CHAPITRE YI
Le premier momenl d'expansion passé, Louis raconla à son fièro par quelle suite de circonstances M. Gaspard avait bien voulu l'aider à venir le réclamer. Julien témoigna toute sa gratitude au concierge, en lui adressant comme il put quelques paroles de remerciements; mais il se sentait si confus de son aventure, qu'il articulait ses mots à voix basse, osant à peine parler.
— Ainsi, lui dit M. Gaspard quand il eut fait savoir au jeune libéré comment il était arrivé à s'intéresser à lui, tu avais donc voulu mendier malgré la défense ton frère ?
— Oui, monsieur, murmura doucement Julien, j'avais déjà six sous...
— Et c'est pour six sous que tu t'es fait mettre en prison ?
— Je pensais gagner plus, et ne pas être pris, répliqua tout naïvement l'enfant.
— Je le l'avais pourtant assez défendu, lui dit son frère sur un ton de reproche affable.
— C'est bien la dernière fois, promit Julien.
— Ah! mon ami. reprit le concierge, si tu continuais dans cette
voie, tu [ne farderais Fpas h devenir un mauvais sujet. Et alors personne ne voudrait plus s'intéresser h (ci ; car c'est ainsi que commencent les mauvais sujets, ceux qui peuplent les prisons et les bagnes. Ils mendient d'abord ; puis ils volent ; à force de voler ils vont en prison, et à force d'aller en prison, ils finissent par être déportés. Ainsi, conclut M. Gaspard qui, de sa vie, n'avait fait autant de morale, je t'engage à ne plus mendier.
— Oh ! soyez tranquille, répondit Julien, que la perspective du bagne et de la prison fd rétlécliir... Cela ne m'arrivera plus.
— Et tu étais sur le pont des Arts, quand on t'a arrêté ?lui demanda son fi"ère.
— Oui, sur un pont, mais je ne sais pas lequel. J'avais déjà eu des sous, et comme j'allais d'un passant à l'autre, un homme habillé de
noir, avec im polit sabre et iiu k(''pi m'a demandé ce que je faisais là et où je demeurais. Je n'ai pas pu lui dire le nom de la rue oii nous avions couché. Alors, il m'a prié de le suivre et m'a conduit dans une espèce de cachot ; puis, de là, j'ai été envoyé où vous m'avez vu...
— Ecoute, dit Louis, donne-moi les six sous, il ne faut pas les garder; ils nous porteraient malheur. Nous allons les remettre à un pauvre... N'est-ce pas, monsieur?
— Comme tu voudras, mon ami, répondit le concierge.
A la demande de son frère, Julien sortit de sa poche le produit de sa mendicité, et, comme au coin du pont Saint-Michel, il aperçut une pauvre femme accroupie à terre, allaitant un enfant, il milles six sous dans la main de cette indigente.
Emporté par l'élan de son bonheur, Louis se livrait, chemin faisant, à de véritables excentricités. Plusieurs fois, il serra son frère sur sa poitrine et l'embrassa en pleine rue. U avait même pour lui de petits soins maternels. Ainsi, voyant ses vêtements encore marqués déplâtre et de poussière, il les épousseta avec la main. 11 lui quitta aussi son chapeau de feutre, le brossa avec sa manche; et lui arrangea les cheveux pour que sa physionomie pâle et fatiguée parût moins pitoyable.
— Est-ce que tu as pu dormir, cette nuit ? lui demanda-t-il.
— Un peu ; j'étais sur une paillasse avec d'autres enfants, à peu près comme à la chambrée.
— Aussi, je crois bien que lu ne dois plus avoir envie de recommencer?
— Oh î non !
— Enfin, reprit M. Gaspard, en abordant un autre ordre d'idées, à présent, mes amis, que vous voilà réunis, que comptez-vous faire ?
— Trouver une occupation, répondit Louis.
— Tu comprends, mon garçon, que je t'ai bien autorisé à coucher dans un cabinet de la maison pendant un jour ou deux ; je consens à ce que vous y dormiez ensemble cette nuit encore ; mais cela ne pourra pas durer longtemps.
— Eh bien, dit Louis, nous retournerons à la chambrée de la rue Maubuée, jusqu'à ce que nous ayons trouvé uue place.
— Tu m'as dit que lu avais encore combien d'argent?
— Vingt-sept sous !
— Vingt-sept sous ! répéta le concierge, qu'osl-ro que vous allez pouvoir fair*^ avec cela ?
Le fail est que le problème se posait très catégorique. Étant donné les dispositions de sa sœur, M. Gaspard ne pouvait accordera ses protégés une longue hospitalité. Tout au plus, en(revoyait-ii la possibilité de les conserver chez lui une nuit, deux nuits à la rigueur. Mais ce délai passé, il leur faudrait partir. Et les laisser errer avec vingt-sept sous dans leur poche, c'était les jeter dans la misère, les exposer à mille dan^^ers.
D'un autre côté, le concierge, malgré toute sa bonne volonté n'était pas suffisamment à l'aise pour leur faire la moindre avauce. C'était M"' Adélaïde qui, s'occupant des soins du ménage, conservait les clés sur elle. Jamais elle ne consentirai! à se dessaisir d'un centime en faveur des deux frères Dupont.
Absorbé par cette préoccupation, 31. Gaspard poursuivit sa route en silence. Onze heures sonnaient quand il arriva à la rue aux Ours. Sa sœur était sur la porte pour guetter sou retour. En le voyant paraître avec un enfant de plus à ses côtés, elle dit :
— Ah ! il estretrouvé ?... C'est heureux !... En voilà uu qui peut se vanter de l'avoir fait courir, par exemple! Qu'est-ce qui lui est donc arrivé ?
Louis, qui s'approchait pour présenter son frère à 31'"= Adélaïde, n'osa pas répondre à sa question. Il laissa parler 3L Gaspard qui sut trouver moyen de fournir une explication, sans dévoiler le véritable motif pour lequelJulien avait été arrêté.
— Eh bien, reprit la concierge, j'imagine, mon garçon, qu'à l'avenir tu n'iras plus courir tout seul?
— Oh ! non, madame, répondit l'enfant :
— Je ne suis pas madame, je suis demoiselle!
— Non, mademoiselle, s'empressa de répéter Julien.
— Parce que lu sais, une autre fois, je crois que tu pourrais bien rester où tu serais ; personne n'irait te réclamer.
— Enfin, dit M. Gaspard en ôtant son chapeau, sa redingote, et en remettant son veston de maison, son tablier et son bonnet à çland, maintenant que c'est une chose passée, il n'y a plus à y revenir ; je lui ai déjà fait la leçon et je pense qu'il en profitera. Ce qu'il faut savoir, à présent, c'est ce que nous allons faire de lui et de son frère.
— Ah! s'écria M "e Adélaïde, en lançant au concierge uu regard d'une expression très significative, j'imagine bien que nous n'allons pas les garder indéfiniment.
â28 LE GRAND FIÎÈKE
— Ccriaiiiemenf, riposta M. Gaspard, c'est aussi ce que je leur ai dit ; ils vont s'occuper de trouver une place.. .
— Bien entendu !
— Sans doute, sans doute; cependant je les ai autorisés à coucher encore cette nuit dans le cal)inét... Je comprends bien qu'ils n'ont pas leur emploi sous la main et qu'il leur faut le temps de se le procurer. .
— Et si on trouve à louer le cabinet ? répliqua la concierge d'un air de défi .
— 11 faut espérer qu'on ne le louera pas d'aujourd'luii à demain...
— Et pourquoi pas ?
— Eh bien, parce que... parce que...
M. Gaspard n'acheva pas sa phrase, mais il se dirigea vers le bufTet, eu ouvrit les portes, devant sa sœur qui se demandait avec stupéfaction ce qu'il allait faire, et coupant un gros morceau de pain, il le partagea entre les deux frères, en leur tendant également une tranche de saucisson.
— Maiutenant, toi, Louis, dit-il, montre à ton frère le cabinet où tu as couché et allez-y manger ce morceau de pain, car vous devez avoir faim...
Les deux frères remercièrent leur bienfaiteur, reçurent de lui la clé du cal)inet et gravirent les degrés de l'escalier qui y conduisait.
Ils n'eurent pas plus tôt disparu que M"" Adélaïde alla se planter devant sou frère les bras croisés, et lui dit :
— Ah ! çà, tu vas donc aussi les nourrir ?
— Oh ! pour une fois...
— Une fois ? une fois ? Hier, tu fais dîner l'amé ; aujourd'hui tu leur donnes une livre de pain et du saucisson à quarante-neuf sous la livre.. . Tu comprends^ Rodolphe que si tu te mets sur le pied de recueillir les enfants de la rue, nous n'allons plus en finir. Quand on a le moyen de faire la charité, on ne se met pas concierge ; et surtout on n'a pas une sœur qui se tue, comme moi, à faire pour douze sous une douzaine de chaussons pour le Bon Marché.
Cette fois, M'" Gaspard était entrée dans une colère si violente que son frère n'essaya même pas de lacalmer.Il saisit un prétexte pour s'esquiver, prit un balai, un plumeau et monta /"«/re son escalier.
Décidément, la situation se tendait de plus en plus. Malgré toute sa bonne volonté, l'aimable portier se voyait obligé de renvoyer ses protégés. Sa sœur allait lui rendre la vie impossible tant qu'elle n'aurait pas
obtenu satisfaction. Ah! s'il eût été le maître, il n'eût pas hésité à recueillir, momentanément au moins, ces deux jeunes malheureux. D'abord parce qu'ils lui étaient sympathiques ; et ensuite parce qu'il savait ce que c'était que d'être à la recherche d'un emploi. Lui aussi, avait passé par là. 11 se rappelait son arrivée à Paris, à sa sortie du service militaire. N'aurait-il pas végété pendant longtemps, si personne ne s'était intéressé à lui, ne l'avait aidé à se tirer d'embarras? Et pourtant, il était alors parvenu à l'âge d'homme, il avait près de trente ans.
C'était bien autre chose pour de jeunes enfants, arrivant directement de leur pays, sans instruction, sans ressources, sans rien, et qui n'avaient pas assez d'initiative pour se procurer par eux-mêmes l'emploi qu'ils sollicitaient.
Ces considérations militaient toutes en faveur des deux frères. Et, de plus, ceux-ci excitaient l'intérêt du concierge, par cette raison qu'ils étaient de son pays. Somme toute, en admettant qu'il ne se chargeât pas de les nourrir, y avait-il inconvénient à ce qu'il les autorisât à coucher dans ce petit cabinet tant qu'il serait libre ? Mais il paraît que cette bonne œuvre déplaisait cà M"' Adélaïde. Pourquoi ? on l'ignorait. Probablement parce qu'elle espérait, en louant à bref délai ce petit local, tirer un profit quelconque de sa location.
Et pourtant, au lieu de combattre sans cesse son frère dans ses combinaisons, n'avait-ehe pas mille raisons de le seconder ? Car elle lui devait tout ; elle ne profitait des avantages de la loge que grâce à 31. Gaspard qui, à la mort de sa femme, l'avait recueillie, lui assurant ainsi une sorte de retraite pour ses vieux jours. Et Dieu sait si elle aurait pu vivre tranquille dans cette loge! Son frère prenait pour lui toute la besogne pénible, la laissant bavarder des heures entières avec les voisines de droite elles voisines de gauche. Elle en avait profité pour empiéter sur les prérogatives de 31. Rodolphe et avait fini par s'ai-roger toute l'autorité.
En maugréant ainsi contre le mauvais caractère de sa sœur et tout en frottant avec son torchon la main courante de l'escalier, le concier"e monta jusqu'au cabinet des deux frères. Il les trouva assis sur le matelas et causant avec une grande volubililé.
— Écoutez, mes petits, leur dit-il en entrant dun air tout consterné, je crois que, décidément, il ne me sera pas possible de vous garder plus
longtemps ici ; et quoique je ne veuille pas vous renvoyer, je vous engage à vous mettre tout de suite en quête d'un emploi.
— C'est bien notre intention, monsieur, répondit Louis. Nous attendions d'avoir fini notre pain pour repartir.
— Oui, poursuivit tristement le concierge, il faut vous placer...
Il réfléchit pendant un moment, en examinant les deux frères d'un air pensif, puis ajouta :
— Ecoutez, vous pourriez aller de ma part chez M™' Beaujolais, la fruitière qui fait le coin de la rue Saint-Martin et de la rue Auhry-le- Boucher. Je la connais. Elle est normande aussi. Vous lui diriez que vous êtes ses compatriotes, que vous arrivez à Paris ; et comme elle cherchait dernièrement un petit commis pour les courses, vous verriez si elle ne pourrait pas vous occuper...
— Nous y allons tout de suite, monsieur, répondit Louis.
— Dame ! peut-être ne vous paierait-elle pas dès votre entrée ; mais au moins vous auriez chez elle le logement et la nourriture assurés. Ce serait déjà beaucoup.
— Oh ! je le crois bien ! dirent ensemble les deux frères.
— Vous n'avez pas à vous tromper, reprit le concierge. Vous allez descendre cette rue et tourner à droite dans la rue Saint-Martin. C'est la première fruitière que vous rencontrerez de ce côté-ci du trottoir.
Les deux frères ne tardèrent pas à suivre le conseil de M. Gaspard. Dès que celui-ci eut achevé sou explication, ses protégés se levèrent et s'apprêtèrent à descendre.
— Vous viendrez me rendre réponse le plus tôt possible, dit le concierge qui referma la porte derrière eux, et les accompagna dans le couloir.
— Soyez tranquille, monsieur.
— Allez ! bonne chance !
On comprend avec quel empressement Louis et Juhen partirent pour se rendre chez la fruitière. Ils descendirent d'abord précipitamment, puis, ralentirent le pas, pour passer sans être vus devant la loge de M''^\délaïde, qui leur inspirait une antipathie profonde, et longèrent la rue aux Ours, jusqu'à la rue Saint-Martin. Ils s'orientèrent ensuite d'après l'indication fort précise que leur avait donnée M. Gaspard et ne tardèrent pas à apercevoir la boutique de M"" Beaujolais.
Le magasin, quoique d'apparence modeste, paraissait cependant fort
bien approvisionné. Descorl)eiIles de cerises, de fraises, étaient proprement éhdées siu' la devanture^ entre de grosses et appétissantes bottes d'asperges. Le jardinage ressortait sur le lit de verdure, dont la fruitière avait eu soin de coiiviir l'emplacement réservé à l'étalage. Sur les étagères du fond delà boutique, on remarquait d'énormes mottes de beurre, recouvertes d'un voile mince. Enfiu plusieurs cruches de fer blanc s'alignaient le long du magasin, masquant à demi la vue d'une garenne établie dans réjiaisseur de la devanture ; ce qui indiquait que la fruitière alliait à son commerce de jardinage, celui de la crémerie, ainsi que la vente des poules et des lapins.
D'un coup d'œil, les deux frères eurent passé en revue la boutique et ses marchandises. Au moment d'entrer, ils éprouvèrent un cei'tain embarras et se sentirent quelque peu intimidés ; mais ils ne tardèrent pas à reprendre leur assurance et franchirent le seuil du magasin.
— Madame Beaujolais ? demanda doucement Louis en se découvrant respectueusement.
La personne à laquelle il venait de s'adresser était une femme qui semblait être la bonne de la maison. Elle était occupée à servir les pratiques, d'ailleurs assez rares à ce moment. A la demande de ce jeune étranger, elle entr'ouvrit la porte de l'arrière-boutique et appela d'une voix perçante:
— Madame Beaujolais ? on vous demande !
Puis elle revint servir ses clientes, en priant les deux fières d'attendre quelques secondes.
Ceux-ci restèrent debout^ leur chapeau à la main. L'attente ne fut pas de longue durée. Bienlùt la porte s'ouvrit et ils virent entrer celle que M. Gaspard désignait sous le nom de M""" Beaujolais. Mais elle eut à peine paru que les deux frères, reculant d'un pas, poussèrent ensemble la même exclamation :
— Oh !... firent-ils tout saisis.
l'ji effet, ils venaient de reconnaître la grosse dame aux dépens de laquelle, l'avant-veille, ils avaient tant ri, dans le train de plaisir.
De son côté, en les voyant, M"" Beaujolais resta stupéfaite. Dans le premier moment, elle s'imagina que, pour se venger d'elle. Pied-léger lui envoyait ses deux camarades avec ordre de se livrer de sa part à quelque polissonnerie inattendue. Cette scène parut si plaisante aux personnes ([ui se trouvaient dans la houtiqne, qu'en examinant la pliy-
sionomio des deux frères el celle de M""" Beaujolais, elles réprimèrent un éclat de rire.
Pour Louis et Julien la situation était infiniment moins drôle. Elle tournait même assez au tragique. Ils se demandaient si, après une reconnaissance aussi fâcheuse, ils oseraient exposer à la fruitière le motif de leur \isite, oii s'ils ne devaient pas plutôt se retirer sans rien lui dire.
Ce fut M""^ Beaujolais qui rompit le silence, la première.
— Eh bien, dit-elle d'un ton courroucé, qu'est-ce qu'il y a encore, petits drôles?
— Il y a, madame, balbutia Louis, augurant fort mal de celte qualification que leur donnait la fruitière, il y a... que nous venons de la part de M. Gaspard...
La surprise de M™^ Beaujolais n'eut plus de bornes.
— Vous connaissez M. Gaspard, le concierge de la rue aux Ours?
— Oui, madame.
— Comment l'avez-vous connu?
— Lorsque nous sommes arrivés, hier soir, nous ne savions oii aller, et M. Gaspard nous a autorisés à coucher dans sa maison.
Ici, la fruitière éclata:
— Comment? fit-elle en criant si fort que ses clientes Reperdirent pas une de ses paroles, comment? M. Gaspard, un parfait honnête homme, a recueilli de petits polissons comme vous, qui avez de mauvais sujets pour amis?
Les deux frères baissèrent la tête.
— Et pourquoi vous envoie-t-il vers moi, M. Gaspard?
— Parce que nous sommes sans place et que vous cherchez, paraît-il, un jeune domestique...
— Que je vous prenne pour domestiques? riposta la fruitière en fureur, vous vous moquez de moi? Gomment? après le tour que vous m'avez joué, vous osez venir me demander un emploi ?
— Nous ne savions pas que c'était vous, 31'"'' Beaujolais, avoua Julien naïvement.
— Ah! tu ne savais pas? Eh bien, moi, je connais le chemin de la rue aux Ours; je saurai aller dire à M. Gaspard qui vous êtes, petits gamins !... Vous ignorez donc qu'en m'empèchant de remonter clans le compartiment, votre mauvais sujet d'ami méi'itait une paire de soufllets?
J'ai dû voyager dans un fourgon... Oui, répéta la fruitière hûrs;d'ellemême, en se lournant vers ses pratiques, le croiriez-vous? Avant-hier, ie suis revenue de Rouen avec ces petits drôles, et à cause de la méchanceté de leur ami, j'ai été oWigée de revenir avec les bagages, dans le fourgon des bagages ! . .
L'indignation de M'"^^ Beaujolais tournait tellement au comique, que la personne à laquelle elle s'adressait se retourna pour ne pas lui rire au nez et répondit sans conviction aucune :
— Oh ! c'est épouvantable.
— Et pourtant^c'est ainsi, répliqua la fruitière. A cause de ces polissons d'enfants, j'ai dû descendre du compartiment avec mon panier de volailles, remonter dans un fourgon ; et croiriez-vous qu'après m'avoir joué ce tour, ils ont le courage de venir me demander une place? — Je
vous piic de ne plus jamais remettre les pieds ici, entendez-vous? Vous la donnera qui voudra, votre place... Vous pouvez bien coucher à la rue, si cela vous fait plaisir... Moi, je me charge d'aller dire à M. Gaspard et à mademoiselle sa sœur qui vous êtes... • Pendant que les deux frères se retiraient, elle ajouta :
— Je vous demande un peu ! Faire une avanie pareille h une personne d'âge et respectable comme moi ? Allez! Allez! lit-elle, ce soir, M. Gaspard vous connaîtra !..
Tout honteux, tout confus et cruellement déçus dans leurs espérances, Louis et Juhen sortirent de la fruiterie de M™° Beaujolais, qui semblait disposée à devenir leur ennemie acharnée. Était-ce avoir assez peu de chance que d'aller retrouver, dans de pareilles circonstances, la personne dont ils avaient eu l'imprudence de se moquer en wagon ?
En réahté, s'en étaient-ils moqués? Ils ne lui avaient pas môme adressé la parole. Ils avaient ri de son malheur, voilà tout; et encore sans mahce, parce que leur ami les avait entraînés et que la situation comique de la voyageuse récalcitrante les avait fatalement égayés. — Quelles terribles conséquences pouvait avoir celle légèreté passée !
— C'est une fatalité! murmura Julien, en remontant tristement la rue, en compagnie de son frère.
— M. Gaspard va nous renvoyer dès ce soir, si 31'"' Beaujolais lui.dit du mal de nous.
— Pourtant, c'est plutôt la faute de Pied-léger que la nôtre?... Ce n'est pas nous qui Tavons empêchée de remonter en wagon.
— Mais si elle dit que c'est nous ?
— Qu'allons-nous devenir?
Et en songeant à la suite que cette dénonciation pouvait avoir, les deux frères s'arrêtèrent sur le trottoir, pour se demander s'ils oseraient jamais retourner chez le concierge de la rue aux Ours...