métier auquel il se proposait de se livrer n'était peut-être pas toléré et qu'en dévoilant ses intentions à cet étranger, il pouvait s'attirer des désagréments. Il le remercia donc poliment et s'éloigna en disant :
— Merci, monsieur, je trouverai bien le chemin...
— A ton aise, mon garçon, répliqua le commissionnaire d'un ton bourru; seulement quand on sait, on ne demande pas!..."
Il eut à peine traversé la rue, qu'il renouvela sa queslion à une autre personne. Celle-ci, supposant que Louis voulait parler de la gare de l'Est, qui était la plus rapprochée de l'endroit où il se trouvait, lui répondit sans hésiter.
— C'est bien simple, mon ami, tu n'a pas à te tromper; traverse ce square, qui est le square des Arts-et-Méliers ; tu prendras ensuite le boulevard que tu vois là bas et tu iras toujours tout droit.
Louis suivit ces indications et traversa le square. Arrivé au boulevard Sébastopol, il regarda devant lui et aperçut dans la brune, à l'extrémité de cette large voie, la silhouette d'un monument.
— Ce doit être la gare I pensa-t-il.
Et il pressa le pas.
Chemin faisant, il examina tous les magasins les uns après les autres, regarda à droite, à gauche et ne reconnut rien de ce qu'il avait vu la veille, si ce n'est peut-être le grand boulevard qu'il se souvenait d'avoir traversé.
— Après cela, se dit-il, peut-être m'a ton fait prendre, hier, un autre chemin.
Cette supposition lui parut d'autant plus fondée que le trajet de la gare à la rue Quincampoix lui avait semblé, la veille, exlraordinairement long. Il en conclut que le passant auquel il s'était adressé lui avait indiqué un chemin plus direct.
Son erreur ne fut pas de longue durée. Arrivé à la gare, il uerecon-
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nul ni l'entrée, ni le bureau d'omnibus ({u'il avait parfaitement remarqué, la veille.
— Voici bien une gare, se dit-il ; mais non, ce n'est pas par là que nous sommes venus...
Pour en avoir le cœur net, il se renseigna et demanda :
— Qu'est-ce que c'est que cette gare, s'il vous plait?
— La gare de l'Est, mon ami.
— C'est par là qu'on arrive de Rouen ?
— Je ne pense pas ; jusqu'à présent on en revient par la gare Saint- Lazare... xMais, après ça... ça dépend... On pourrait, si on voulait, en revenir par la gare de Lyon. . .
— Merci bien, répondit Louis.
Et il murmura en s'éloignant : La gare de l'Est... la gare du Nord... la gare Saint-Lazare... la gare de Lyon... Ah! çà ! combien y a-t-il donc de gares à Paris?
.Alais, à ce moment, peu lui importait qu'il y en eût une seule ou plusieurs. Dix heures sonnaient. Il entra sous la hall de la gare et n'y vit que peu de monde. Les gens qui s'y trouvaient circulaient de long en large, avec une valise ou une couverture à la main, dans l'altitude des voyageurs qui attendent l'heure du départ. Personne ne semblait disposé à donner un paquet à porter.
— Essayons dehors, murmura-t-il sans se décourager.
Il sorlit, et guetta l'arrivée des voitures ; mais dès qu'il en venait une, une nuée de garçons plus âgés que lui s'élançaient au devant d'elle et détournaient ainsi tous les bénéfices à leur profit.
Cette rivalité le désappointa d'abord. Bientôt elle l'enhardit et fit renaître son courage.
— Puisque les concurrents sont si nombreux, se dil-il, c'est qu'ils doivent tous gagner de l'argent, en ouvrant des portières. Le moment viendra donc bien on je pourrai en ouvrir une à mon tour. Ce n'est pas une chose impossible, puisque les autres le font...
Louis raisonnait fort judicieusement. Après plusieurs tentatives infructueuses, reconnaissant qu'il fallait dans cette circonstance jouer d'adresse et de vitesse, il guetta avec la plus vive attention l'arrivég des voilures, courut s'accrocher à la portière de l'une d'elles et, se rendant maître de la place, aida les voyageurs à mettre pied à terre. Grâce à son habileté il réussit sept fois sur dix. Quand la demie de
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onze heures sonna, il avait encaissé la somme de soixante centimes...
Heureux de ce résultat inespéré, il quitta la gare, pensant que le moment était venu de retournera la rue Maubuée, où il avait donné rendez-vous à son frère. Aussi bien,. Julien devait-il l'y attendre et peutêtre s'effrayer de son absence.
Vite, vite, il redescendit le boulevard de Strasbourg, marcha toujours devant lui, traversa le square el, après avoir demandé une ou deux fois sa route, se retrouva au coin de la rue .Alaubuée. Tout joyeux de sa recette, il s'élança vers le n° 24...
Son frère n'y était pas...
— Gomment ! se dit-il, avec consternation, Julien n'est pas encore de retour? Ah! ça, mais je suis pourtant dans la rue Maubuée?...
Il tourna sur lui-même, chcrclia à bien s'orienter; pas de doute possible. Il reconnaissait la porte étroite de l'hôtel, la petite clairevoie, la même lanterne aux verres dépohs, la boutique du charbonnier à côté de l'entrée... Et Julien n'y était pas !... Qu'est-ce que cela voulait dire? Un moment, supposant que son frère avait été retenu par une course à faire, un paquet à porter, il prit patience et attendit. Pendant plus d'un quart d'heure, il circula sur le trottoir, allant, venant, fouillant obstinément du regard la profondeur de la rue, tournant sur lui-même comme une girouette.
Soudain, une idée lui traversa l'esprit.
— Peut-être est-il monté à la chambrée, pensa-t-il.
11 entra dans l'étroit couloir et gravit précipitamment les quelques degrés qui le séparaient du bureau du maître de l'hôtel. Il trouva le logeur penché sur un gros livre sale et écrivant à la lueur d'une lampe fumeuse, tant était obscur le cabinet oii il se tenait.
— Pardon, monsieur, lui dit Louis, est-ce que vous n'auriez pas revu mon frère?... >Ne serait-il pas là haut ?
— Ton frère? non, mon garçon, répondit le logeur; je l'ai vu descendre, ce matin, avec toi, et depuis lors, il n'est plus revenu. .
Louis fut atterré. La salive se séchait dans sa gorge. Il devint Hvide.
— Eh bien, et ton paquet? reprit l'homme, tu crois que je vais le garder ici indéfiniment?
— Non, monsieur ; mais seulenient jusqu'à ce soir, si vous le voulez bien.
— Reviendrez-voiis coucher ici?
— Je le pense.
— Tu as encore de l'argent ?
— Oui, Monsieur.
— Alors, c'est bien... tu peux laisser ton paquet...
Kt comme le jeune voyageur restait là, devant lui, sans proférer une parole, l'homme reprit :
— Non, mon garçon, non, ton frère n'est pas ici... tu le cherches donc?
— Oui, monsieur, nous nous étions donné rendez-vous à midi, devant votre porte... Il est midi et demi et Julien n'est pas là !..
— Pourquoi vous êtes vous séparés, aussi?
— C'est vrai, monsieur, c'est vrai, dit Louis en baissant la tête, vous avez raison; nous n'aurions pas dû nous quitter.
Il redescendit ; mais, cette fois, avec une faiblesse dans les jambes, envahi par une peur instinctive, irraisonnée.
— Mon Dieu ! mon Dieu !.. se disait-il, qu'est-il devenu? Ne lui serat-il rien arrivé ? Peut-être une voiture Faura-t-elle écrasé ?..
Alors, plus que jamais, il se repentit d'avoir eu la faiblesse de lui céder, de l'avoir laissé aller seul dans cette grande ville semée d'écueils, de dangers, surtout pour un enfant de cet âge. Il s'attribuait toute la responsabilité du malheur qui pouvait arriver. Pourquoi n'avait-il pas montré assez de fermeté? C'eût été son devoir à lui, son aîné, son grand frère, de l'empêcher de s'en aller seul, de le garder sous sa protection. Car, à présent oii était-il? Comment faire pour le retrouver?..
Oh ! son angoisse était atroce ! Plus de cent fois, il monta, descendit la rue, s'avança même assez loin dans la rue Saint-Martin, la sillonnant dans tous les sens. Et jamais il n'apercevait la silhouette de son frère.
Tout à coup, il ressentit une forte secousse, une émotion poignante; il crut le reconnaître dans la foule. Vite, il s'élança, mais fut encore cruellement déçu. Ce n'était pas lui.
Une heure s'écoula ainsi ; cette heure lui parut un siècle, tant l'attente lui avait agacé les nerfs. Ah! certes, il ne songeait plus au déjeuner. Les gens pouvaient passer autour de lui, avec des petits pains appétissants, des pommes de terre frites et toutes dorées, pliées dans un cornet; les marchandes des quatres saisons pouvaient crier à son oreille et étaler à ses yeux leurs bottes de radis roses, leurs salades
J^r^^'T^ ri'-
li-cùclies, leurs fraises parfumées, lui n'enteiiiUiil rieu, ne voyait rien. H ne pensait qu'à son frère...
Après mille allées et venues, il revint encore à la chambrée. A (len\ reprises différentes, il vit passer le logeur. Chaque fois, il lui (Icniaiida (F nue voix tremblante :
— p]h bien? Vous ne l'aurie/ pas revu?
— Non, mon gros, non...
— Je vaisTattendre ici...
L'homme hocha la tète d'un air qui lit IVi-^soinier Louis.
— Est-ce que vous croyez . ?
— Dame! il aura fait peut-être une escapade... Ca ne serait pas la première fois que je verrais une cbose pareille.
Louis tressaillit.
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— Comment ! vous pensez que ce serait possible?
— Parbleu, tout est possible.
— Oh ! non... non !.. moi je crois qu'il se sera perdu !
— Eh bien, si cela te fait plaisir, crois-le!.. Seulement ne reste pas là, tu gênes la circulation. . . Va-t'en un peu plus loin !. .
Sur l'invitation du logeur, Louis s'éloigna, la mort dans l'âme. Pouvant à peine se soutenir, il s'adossa contre le mur. Oh ! ce qu'il éprouvait était affreux ! Qu'allait-il devenir sans son frère ? Sa jeune imagination aidant, il fit une foule de suppositions. Il pensa qu'il était peut-être tombé à l'eau, ou que des saltimbanques l'avaient emporté.
Le fait s'était déjà produit, en Normandie, un jour de fête. Des saltimbanques étaient venus et le lendemain on avait constaté la disparition d'un enfant du pays.
Soudain ses hypothèses changeaient; il s'imaginait qu'il allait le voir revenir, qu'il allait reconnaître sa silhouette dans ce fouillis de personnes qui encombraient la rue !
Il resta ainsi debout, pendant plus d'une heure; puis il se remit à marcher, alla de nouveau jusqu'à l'angle de la rue, s'avança à droite, à gauche, parcourut toutes les rues voisines et revint encore demander au logeur si, pendant son absence, son frère n'était pas rentré.
Impatienté à la fin de son insistance, l'homme lui répondit brutalement :
— Ah ! tu m'ennuies ; puisque je te dis que non !.. Tu vas me laisser la paix avec ton frère !... Cherche-le !,..
— Oh ! oui, monsieur!.. Pardon !... Je vais le chercher... Je voulais savoir seulement si quelquefois... il n'était pas revenu...
Dans son désespoir, il essaya de parcourir tout le quartier; suivit le chemin qu'il se souvenait d'avoir pris avec son frère, en revenant de la rue Quincampoix. Il courut au n° 14, s'informer si Julien n'aurait pas eu l'idée de retourner à cette adresse. JMais partout on lui fit la môme réponse. Nulle part on ne l'avait vu. Alors, il remonla la rue et lui qui avait eu jusque-là tant de cour.ge, tant d'énergie, se sentant cette fois, à bout de forces, s'assoupit surle seuil d'une porte, — épuisé de fatigue, de faim et de douleur !..
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LE CONniERGE D2 L.\ RUE AUX OURS
La maison sur le seuil de laquelle Louis venait de s'accroupir pour sangloter, se Irouvait située vers le milieu de la rue aux Ours, dans la partie aujourd'hui élargie. Si elle eût été respectée parla pioche des démolisseurs, elle ferait actuellement le coiu du boulevard Sébastopol.
C'était une très ancienne maison, d'apparence sévère, fort élevée, comme on en rencontre encore dans ce coin du vieux Paris, et qui ne comportait pas moins de six étages. On y accédait par un assez large couloir à l'exlrémilé duquel était la loge du concierge, construite près de l'escalier. La porte d'entrée, brune, massive, à deux lialtanls, offrait à sa partie inférieure deux panneaux pleins, sur la face desquels se détachaient des bas-reliefs un peu frustes. Ces panneaux élaient remplacés à la partie supérieure par deux grillages <le fonte ouvragée, enchâssés dans le cadre des montants.
Eu égard h la simplicité des maisons voisines, celle où le hasard avait conduit Louis semblait donc être une des plus belles de la rue. Mais l'infortuné garçon ne songeait nullement à en examiner les détails. Depuis qu'il s'était assis sur le seuil de la porte lequel formait avec le
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troltoir un degiv assez élevé, il restait abîmé dans sa douleur, les deux coudes sur ses genoux et la tête dans les mains.
Il y avait quelques minutes qu'il était là, morne, atterré, lesprit noyé dans son chagrin, lorsqu'il entendit derrière lui un bruit de pas. Pres- (jue au même moment une voix lui cria :
— Veux-tu te sauver! gamin!.. Ali! je t'^ prends! c'est sans doute toi qui m'as encore mis du papier dans ma boite aux lettres pour mêla boucher ?
Au son de cette voix un peu nasillarde, Louis se retourna et aperçut un individu âgé de cinquante-cinq à cinquante-huit ans, coiffé d'un bonnet de velours à gland et vêtu d'un gilet noir à manches en lustrine, sur le devant duquel montait la bavette d'un tablier bleu.
C'était le concierge de la maison.
Louis le regarda et remarqua que, pour crier si fort, il n'avait pas une mauvaise figure. Tout au contraire. Son visage, encadré par de courts favoris, était marqué de rides bien nettement accusées, partant symé triquement de chaque coté de sou nez allongé sur lequel reposaient de grosses lunettes; et à la manière dont il regardait par-dessus les verres, avec ses gros yeux clairs ombragés de sourcils gris, il avait un aspect de bonhomie qui faisait contraste avec la sévérité de sa voix.
— Yeux-lu t'en aller ! reprit-il en s'approchant.
Louis se leva. Lui voyant la figure en larmes, le concierge ajouta.
— Et tu pleures, à présent?... Te voilà bien avancé !... Tu as encore fait quelque niche à mes collègues et ils t'ont battu... Tu n'as que ce que tu mérites, mon garçon... Va-t'en à l'école... Cela vaudra mieux.
Louis le regarda comme s'il n'eût pas compris son langage.
— Eh bien, poursuivit le portier dont la voix devenait déjà moins sévère, qu'est-ce que lu as à me regarder?.. Ce n'est i)as toi qui m'as bouché l'entrée de ma boîte aux lettres, et qui, l'autre jour, a emporté la poignée de ma sonnette ?
— Oh ! je vous assure que non !
— Qu'est-ce que tu as, alors, pour pleurer?..
— .l'ai bien du chagrin, monsieur...
Le jeune Dupont avait articulé ces mots avec une ingénuité si touchante que ce vieux portier sentit tomber sa colère. 11 sortit sa tabatière et, la tenant d'une main, pendant que de l'autre il frappait sur le côté de la boîte, pour amasser le tabac dans un coin :
— Tu as du chagriu? ivprit-il; et pouniuoi a^-lu du chagrin, mon garçon ? tes parenls t'ont haltu ?
— Non, Monsieur.
— Tu ne vas donc pas h l'école?
— Non...
— Alors, quoi?..
— J'ai perdu mon frère... Il m'avait promis de revenir avant midi, là... h côté... rue Maubuée... I^^t il n'est pas revenu...
— Et c'est parce qu'il n'est pas revenu que tu pleures?
— Oui, monsieur, répondit Louis en sanj>lolant, il lui sera arrivé malheur. ,.
— Allons, voyons, viens un peu me conter cela, dit le vieux concierge qui commençait à s'apitoyer sur le sort de son jeune interlocuteur ; seulement, pas dans le couloir; j'y ai déjà pris un rhume, la semaine dernière.. . Tiens, viens dans ma loge...
Louis suivit le portier jusqu'au bout du couloir et entra dans une petite pièce carrée, basse de plafond. C'était une sorte de salle à manger, meublée d'un buffet, d'une table repliée contre le mur, d'un lit en acajou, de quelques chaises, et éclairée par une étroite fenêtre qui devait donner sans doute sur une cour. Une série de casiers numérotés portant chacun une étiquette, servaient à déposer la correspondance des locataires. Dans le fond de la loge, on apercevait une commode antique, placée près d'une seconde petite porte qui laissait voir un lit-cage plié.
Quand le concierge eut introduit son infortuné visiteur, qu'il se fut lui-même installé dans son vieux fauteuil, placé entre la table et la fenêtre, et qu'il cul aspiré sa prise de tabac :
— Alors, comme cela, demanda-t-il à Louis, tu as perdu ton frère ?
— Eh bien ; mais, tu ne vas donc pas le dire à tes parents?
— Je n'ai plus de parents, monsieur.
— Comment, tu n'as plus du tout de parents?
— Non, monsieur ; mon père et ma mère sont morts et je me trouve
tout seul...
— Cependant, tu loges bien chez quelqu'un, à Paris?
— Non, Monsieur; je suis arrivé hier soir seulement, avec mon frère. Nous avons couché, cette nuit, dans une chambrée de la rue
.Maulniée, pas bien loin d'ici ; puis, ce malin, Julien a voulu aller de son côté, pour Irouver de l'ouvrage et gagner quelques sous, et il n'est plus revenu...
— Quel âge a-l-il, ton frère?
— Bientôt dix ans...
Ce début parut au concierge tellement extraordinaire qu'il se sentit émuet (it répéter à Louis :
— Tu n'es arrivé que depuis hier?
— Oui, Monsieur.
— Et d'oii es-tu venu?
— De Rouen.
— Tiens, fit le portier, étonné de cette coïncidence, tu es Normand ?
— Oui, monsieur, je suis de Motteville; j'étais en dernier lieu à Saint- Arnould.
De plus en plus surpris, le concierge posa les deux mains sur les bras de son fauteuil et se pencha vers Louis pour lui dire :
— Comment, tu es de Motleville ?
— Oui, Monsieur.
— Alors tu connais Yvetot !
— Oh ! très-bien.
— Eh bien, c'est mon pays!...
— Ah! vous êtes d'Yvetot? répéta Louis.
— Mais, oui... Tu dois connaître Maillard?
— Maillard?
— Oui, qui est meunier?
— Non, je ne connais pas.
— Comment! Comment, tu es de Motleville?.. Il t'aul m^. racjuler {■il... Tiens, prends une chaise.
Louis avança un siège et s'assit...
— Comment t'appelles-tu donc?
— Dupont.
— Tu t'appelles Dupont? En effet, c'est bien un nom de chez nous !... Le concierge chercha dans sa mémoire :
— J'ai dû connaître des Dupont, autrefois... Y en avait-il pas un qui était charron?... Ils étaient deux frères?...
— Oh ! non, monsieur, mon père n'avait pas de frère.
— Attends-donc ! Altends-donc ! le me rappelle à présent... Ce n'était pas un Dupont qui connaissait Berne, le restaurateur?
— Oui, monsieur, répondit Louis.
— Ah! lu connais .M. Berne? c'était un de mes amis; nous avons tiré au sort ensemble... J'ai dû voir ton père, chez lui...
— C'est bien possib'u, monsieur.
— Et il est mort, ton père?
— 11 y a trois mois.
— Et ta mère?
— Aussi.
— Ah ! mon pauvre garçon! dit le concieige en lançant au jeune orphelin un regard de pitié. Et quand est-elle morte, ta mère?
— il y a huit mois...
— Eh bien, mais... qu'est-ce que tu as fait, depuis ce temps-là?
— J'étais chez ma tante Gervaise Aubert, à Saint-Arnould.
— Ah ! mon Dieu ! Aubert^ Sait>t-Arnould^ Motteville, reprit le concierge, avec ce sourire éclairéque font n;iîtreles réminiscences agréables, voilà des noms que je connais... Ça me rajeunit d'entendre parler de tout cela... Il y a bientôt trente-huit ans que j'ai quitté la Normandie !... Et pourquoi n'es-tu pas resté chez ta tante?
— Parce qu'elle n'était pas bien bonne pour nous... Elle battait souvent Julien; elle nous disait toujours que nous étions pauvres, que notre père nous avait laissés sans rien, que nous lui coûtions trop cher; puis un matin, elle nous a renvoyés, en nous disant qu'elle ne voulait plus nous garder :
— Mais quelle idée avez-vous eue, étant si jeunes, de venir à Paris?
— Eli bien, dit Louis, c'est parce que nous ne pouvions plus rester dans la place oii nous étions à Rouen ; nous avons fait la rencontre d'un camarade qui nous a donné une lettre de recommandation pour un de ses amis de la rue Quincampoix et nous sommes venus... seulement, cet ami, qui s'appelle monsieur Jean Baron, a quitté l'hôtel où il logeait au n" 14 de celte rue, et nous ne savions plus où aller coucher... C'est alors qu'à force de chercher dans le quartier, nous avons trouvé la chambrée de la rue Maubuée.
Le récit de ces aventures parut au concierge assez surprenant ; mais guidé à travers cette histoire par une série de noms qui lui étaient pai -
rnitomont connus, il fut (out disposé à ajoulci- foi aux paroles de Louis, donl la bonne figute inspirait la confiance.
Cependant, pour en savoir davantage, il poursuivit sou interrogatoire, questionna son jeune compatriote sur son arrivée à Paris, sur la façon dont il s'y était pris pour recueillir l'argent du voyage; sur le motif ([ui avait poussé Julien à s'en aller seul dans cette grande ville et conclut :
— 11 se sera perdu, parbleu !
— Oli ! i-épéta Louis, désolé, en essuyant une larme, perdu !.. Et nous ne pourrons plus le retrouver?
— Mais si ; mais si; ne te chagrine pas, mon gros. .. Voyons, je vais t 'aider.
Tout en s'apprètant à se lever, il reprit sur un ton qui traduisait une sorte de satisfaction:
— Ah ! oui, tu es de Motteville !.. -Mais c'est à deux pas d'Yvetot. Tu dois connaître aussi Sainte-Gertrude?
— Oui, monsieur; c'est entre Motteville et Saint-Arnould.
— Précisément... Eh bien, écoute, mon ami, dit le concierge en se levant, tu m'as l'air d'un brave garçon ; ce n'est pas pour rien que je suis ton compatriote ; je vais faire mon possible pour t'aider à retrouver ton frère.
— ()h ! je vous en serai bien reconnaissant, monsieur !
— Ça ne va pas être facile, tout de suite... Je suis justement seul, pour le moment; car moi aussi, j'ai eu des chagrins, mon ami ; je suis veuf; j'ai perdu ma pauvre Catherine... Je vis ici avec ma sœur, qui est en course depuis midi... Mais, attends! 11 y a toujours moyen de s'arranger quand on y met delà bonne volonté... D'abord, voyons, est-ce que tu as déjeuné !
— Non, monsieur; mais je n'ai pas faim...
— Oh ! que si; tu dois avoir faim; à ton âge, on a bon appétit...
— Tiens ! ajouta le concierge, en ouvrant son buffet, je n'ai pas tous les jours l'occasion de recevoir des gens de mon pays ; voici un peu de pain ; mange-moi ça avec ce reste de lapin ; et puis voici un verre et du vin... Ah ! du vin !.. tu dois préférer le cidre, toi, un Normand?
— J'aime bien les deux, monsieur.
— A la bonne heure ! Il faut s'habituer à tout aimer, le bon et le mauvais; comme cela, on ne souffre jamais de rien...
En causant, le brave homme avait dressé un couvert et installé à
lable son jeune prolégé. Il s'en voulait déjà de raccueil un peu brusque qu'il lui avait fait, en l'accusant de lui avoir bouché sa boîte aux lettres et dérobé son bouton de sonnette. . . C'est que tout bonhomme qu'il était, il ne plaisantait pas sur ce chapitre, d'autant plus que sa sœur, mademoiselle Adélaïde, qui n'était pas commode, lui reprochait de ne pas montrer assez d'énergie à l'égard des gamins du quartier. Mais, à présent, en voyant à qui il avait alVaire, il condamnait sa sévérité et d ajoutait en allant et venant :
— C'est cela, mon ami, reprends des Ibrces ; nous allons tâcher de retrouver ton frère... Ne t'inquiète pas !..
Ouand il eut lini de servir son jeune convive, il ouvrit la petite porte de sa loge, passa dans une pièce voisine, où il ôta son bonnet de velours, son tablier bleu à bavette, revêtit une redingote noire, se coifTa
d'un chapeau loiid et reparut en donnant un coup de t)rosse aux parements de sou lialtit.
Louis mangeait avec avidité, rongeant de fort bon appétit la cuisse de lapin que le conciei'ge avait mis dans son assiette. En voyant son verre vide, le portier le remplit, et ajouta :
— Ah ! sacrebleu !... en voilà une histoire !... Eh bien, mon i^i'os, tu vois, j'ai confiance en loi... .le te laisse une seconde pendant que je cours chez une voisine, la mère Renaude, pour la prier de venir garder ma loge, en mon absence... Allons, mange bien, et ne t'en vas pas avant mon retour!..
— Soyez tranquille, monsieur.
Le malheureux continua son repas etle concierge sortit de la maison, en se hâtant.
Resté seul, Louis jela un coup d'œil autour de lui, afin d'examiner un peu riiabilation de ce brave homme qui, sans le connaître, le recueillai t. chez lui, lui donnait à manger, le laissait seul dans son logement. Vraiment, pensait-il, si l'on rencontre de mauvaises gens, on en voit aussi de bien compatissants et de bien charitables... Tout cela, parce qu'il était Normand, qu'il avait réveillé chez ce portier d'anciens et heureux souvenirs. Voilà un homme qui devait être bon compatriote et bien aimer son pays natal. On pouvait en juger, du reste, par la série de vieilles lithographies soiij;neusemeut encadrées qui décoraient les murs de la loge. Louis remarqua parmi ces dessins celui du chêne antique et légendaire d'Allouville, de l'ancienne abbaye de Jumièges, située à quelques kilomètres d'Yvetot. Il les considéra pendant un long moment, se plaisant à revoir ces choses qui lui rappelaient la Normandie, l'époque oh U avait ses parents. Comme ce temps lui parut éloigné ! . .
A son retour, le concierge le trouva en contemplation devant ces gravures:
— Ah ! ah ! dit-il, tu reconnais?
— Oui, monsieur.
— C'est l'abbaye de Jumièges et le chêne d'Allouville !
— Je vois bien.
— Allons! poursuivit le portier; maintenant, mon garçon, je suis à toi; M""" H.enaude gardera la loge, et je vais t'accompaguer chez le commissaire de Police.
A ce nom, Louis s'arrêta de manger et demanda tout craintif:
— Nous allons chez le commissaire de Police?
— Il le faut bien, mon ami, pour qu'il fasse rechercher ton frère.
— Vous croyez donc ({u'il est en prison?
— Du tout! je ne le suppose pas... Je n'en sais rien; mais enfin, ce n'est que par l'intermédiaire du Commissaire que nous pouvons le retrouver.
Comme Louis ne mangeait plus, le concierge lui demanda :
— As-tu assez déjeuné?
— Oh ! oui, monsieur.
— Tu n'as plus faim ?
— Oh! non!...
A la Inièvelé de ses réponses, à la gravité de son air, il était aisé de comprendre qu'une seule et même pensée le préoccupait, l'absorbait tout entier : Le Commissaire de Police!... Mais pourquoi donc allait-on recourir à son intervention ?
— Alors, reprit Louis, si Julien n'est pas chez le commissaire, c'est qu'il sera perdu?
— Mais non, mon ami; mais non. . . Le commissaire, au contraire, va nous donner les moyens de le retrouver.
Il eut à peine achevé que M""' Renaude entra. C'était une brave personne, déjà âgée, et bien connue dans le quartier pour les services qu'elle rendait à ses voisins.
— Bonjour, mon ami, dit-elle en apercevant Louis,
— Bonjour, madame.
— Lh bien, il faut espérer qu'on va le retrouver, ton frère !
— Espérons-le ! fit à son tour le vieux portier en débarrassant la table du verre, de l'assictle et des plais qui l'encombraient. Ainsi, ajouta-t-il. puisque vous êtes assez bonne, M""" Renaude, pour garder la loge, je cours avec le petit chez le commissaire.
— Faites donc, faites donc ! M Gaspard ; et tâchez de réussir.
— Nous ferons notre possible. Allons, à tout à l'heure !
— Bonjour, madame, dit Louis en saluant la voisine.
— Bonjour, et bonne chance !
Le concierge mit encore un peu d'ordre autour de lui, sans doute pour ([uo sa sœur, en renlranl, no s'aperrùt do rien et sortit sui\i de son jeune compagnon.
Pendant le trajet de la rue aux Ours à la rue du Temple, où se trouvait
204 LE HRAND FRERE
sitiié le commissariat du quartier Sle-Avoie, M. Gaspard adressa quelques nouvelles questions à Louis sur son départ de Saint-Arnould, sur les circonstances qui l'avaient conduit plutôt à Rouen qu'à Yvetot, par exemple. Quand il entendit prononcer le nom du messager, il s'arrêta sur le trottoir, croisa les JDras d'un air de profond étonnement et dit :
— Comment ! C'est toujours le père Loiselqui fait le trajet de l^ouen à Lillebonne ?
— Toujours.
— Ail ! (;à, mais il doit être vieux comme un banc?
— Pas tant que cela !
— Ah ! ce brave père Loisel ! En voilà un que j'ai connu ! Décidément, c'était pour M. Gaspard une bonne fortune d'avoir ren-
coulré ce jeune Normand, qui lui reparlait de son pays, de ses anciens amis. Déjà, il s'attachait à lui, et se rappelant encore la manière dont il l'avait d'abord interpellé, il se reprochait de nouveau sa brusquerie. Mais, comme il se le disait à lui-même, pour excuser sa rudesse du premier moment, il ne savait pas à qui il avait affaire. Il y a tant de mauvais sujets à Paris qui jouent aux portiers des tours pendables, volent les enseignes et les boutons de sonnette, bouchent ou démolissent les boîtes aux lettres!... Peut-on savoir si tous ne se ressemblent pas?
Tandis que le concierge se livrait à ces rétlexions, Louis, de son côté, cheminait tout pensif, dominé parla même crainte. Sa peur s'augmentait encore du trouble inconscient et fatal que produit chez les enfants le nom seul du commissaire de police. Il avait beau chercher, se creuser la tête, il ne parvenait pas à deviner quel rapport pouvait exister entre son frère et ce magistrat. Aussi son angoisse redoublait-elle à chaque pas. Heureusement, le commissariat n'étant pas éloigné, Louis put être bientôt fixé sur la nature et le but de la démarche que le concierge allait faire en son nom.
M. Gaspard qui connaissaitle bureau, sans doute pour y être déjà venu au sujet des gamins avec lesquels il avait failli confondre Louis, poussa la porte, longea le petit couloir d'entrée et demanda à parler au secré" taire du commissariat. Son jeune compagnon tremblait comme une feuille.
Ils ne tardèrent pas à être introduits.
A leur vue, le secrétaire, qui était occupé à écrire, releva la tête, invita M. Gaspard à s'asseoir auprès de son bureau et àlui exposer le but de sa
LE CONGIKKGE DE LA RUK AUX OUIIS 205
visite. Le concierge le fit aussi brièvement que possible ; mais comme il ignorait lui-même les circonstances exactes de la disparition, il pria Louis de les retracer. Le pauvre garçon donna les détails demandés, le signalement de son frère, l'indication des vêtements qu'il portait, son nom, ses prénoms, son âge. Il se sentait tellement essoufflé en parlant que, de temps en temps, la parole expirait sur ses lèvres. Le secrétaire dut lui donner un peu de courage. De son côté, M. Gaspard l'engageait à ne pas désespérer.
Louis faisait l)ien tous ses efforts pour montrer du caractère et de l'énergie ; mais il n'en pouvait plus ; et à chaque instant, il demandait :
— Au moins, monsieur, est-ce qu'on le retrouvera?
— Sois tranquille, mon ami, répondit le secrétaire en forme de conclusion, mort ou vivant, il sera retrouvé...
Ces mots 7nort ou virant roulèrent jusqu'au fond du cœur du malheureux Louis.
— 3Jort ou vivant, répétait-il tout bas... Il peut donc être mort à l'heure qu'il est ?
Quelle chose affreuse à penser !... Son pauvre Juhen mort !... Ah ! si jamais il avait le bonheur de le retrouver, comme il se promettait de le surveiller, de le garder à vue, de l'accompagner partout !
— Eh bien, c'est suffisant, monsieur, dit, après un moment, le secrétaire en s' adressant au concierge. Maintenant, vous n'avez plus qu'à vous rendre à la préfecture de police, au bureau des enfants égarés.
— Bien, répondit i\l. Gaspard.
— Oh ! monsieur, suppliaLouis, voudrez-vous bien m'y accompagner?
— Volontiers... Allons-y, dit résolument le portier en se levant.
— Ce soir, il est trop tard, fit remarquer le secrétaire, après avoir jeté un coup d'œil sur la pendule. Les bureaux ferment à cinq heures et vous feriez une course inutile. Il faudra y aller demain.
— Attendre jusqu'à demain ! pensa Louis avec désolation, quel supplice!
— Vous pourrez vous présentera partir de dix heures, repritle secrétaire.
— Que faudra-t-il faire, à la Préicclure ?
— Donner exactement les mêmes indications qu'ici, et reconnaître l'enfant s'il est retrouvé. Au cas oii il ne le serait pas encore, on le ferait
rechercher et d'ici à quelques jours, vous connaîtrez le résultat des recherches.
Après ces derniers mois, iM. Gaspard comprit qu'il n'avait plus qu'à se retirer ; il remercia le secrétaire et sortit en compagnie de son jeune compatriote.
CHAPITIiK V
UNR MONNK ŒUVIIK
— Eh bien, mon garçon, nous irons demain à la Pri'fecture, dit le concierge en reprenant avec Louis le chemin delà rue aux Ours.
— Pourvu (}u'il ne lui soit pas arrivé un accident !
— Il faut espérer que non, mon ami
' — Ce monsieur a dit qu'on le retrouverait mort ou vivant... il peut donc être mort à l'heure qu'il est ?
— Mais non, mais non, répondit M. Gaspard. Et pour changer de conversation il ajouta :
— Voyons, mais alors, oi^i vas-tu loger, ce soir?
— A la chambrée de la rue Maubuée. monsieur.
— On est bien, là?
Louis hésita un moment, puis répondit :
— Oh ! non, monsieur, pas trop bien ; mais cela ne fait rien. Oa ne paie que cinq sous chacun, pour la nuit.
— Cinci sous par nuit? Tu as donc encore de l'argent?
— J'ai vingt-sept sous...
— Ah ! fit le concierge eu réQéchissant. Et sur quoi couche-t-ou, à la chambrée ?
208 LK GRAND FREKH
— Dame, on est plusieurs dans une chambre et l'on dort eusemble sur des paillasses posées à terre.
— Avec un tas de mauvais sujets ? reprit le concierge.
— Je ne sais pas.
— Eh bien, voyons, ajouta M. Gaspard sur un lou qui rendit à sou protégé un peu d'espoir et de courage, je t'ai aidé jusqu'à présent, tu me fais l'effet d'être un honnête et digne garçon ; il y aurait peut-être moyen de s'arranger aulremeut.
Louis regarda le concierge.
— Il y a, au sixième étage de la maison, reprit le portier, un petit cabinet qui n'est pas loué... Si je trouvais de quoi t'y installer uu lit pour une nuit ou deux ?...
— Ah ! monsieur! exclama le jeune Dupont, de plus en plus louché des bontés de M. Gaspard. Ah ! que vous êtes bon !
— Ne te réjouis pas trop vite... Ce n'est pas une chose facile. Nous allons voir d'abord si ma sœur, M"" Adélaïde, est rentrée. Si elle y consent, cela marchera tout seul... Car c'est elle qui a un peu la haute main là-dessus, ajouta le brave concierge d'un air très significatif... Mais, dis-moi, tu es donc arrivé sans rien ? Tu n'as pas apporté de paquet ?
— Pardon, monsieur ; il est à la chambrée.
— Eh bien, nous voici arrivés à la rue Rambuteau ; tiens, prends cette rue que tu vois devant toi, elle aboutit à la rue Maubuée; c'est la rue Beaubourg. Va chercher ton paquet et tu viendras me retrouver... Je tâcherai de m'arranger avec ma sœur...
— Bien, monsieur, je vous suis déjà très reconnaissant. ..
— Allons, va, mon garçon !... Sauras-tu retrouver le chemin?
— Ohl oui !... Soyez tranquille...
— A tout à l'heure, alors.
Louis suivit l'indication du concierge, prit la rue Beaubourg et s'éloigna, pendant que M. Gaspard, déjà un peu las de la course, regagnait doucement la rue aux Ours, en remontant la rue Rambuteau.
Il était environ six heures moins un quart, lorsqu'il rentra chez lui. M"" Adélaïde venait d'arriver. Elle avait trouvé dans la loge M""" Renaude, qui lui avait expliqué la cause de l'absence de son frère. Aussi, étant au courant de ce qui s'était passé, demanda-t-elle en voyant revenir le brave concierge :
— l]h bien, l'a-t-on retrouvé?
— Pas encore ! 11 faudra demain aller à la Préfecture ; il est trop tard, aujourd'hui...
— Ou'est-ce que c'est donc que ce petit que tu as accompagné chez le commissaire de police ?
— Ah! fit le concierge en s'asseyant sur son fauteuil et en étant son chapeau pour s'essuyer le front, voilà une bien singulière histoire... Imagine-toi que c'est l'un des fils de Dupont; tu as bien connu des Dupont, à Yvctot?
— Dupont à Yvetot? répéta M'" Adélaïde, en IVoncvint le sourcil d'une façon qui donnait à son visage tout ridé un aspect plus dur encore, il me semble que oui...
— Eh bien, c'est leur fds. . . Il paraît que les vieux Dupont sont morts
210 LE GRAND FRERI":
tous les deux... Les petits ont été recueillis par leur tante, à Sl-Anionld... Celte tante les battait... Alors, un matin, qu'ont-ils fait? Ils sont partis et sont venus à Paris ; voilà qu'à peine arrivés, ils se sont perdus...
— Est-ce bien sûr, seulement? dit la sœur du concierge avec un signe d'incrédulité fortement accentué. Ce sont peut-être de petits mauvais sujets qui te font courir pour rien.
— Écoute, Adélaïde, çam'élonnerait... Ce garçon-là m'a tout de suite paru intéressant. Pourquoi? Je n'en sais rien ; peut-être parce qu'il est
e notre pays, et qu'il m'a parlé de Berne, de Saint-Arnould, de Sainte- Gertrude... Toujours est-il qu'il aune bonne figure et qu'il n'a pas l'air d'un mauvais sujet...
La concierge secoua de nouveau la tête ; puis, comme elle allait et venait de sa cuisine à la pièce principale delà loge, qui lui servait de chambre et de salle à manger, elle s'arrêta soudain et demanda :
— Eh bien, et oîi est-il maintenant, ce gamin?
— 11 est allé chercher son paquet à la chambrée de la rue Maubuée, où il a couché ; et il va revenir. . .
— 11 va revenir? répéta M'" Adélaïde déjà de mauvaise humeur. Et pourquoi va-t-il revenir?... Tu n'en as pas assez fait pour lui ? Tu ne vas pas vouloir le faire coucher ici, j'imagine?
Le concierge eut un moment d'hésitation, et répondit doucement, comme pour ne pas trop contrecarrer les idées de sa sœur :
— Dans le cabinet du sixième... qui esthbre... 11 ne gênerait pas...
— Ah ! Rodolphe ! tu ne feras pas ça !... répondit catégoriquement la concierge en se redressant... Je m'y oppose...
— Allons, voyons, il ne sera pas embarrassant pour une nuit ou deux. . . Je t'assure qu'il m'intéresse, ce petit... Il m'a parlé de Sainte-Gertrude, de Saint-Arnould, de Loisel... 11 paraît que Loisel est toujours messager de Lillebonne...
Pour fléchir sa sœur, la gagner à la cause de Louis, M. Gaspard usait de toute sa diplomatie. D'abord, il essaya de s'appesantir sur l'intérêt que pouvait offrir la conversation de son jeune protégé, qui apportait de fraîches nouvelles du pays; mais M'" Adélaïde ne sembla pas attacher le moindre prix à ces considérations, et, persistant dans son refus obstiné, elle ajouta :
— Tiens! Uodolphc, tu es ridicule !... Tu viendras te plaindre, après cela, que les gamins le font des misères et qu'ils se moquent de loi... Tu
n'as que ce que lu mérites... Je te demande un peu si c'est raisonnable d'allerrecueillir chez nous un galopin, que tu ne connais pas^ peut-être un mauvais drôle...
— Mais non, mais non, riposta le concierge, tu le verras ; et rien qu'à sa bonne figure...
— Oh ! laisse-moi donc tranquille... On les connaît, ces bonnes figures... D'abord, moi, je n'ai rien à lui donner pour le faire coucher... Qu'il s'arrange comme il pourra... S'il veut dormir sur le carreau, il est libre...
— On peut toujours bien lui prêter le vieux matelas que M. Gervais a fait' descendre l'autre jour...
— C'est cela !.. ricana M"" Adélaïde de plus en plus irritée. Pourquoi ne pas prendre tout de suite la literie des locataires et lui installer un lit de plume, à ton protégé?...
— Puisqu'il ne sert pas, ce matelas...
A bout d'arguments, M"° Gaspard ne répondit plus rien ; mais, décolère, elle s'enferma dans sa petite cuisine en tirant si fort la porte sur elle que les murs delà loge en furent ébranlés.
Elle eut à peine disparu que Louis arriva, chargé de son paquet. A sa vue, le concierge se leva, alla décrocher une clé suspendue au mur, et dit:
— Suis-moi, mon ami ; je vais voir ce que nous pourrons faire.
M. Gaspard sortit de sa loge, accompagné de Louis, e* gravit avec lui les degrés de l'escaher. Arrivé au sixième étage, il longea un étroit couloir, tourna à droite, puis à gauche et finalement s'arrêta devant une porte qu'il ouvrit.
Bien que le jour eût déjà sensiblement baissé, car il était environ six heures et demie, on y voyait assez cependant pour se rendre compte des dimensions du cabinet sur le seuil duquel Louis venait de s'arrêter.
Ce local pouvait mesurer deux mètres de long et autant de large. Il était bas de plafond, mansardé et éclairé par une petite fenêtre rabattue sur le toit en forme de couvercle de tabatière. Par cette ouverture, on apercevait une multitude de tuyaux de cheminées, tout noirs de suie et de fumée.
— Eh bien, mon garçon, ditle concierge en montrant cette petitepièce à son jeune compagnon, est-ce qu'avec une paillasse et quelques couvertures, tu ne seras pas aussi bien ici qu'à la chambrée de la rue Maubuée ?
212 r.E GRAND FRÈRE
— Oli ! si, monsieur.
— Dt''pose Ion paquet dans lin (M)in... Louis s'empressa d'obéir.
Comme le cabinet n'avaitpas élé aéré depuis un certain temps, lAî. Gaspard souleva le cliAssis de verre, de manière aie laisser entre-baillé ; puis, se tournant vers Louis qui examinait d'un œil d'envie cette modeste chambrette.
— Maintenant, dit-il, il faudrait tacher de se procurer une literie... Allons, viens, mon garçon. Peut-être arriverons-nous à trouver quelque chose... Je vais encore essayer de demander à ma sœur . .
Le concierge referma la porte et redescendit avec son jeune protégé.
Au bruit de leurs pas, M"° Adélaïde sortit de sa cuisine. Il lui tardait de voir un peu la physionomie de ce drôle qui avait eu le talent d'exciter ainsi l'intérêt et la commisération de son frère. Elle s'attendait sans doute à se trouver en face d'un de ces gamins comme il en circule tant dans cet ancien quartier des Halles. Mais elle dut bientôt reconnaître que le protégé de M. Gaspard était, au moins au physique, un garçon fort sympathique, de bonne tenue et qui n'avait point cet air fanfaron des jeunes vagahonds avec lesquels elle était perpétuellement en guerre. Il est même à noter qu'à sa vue, au lieu de prendre la figure grimaçante qu'elle avait coutume de se composer lorsqu'elle était en colère, elle parut de moins mauvaise humeur et agita presque insensiblement la tète de haut en bas, en manière de salut :
— Eh bien, lui dit-elle, alors tu as perdu ton frère?
— Oui, madame, répondit tristement Louis.
— Je ne suis pas madame, je suis demoiselle.
— Oui, mademoiselle, reprit aussitôt le jeune garçon.
— Etcomment s'est-il perdu?
— En essayant d'aller chercher une occupation.
Dans le cours de son interrogatoire, M"" .Adélaïde essaya d'obtenir de Louis le plus de détails possible. Elle l'examina des pieds à la tète ; mais elle se garda bien de lui offrir quoique ce fût qui pût servir à sa hterie. Elle ne voulut même faire aucune allusion au cabinet, comme pour laisser entendre à son frère que lui seul, en cas de difficulté avec le propriétaire, aurait à répondre de l'hospitalité qu'il accordait. M. Gaspard n'en persista pas moins dans son œuvre charitable et, laissant Louis seul avec sa sœur, il se mit à la recherche de l'indispensable.
Son premier soin fut d'aller s'assurer si M. Gervais, le locataire du premier, n'avait pas fait enlever un certain matelas laissé par les cardeurs, en attendant que ceux-ci pussent venir le chercher. 11 le trouva sous l'escalier, tout roulé dans une corde, le prit et le sortit dans le couloir. Puis, il disparut sans qu'on sût où il était allé. Un moment après, il redescendit :
— Allons, viens, mon ami, dil-il à Louis, j'ai ce qu'il faut... Tiens, aide-moi à porter ce matelas.
Afin d'éviter cette peine au concierge, déjà essoufflé par ses allées et venues, Louis saisit seul le matelas. M. Gaspard laissa faire son compagnon et monta posément derrière lui, pendant que Mii« Adélaïde, profondément vexée qu'on eût pu se procurer le nécessaire, sans avoir recours à son intermédiaire, rentrait en maugréant dans sa cuisine.
On se passa d'elle encore pour installer le matelas dans un coin du cabinet et le garnir de ses couvertures. Ce fut le brave concierge qui se chargea de ce soin, en s'accroupissant à terre, avec le gland de sou bonnet qui lui battait le nez. Seulement, comme il n'avait pas osé demander de draps et qu'il n'avait su où en trouver, il fit remarquer tout franchement à Louis :
— Par exemple, mon garçon, il faudra que tu te passes de draps... Mais tu pourras dormir quand môme : ces couvertures sont chaudes, quoique vieilles...
— Ah! qu'est-ce que cela fait? riposta Louis, c'est déjà bien beau pour moi, monsieur, de pouvoir coucher ici sans payer cinq sous...
— Eh bien, si tu es content, c'est tout ce qu'il faut! Tu sais, à la guerre comme à la guerre!... Maintenant, il est tard et mon estomac
réclame...
La porte refermée, ils redescendirent et s'apprêtèrent à rentrer dans
la loge.
Une grave question allait s'agiter : c'était celle du dîner.
Après la peine que M. Gaspard avait prise pour son jeune protégé et qui prouvait déjà l'intérêt qu'il lui portait, il était tout naturel qu'il l'invitât à partager son repas du soir. Dans cette invitation, le concierge entrevoyait pour Louis la réahsation dune économie et pour lui le plaisir de reparler des gens du pays, de ceux qui avaient survécu, comme des anciens camarades disparus. iMalheureusemenl, chaque fois qu'd y avait une décision à prendre, il fallait couipler avec M"^ Adélaïde, aussi
acariâtre et avare que son frère était affable et bon, de sorte que M. Gaspard se trouvait fort embarrassé. Mais il usa, dans cette circonstance, du moyen le plus adroit, en attendant pour engager Louis à dîner que sa sœur se trouvât précisément avec eux. De cette manière, la concierge fut pour ainsi dire prise au piège. Elle n'osa pas se livrer à une scène devant un étranger et dut subir l'invitation que son frère avait faite.
Pendant le repas, elle ne desserra pas les dents. M. Gaspard au contraire parla beaucoup, demandant à son convive des nouvelles de Fuu, de l'autre. La plupart de ceux qu'il avait connus étaient morts. Quelques-uns aussi avaient quitté le pays. Comme on le pense, Louis ne connaissait guère les gens de la génération du vieux portier ; néanmoins, le peu de détails qu'il put fournir furent pour le concierge pleins d'intérêt. Et puis, la seule pensée que ce garçon venait de quitter la Normandie, de traverser les lieux chers à son souvenir, le lui rendait particulièrement sympathique.
Enfin, vers huit heures, M. Gaspard se leva de table ; il alla prendre une petite lampe à essence sur la cheminée de sa cuisine, et accompagna de nouveau son jeune compatriote jusque dans sa petite chambre. Il lui recommanda bien de ne pas mettre le feu, referma lui-même la fenêtre pour qu'il ne prît pas mal, et l'ayant engagé à ne pas perdre espoir, il le quitta en lui promettant que, dès le matin, ils iraient ensemble h la Préfecture.
Louis, de son côté, le remercia, lui souhaita le bonsoir, ferma sa porte à clé, déposa sa lampe à terre ets'étaut assis sur le bord du lit improvisé, resta là, triste, songeur, le regard perdu dans le vide de la pièce.
— Mort ou vivant, il se retrouvera!..
Ces sinistres paroles du secrétaire n'avaient pu encore s'effacer de son esprit. Ainsi Juhen était peut-être mort!.. Mais alors qu'allait-il devenir, lui, tout seul, sans son frère? A mesure qu'il s'abandonnait à ces tristes pensées, une émotion lui montait au cœur, l'étreignail, le suffoquait. C'était quelque chose d'affreux, d'atroce, que ce chagrin qui l'étouffait.
— Oh! mon pauvre petit Julien ! Mon pauvre petit Julien ! s'écria-t-il soudain en éclatant en sanglots, si je n'allais plus te retrouver !...
Quand on s'aime, quand on est bien uni, de cette affection profonde, solide, que l'amour de la Aimille vous met au cœur, il semble qu'on ne puisse se séj^arer qu'en se déchirant.
Ce fut celle impression qu'éprouva Louis en songeant à sou pauvre frère. Son chagrin était d'autant plus vif, d'autant plus fort que, dans sa malheureuse situation, Julien constituait à ses yeux toute la famille. Lui mort, il ne restait plus personne au monde qui l'aimât. Vivre san«; lui semblait donc elre une chose impossible.
Autant il s'était senti jusqu'alors de courage, autant il se laissait aller à présent à l'accablement, au désespoir.
Cependant, au milieu de sa douleur, un élan de reconnaissance lui Nint pour ce brave concierge qui, sans le connaître, l'avait recueilli.
— Oh ! se disait-il, si nous étions logés tous les deux ici, comme nous y serions bien!.. J{nfin peut-être une providence permettra-t-elle que je retrouve mon frère, qu'il ne lui soit rien arrivé et que nous puissions vivre ensemble à Paris avec le produit de notre travail.
Soutenu par ce vague espoir, il s'assoupit sur son lit. Puis s'étant rappelé la recommandation du concierge, il se releva, souffla sa lampe, en y mettant le capuchon et s'étendit de nouveau sur sa couche.
Il dormit sans interruption jusqu'au jour. Vers quatre heures du matin, il se réveilla brusquement, obsédé par un cauchemar atroce. Il avait rêvé que son frère était mort et qu'on venait le chercher pour le reconnaître. Quand il se persuada de la chimérique illusion de son rêve, il se sentit soulagé, débarrassé d'un poids énorme qui lui étreignait l'estomac.
Mais son anxiété le reprit bientôt. Rien ne lui prouvait que la réalité n'entrait pas pour une large part dans le songe qu'il avait fait ; rien ne lui prouvait que son pauvre frère n'était pas mort. . . Pendant plus de deuxheures, il demeura dans la môme altitude, l'œil fixé sur le coin d'azur que lui découvrait son étroite fenêtre. Vers sept heures, il n'y tint plus. 11 se leva, mil un peu d'ordre dans ses vêtements, emporta sa lampe et descendit.
Il trouva M Gaspard occupé à frotter la boule de cuivre qui surmon tait, à sa naissance, la rampe de l'escalier :
— Eh bien, as-tu pu dormir? mon garçon, lui demanda le concierge en l'apercevant.
— Oui, monsieur, merci. . .
— Allons ! tant mieux !
— Savez-vous l'heure qu'il est?
— Sept heures viennent de sonuer
— 11 n'est que sept heures?
— C'est déjà bien assez tard !
Puis comprenant l'imi)atience de Louis :
— Ah! c'est vrai, lui dit-il, les bureaux de la Piéfecture n'ouvrent qu'à dix heures, et il le tarde d'y aller?...
— Oui, monsieur.
— Eh bien, mon garçon, pour te faire pas série temps, je vais t'occuper... Yeux-tu m'aider?
— Avec grand plaisir.
Sans rentrer dans la loge, où M'" Adélaïde dormait encore, M. Gaspard lui trouva bientôt une occupation: le paillasson à secouer, les « boîtes ménagères » de la maison à vider. Louis se mit de bon cœur à l'ouvrage ; mais, étant dominé par son idée fixe, il s'arrêlait parmoment, songeur, et s'oubliait dans sa douloureuse rêverie.
Cette attente lui parut interminable.
A huit heures, il vit paraître M"° Gaspard à qui il ne manquait plus que le négligé du malin pour représenter le type achevé d'une caricature. Dans l'auréole de son bonnet de lingerie plissé, défraîchi, d'oii s'échappaient quelques mèches rares de cheveux gris, son nez semblait encore plus saillant, plus gros, plus crochu. On eût dit un énorme bec de chouette. Ses yeux en trous de vrille, bordés de rouge, semblaient tout éblouis de revoir la lumière. Certainement, si Louis n'avait pas eu le cœur plein de chagrin, il se serait bien diverti du spectacle grotesque que lui offrait, à cette heure matinale, la sœur de son prolecteur. Il se contenta de lui dire bonjour, et M"° Adélaïde se borna à lui rendre sa politesse.
Enfin, vers neuf heures et demie, M. Gaspard rentra dans sa loge, s'habilla comme la veille au soir, et reparut en disant à son jeune compagnon :
— Allons, mon ami, en route !
11 fallut alors voir Louis. 11 devint d'abord rouge d'émotion. Puis, d'un bond, il alla reprendre son chapeau, courut rejoindre le concierge et partit avec lui. — 11 eût été bien embarrassé, s'il lui avait fallu redire par quelles rues on le fit passer, pour aller à la Préfecture. Il n'en remarqua aucune ; mais le trajet lui parut terriblement long. Quand il monta l'escalier du bâtiment de la caserne delà cité, où se trouvent aménagés les bureaux de la police, son cœur battait à lui ôterla resj)iration.
Il suivit un long couloir, passa par plusieurs portes, longea une autre
galerie, toujours en compagnie du concierge cl arriva à l'entrée d'un petit bureau sur la porte duquel M. Gaspard lut :