‹ Le grand frèreChapitre 41 sur 84 · ENFANTS ASSISTÉS ENFANTS ÉGARÉS · texte numérisé non relu

ENFANTS ASSISTÉS ENFANTS ÉGARÉS

— C'est ici, fit M. Gaspard.

Louis retenait son souffle. 11 était blême d'anxiété.

— Monsieur, dit le portier, en s'adressant à l'un des employés présents, ce petit auquel je m'intéresse a perdu son frère qui s'est égaré, hier dans Paris... Nous sommes allés trouver le commissaire de police du quartier Ste-Avoie, notre quartier, et il nous a dit de venir ici...

— Comment s'appelle l'enfant? demanda remployé.

— Julien Dupont.

— Quel âge a-t-il ?

— Neuf ans et demi, répondit Louis d'une voix tremblante. L'employé se retourna, chercha, compulsa une multitude de petits

cartons alphabétiquement classés dans une longue boîte et répondit :

— -Non. monsieur, non... nous n'avons pas eu à nous occuper de Julien Dupont.

— Gomment ? s'écria Louis, pâle de peur, il n'est pas retrouvé ? L'employé vérifia de nouveau à la série des Dupont^ et ne trouva rien

se rapportant à l'état civil qu'on lui avait indiqué.

— Non, re})rit-il, nous n'avons pas eu à nous occuper de Julien Dupont... mais vous pourriez aller voir à un autre service, ajoula-t-il presque aussitôt, au deuxième bureau, situé 30, quai des Orfèvres... Peut-être a-t-il été arrêté pour mendicité?...

A ce mot de mendicité, Louis frissonna. 11 se rappela son dernier entrelien avec son frère, au sortir de la chambrée. Un flot de sang lui monta an visaçre.

Le concierge, qui ne supposait pas que le frère de son jeune compagnon pût avoir été arrêté pour ce motif, jugea peu probable la supposition de l'employé. Cependant, afin d'épuiser tous les moyens d'investigalions, il parut disposé à suivre le conseil qui lui était donné ; et, se tournant vers Louis, il lui demanda :

— Est-ce que ton frère avait l'habitude de mendier ?

— Ça lui est déjà arrivé une fois, à Rouen, balbutia le jeune garçon.

— Ah !... .\lors, c'est différent, répondit .M. Gaspard avec un plissement des lèvres peu flatteur pour la personne de Juhen, c'est tout différent ! Allons voir là oii Monsieur nous engage à nous rendre... Où dites-vous qu'il faille aller ?

— Au deuxième bureau, 36, quai des Orfèvres. Vous n'avez qu'à descendre, à traverser le boulevard et à suivre le quai jusqu'au nouveau bâtiment que vous apercevrez à votre droite.

— Monsieur, je vous remercie bien du renseignement !

M. Gaspard quitta le bureau, ainsi que son jeune compagnon, et tous deux s'apprêtèrent à suivre les indications de l'employé Le concierge n'eut pas plus tôt fait quelques pas qu'il s'arrêta, croisa les bras, regarda Louis en face et, comme si un soupçon se fut glissé soudain dans son esprit, lui demanda:

— Ah ! çà, c'est donc un petit polisson, ton frère?

— Non. monsieur, murmura Louis Dupont en baissant la tête.

— Alors, commeiil se fail-il qu'il se livre à la mendicité ?

Bien que n'oblcnaiil aucune réponse, le concierge consentit à poursuivre sa marche. 11 descendit l'escalier de la Préfecture, traversa le boulevard du Palais, longea le quai et se trouva bientôt en face d'une grande construction inachevée, à la porte de laquelle flottait un drapeau

tricolore.

Un gardien delà paix qui montait la garde devant l'édifice renseigna les nouveaux venus. Ils n'avaient pas fait fausse route. C'était bien là que se trouvait le bureau auquel ils étaient adressés.

Ils s'engagèrent dans une sorte de longue passerelle en planches, gravirent un large escalier de pierre au mur duquel ils remarquèrent une multitude d'inscriptions et après avoir parcouru le bâtiment dans tous les sens, finirent par arriver à destination. M. Gaspard était fort essoufflé; Louis haletait de crainte et d'angoisse.

— Monsieur, reprit le concierge, quand il se trouva en présence de l'employé auprès duquel le garçon de bureau l'avait conduit, nous venons du bureau des enfants égarés ; et [la personne à laquelle nous avons parlé nous a priés de venir ici pour réclamer le frère de ce jeune garçon qui s'est perdu, depuis hier matin.

L'employé de ce nouveau service demanda quels étaient exactement les nom, prénoms, âge de l'enfant égaré ; puis ayant obtenu tous ces détails du concierge et de son compagnon, il se livra au même travail que son collègue de l'autre bureau.

— Dupont Julien, neuf ans environ !.. . Voici !... répondit-il après un moment, en sortant un carton de sa boîte de /ic/ies,

— Il est retrouvé ? s'écria Louis.

— Oui, mon ami ; il est au dépôt...

— Au dépôt? répéta lejeune Dupont; et qu'est-ce que c'est que le (/^y^o/?

— C'est une prison, répondit M. Gaspard à voix basse. Louis sentit son sang se glacer.

L'employé tira un dossier du paquet de pièces placées sur son bureau et, après avoir pris connaissance du procès-verbal:

— Il a été arrêté comme vagabond, dit-il, près du ])oiil des Arts, où il mendiait ...

— Il mendiait encore?

Ce moi encore qui, certainement, avait échappé à Louis fit ouviir de grands yeux à remployé.

— 11 a donc riiabitudede la mendicité, ton irère ? demauda-l-il.

— Oh! uon. monsieur...

— Et bien, alors ?...

— H est jeune... 11 ne sait pas que c'est mal...

— Tes parents ne lui ont donc pas défendu ?

— Us sont orphelins, dit le concierge.

— Entin, où habitent-ils?

— Nulle part, monsieur, répondit ingénument Louis. Nous arrivons de Rouen ; nous sommes venus à Paris où nous espérions rencontrer une personne à laquelle on nous avait adressés; mais comme elle n'y était pas, nous avons dû coucher à la chambrée.

— Vous couchez à la chambrée ?

— Oui, monsieur; nous y avons couché, hier, rue3Iaubuée...

— Alors, mon ami, dans ces conditions, je ne peux pas te rendre ton

frère...

Louis aurait reçu un coup de massue, qu'il n'eut pas été plus accablé.

— Vous... vous ne pouvez pas me le rendre ?... murmura-t-il.

— Eh non !... Tu comprends que nous ne pouvons pas remettre en liberté un enfant de neuf ans, qui n'a ni parents, ni domicile ; qui ne sait où aller coucher, qui mendie. Que veux-tu qu'il devienne? un mauvais sujet? qu'il couche dans les fours à plâtre ou sous les ponts?

— Mais, monsieur, interrompit le concierge, pour le moment, ils ne sont pas à la rue... La nuit dernière, ce jeune garçon a couché chez moi ; et je suis prêt à recevoir son frère, ajouta M. Gaspard, avec un accent qui rendit des forces h son infortuné compagnon.

— Dans ce cas, c'est tout différent, monsieur; si vous consentez à répondre de lui, c'est autre chose... Car il est naturel que nous nous refusions à exposer un enfant de cet âge aux dangers que courent dans Paris une foule de jeunes vagabonds, auxquels il ne tarderait pas à se joindre.

Louis commençait à respirer.

— Seulement, poursuivit l'employé, je vous engage à bien faire comprendre à cet enfant qu'il est absolument défendu de mendier... On va probablement vous le rendre, aujourd'hui, parce que c'est la première fois qu'il se fait arrêter... Mais s'il était pris de nouveau, on le dirigerait encore sur le dépôt et, de là. il pourrait bien être envoyé dans une maison de correction...

UNE IJONNE OEUVRE 2-21

M. Gaspard et Louis se regardèrent. Ils n'eurent pas besoin de parler pour se comprendre.

— Veuillez vous asseoir et m'attcndre une seconde, ajoula l'employé en quittant son bureau, le dossier en main.

Le coucierge prit un siège et s'assit. Après sa course de la rue aux Ours à la Prèfectui'c et ses pérégrinations à travers une multitude d'escaliers et de couloirs, il avait besoin de repos. Louis resta debout, se demandant s'il ne surviendrait pas au dernier moment une nouvelle difficulté.

L'employé reparut jjientôt. Il tenait avec son dossier un feuillet qui semblait destiné aux visiteurs.

— Voyons, rcpiit-il, il s'agit d'abord de savoir si nous ne nous trompons pas ; et si l'enfant arrêté est bien celui que vous réclamez. Comment était-il vêtu?

— Avec un pantalon et une veste en velours gris à côtes, répondit Louis. Il avait une chemise rayée bleu et rouge, un chapeau noir et de gros souliers ferrés... Du reste, vous n'avez qu'à me regarder, nous portions le môme costume.

— C'est en efîet cela, fil l'employé qui avait écouté Louis, le procèsverbal à la main . Ehl)ien, voici l'ordre d'extraction; vous n'avez qu'à descendre l'escalier que vous avez pris pour venir et suivrele couloir que vous verrez devant vous. Arrivés à l'extrémité de ce couloir, vous tournerez à main gauche et vous serez au dépôt. En présentant cette pièce au grefTe, vous obtiendrez la remise de l'enfant.

— Oh ! merci ! merci mille fois, monsieur, s'écria Louis tout joyeux, en saisissant le feuillet que lui tendait l'employé.

— Monsieur, je vous remercie également, reprit solennellement le concierge.

— Il n'y a pas de quoi ; seulement, veuillez répéter au jeune Julien Dupont ce que je vous ai dit.

— Soyez tranquille, monsieur, je me charge de faire la morale à l'enfant.

Et après avoir salué à plusieurs reprises son interlocuteur, M. Gaspard sortit du bureau, précédé par Louis qui était déjà loin.

— Ah! il est retrouvé, il est retrouvé! s'écriait-il en bondissant de joie...

— Sans doute ! sans doute ! lit le concierge ; mais tu sais ce que le

monsieur iiousadit... La prochaine fois, cène serait plus seulement au dépôt qu'il irait ; mais on l'enverrait en prison pour tout de bon !

— On y met donc ceux qui mendient, au dépôt?

— Certainement; on y enferme tous les mauvais sujets qui sont arrêtés pour vol, pour meurtre, ou pour tout autre crime.

— Comment? et Julien est avec ces criminels?

— Tu le vois.

— Oli ! répliqua Louis, allons vite le chercher !

Suivant l'indication qui leur avait été fournie, le concierge et son jeune ami longèrent le couloir, contournèrent le monument et arrivèrent au dépôt. Eu apercevant la porte massive, surmontée d'un drapeau, Louis frisonna :

— C'est là que JuHen est enfermé, murmura-t-il. . . Ilspoussèrentcette grosse porte et se trouvèrent devant une grille aux

barreaux épais, munie d'une énorme serrure en cuivre. A leur approche, un gardien s'avança et demanda:

— Qu'est-ce que vous voulez ?

— Reprendre mon frère, dit Louis tout tremblant.

— Avez-vous des pièces ?

— Les voici, répondit M. Gaspard en montrant l'ordre d'extraction. Le gardien ouvrit la grille avec sa grosse clé et introduisit les nouveaux

venus dans le préau du dépôt. lisse trouvèrent sous une vaste voûte sinistre et froide. En face de la porte d'entrée, Louis remarqua une sorte de bureau, au-dessus de ce bureau une horloge, à droite et à gauche des portes fermées avec ces inscriptions : hommes, femmes.. A peine entré, le concierge remit son feuillet à un gardien.

— Par ici, passez aii greffe, leur dit une voix qui semblait sortir de dessous terre.

Ils firent quelques pas à gauche et s'arrêtèrent sur le seuil d'un petit cabinet, où deux personnes assises écrivaient. L'un de ces employés prit l'ordre d'extraction et cria:

— Le n° 68... Dupont, Julien, neuf anset demi !... Puis s'adressant à M. Gaspard et à Louis :

— Attendez dans le préau, leur dit-il.

Ils obéirent et retournèrent là d'où ils venaient, tandis que la voix du gardien répétait sous les voûtes sonores de la prison.

— Le n°68, Dupont Julien, neuf ans et demi !...

UNE BONNI-: OEUVRE 223

Louis se sentait siifToqu»';. Il osait à peine respirei". M. (iaspurd regardait de tous les côtés, comme un curieux qui observe ; car dans sa vie, il avait bien souvent entendu parler du dépôt, mais dans cette circonstance, il y pénétrait pour la première fois.

— Regarde un peu h quoi l'on s'expose, lorsqu'on va mendiei', niurmura-t-jl tout bas à l'oreille de son jeune ami.

11 eut à peine achevé que Louis s'élança au-devant de son frère, en criant :

— Le voici !...

En effet, une porte s'était ouverte, sans que le concierge y eût pris garde et Julien venait de paraître, escorté d'un gardien. Ses vêtements, tout sales, portaient des marques dépoussière et de plâtre. 11 avait la chevelure en désordre, le visage blême et les yeux battus des enfants qui ont été pendant longtemps privés de sommeil.

— Ah ! fit Louis, en le prenant dans ses bras!.. Ah! c'est lui !... viens vite !... Allons-nous-en!... Je suis venu avec ce monsieur qui a bien voulu m'accompagner...

Le concierge qui, de cette manière, venait d être présenté au jeune prisonnier, l'observa très attentivement. Mais Julien, tout honteux de son aventure, baissait la tête et n'osait pas desserrer les dents :

— Tu n'es pas malade ? lui demanda son frère avec sollicitude.

— Non, répondit l'enfant d'une voix sourde.

— Tu as mangé ?

— Oui...

— Allons, viens, mon garçon, dit à son tour M. Gaspard en le prenant parla main... Il paraît que tu as mendié ?... J'imagine que cela te servira de leçon ?

Julien répondit par un signe de tête et suivit le concierge;, ense demandant quel était cet homme qui venait le chercher avec son frère.

— Laissez-passer ! cria un gardien, enfant égaré reconnu !...

Un autre gardien, celui qui remplissait l'office de portier, ouvrit de nouveau la grille et laissa sortir nos trois personnages qui se hâtèrent de quitter le dépôt.

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