LE TRIOMPHE DE M"" ADÉLAÏDE
Il ne fallait pas en douter, M'"'' Beaujolais était disposée à faire payer cher, aux deux jeunes frères les sottises de leur camarade Pied-léger. L'accomplissement de sa vengeance lui semblait d'aulant plus facile que, connaissant M. et M"'' Gaspard, elle avait toute faculté de noircir les deux orphelins dans l'esprit de leur unique protecteur et de le leur aliéner. Lui perdu, ils retombaient plus que jamais dans la misère. Leur sort dépendait donc de la fruitière de la rue Saint-Martin.
Ils comprirent si bien la portée de ses révélations, leurs inévitables conséquences, qu'après la scène qui venait de sepasser dans sa boutique, ils renoncèrent à retourner chez M. Gaspard, du moins avant d'avoir découvert une place. 3Iais la même question se posait sans cesse : où aller ? Que faire, pour trouver à gagner quelque argent?
Recommencer leurs tentatives, à la gare? Cela leur souriait peu. Car, en y réllécliissant, ils finissaient par recounaîlrc que cette industrie n'était en somme qu'une forme de la mendicité; or, pour rien au monde, ils n'auraieni voulu s'exposera de nouveaux démêlés avec la police. Ils durent donc renoncer à cette industrie et se tournèrenl du côté des agences.
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Les bureaux de placement étant fort nombreux dans ce quartier populeux delà rue St-Martin, ils ne tardèrent pas à en découvrir. Ils en trouvèrent également dans la rue de Rambuleau, au boulevard Sébastopol. Mais partout, ils se heurtèrent contre les mêmes difficullés ; partout, ils furent trouvés tropjeunes ; et dans tous les cas, ils devaient, avant que les démarches fussent commencées, faire au directeur des bureaux de placement une avance variant de deux à trois francs ; ce qui les détermina une fois pour toutes à ne plus recourir à cet intermédiaire.
Durant toute la matinée, ils sillonnèrent les rues voisines, montèrent à des entresols sombres, situés dans de vieilles maisons noires, entrèrent même dans plusieurs magasins, mais chaque commerçant disposait du personnel nécessaire; et tous repoussaient impitoyablement leurs offres.
A force d'aller, de venir, de repasser dans les mêmes endroits, devant les mêmes boutiques, Louis et Julien Dupont finirent par connaître le quartier. Ainsi, à présent, ils savaient sans se tromper retrouverle chemin de la rue Maubuée et celui de la rue auxOurs.Ils connaissaient même les raccourcis ; maisla même crainte les retenait sans cesse. Ils n'osaient plus aller revoir M. Gaspard, de peur que M"" Beaujolais ne les eût précédés chez le concierge et n'eût fait sur leur compte les rapports les plus injustes. Un moment, Louis eut bien l'idée d'aller prévenir M. Gaspard de la fâcheuse reconnaissance qu'il venait de faire dans la personne de la fruitière de la rue Saint-Martinet de lui expliquer tout; mais il s'imagina qu'on ne voudrait pas le croire, que M""" Beaujolais finirait toujours par prouver qu'elle avait raison et il continua ses courses h travers Paris.
Cependant, au milieu de toutes ces démarches, il fallait bien se décider à acheter un peu de nourriture. Louis n'avait rien mangé avant de se rendre à la Préfecture, M. Gaspard ayant pour habitude de ne prendre son premier repas qu'à onze heures. De son côté, Julien n'avait absorbé, depuis son réveil, qu'une mauvaise assiette de soupe, prise au dépôt et suivie du morceau de pain qu'il avait partagé avec son frère, dans le cabinet de la rue aux Ours. Or, il était alorsplus de trois heures, et de jeunes estomacs comme ceux des frères Dupont réclamaient autre chose que cette maigre ration du matin.
11 arriva justement, et fort à propos, qu'en parcourant les halles, Louis fit une véritable tiouvaille. 11 découvrit près de la fontaine des Innocents
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plusieurs marchandes installées SOUS un pavillon et qui vendaient de la nourriture à deux sous la portion. Qu'était-ce que cette marchandise? 11 eût fallu, pour le leur expliquer, leur camarade Pied-léger qui connaissait comme pas un tous les dessous, toutes les pratiques, fous les usages du vieux Paris. Ce mets bizarre, dont ils venaient de faire la découverte, s'appelle deVAi'iefjffin, par allusion à la diversité des pièces et des nuances qui composent le costume de ce personnage grotesque. C'est une sorte de pâté, fait avec les restes de toute nature, les déchets des restaul'anls mêlés ensemble et qui, en raison de sa provenance, peut être cédé auxmalhcureux dans des conditions exceptionnelles de bon marché. C'est le mets du pauvre ; mais un véritable mets à surprise, où le hasard peut vous faire rencontrer soit une aile de poulet, soit une cuisse de bécasse, pétrie avec une queue de poisson ou une carapace de homard.
Ni Louis, ni Julien ne cherchèrent à s'enquérir du nom de ce plat bizarre, auquel ils trouvaient à la vérité un goût tout particulièrement étrange ; mais qui avait à leurs yeux une grande qualité : à savoir qu'il ne coûtait que deux sous la portion.
Avec quatre sous de pain, quatre sous cV Arlequin et l'eau claire de la fontaine;, ils réunirent pour l'avenir les éléments d'un repas copieux qui, au moins, leur reviendrait à bon compte. Ils observèrent très attentivement l'endroit où se tenaient ces marchandes à prix doux et allèrent s'asseoir, pour manger, sur l'un des bancs du square qui entoure la fontaine des Innocents.
Aprèsune journée aussi mouvementée, après les émotions du matin, la scène chez la fruitière, les courses innombrables dans le quartier, les deux frères se sentaient épuisés. L'insuccès de leurs recherches venait encore se joindre àla fatigue physique; et vraiment ils éprouvaient un tel besoin de repos que, revenant sur leurs résolutions premières, ils décidèrent, leur repas terminé, de retourner chez M. (Jaspard.
— Ma foi, pensaient-ils, advienne que pourra! Dans tous les cas, i} faut bien espérer qu'on nous laissera bien un peu nous reposer avant de nous renvoyer.
— Et puis, dit Julien^, peut-être ne nous verra-t-on pas monter. Xous tâcherons de passer devant la loge du concierge sans être remarqués ; et quand nous serons dans le cabinet, nous nous y enfermerons sans bruit. Cela vaut toujours mieux que de rester à la rue, ou de retourner à la chambrée...
Par pitit' pour sou frère qui (ombait de fatigue, Louis se rendit à ses raisons. Ils quittèrent donc ensemble le Square des Innocents et reprirent le chemin de la rue aux Ours. Malheureusement, la première personne qu'ils virent en arrivant fut M'" Adélaïde, occupée àtricoterses chaussons dans le couloir de la maison. Elle s'était si bien dissimulée, derrière la porte d'entrée, qu'ils ne l'aperçurent que lorsqu'ils se trouYCrcnt juste en face d'elle. A sa vue, les deux frères restèrent saisis, ne sachant s'ils devaient avancer ou s'enfuir :
— Ah ! ah !... Venez donc ici, mauvais drôles, leur cria la concierge en posant son tricot sur la chaise... Venez un peu ici, que je vous tire les oreilles... C'est ainsi que vous faites les gamins, les pohssons?
Louis et Julien se regardèrent, mortifiés :
— M"' Beaujolais a dû venir, pensèrent-ils.
— Approchez, approchez, reprit la concierge. 11 est inutile de mentir, je sais tout... Vous êtes deux galopins des petits vagabonds. Eh bien, vous allez me faire le plaisir de monter prendre vos affaires et de quitter la maison tout de suite !... Ah! oui, ricana la vieille femme, avec un cri de triomphe, c'est comme cela que vous avez voulu vous moquer de nous? ... Qu'est-ce que vous étiez allés faire à Rouen ?
— A Rouen? répéta humblement Louis ; mais nous étions allés nous placer.
— Oui, oui... pauvres petits, vous placer... Et c'est pour cela que vous faisiez les mauvais sujets avec un certain Pied-léger.
— Oh ! pensèrent les deux frères, ]\P"' Beaujolais nous a perdus.
— Et bien, oui ! riposta M"" Adélaïde, c'est bien fait, ce qui vous arrive... Vous êtes allés vous faire prendre dans la gueule du loup... Ah ! vous vouliez nous en conter... Mais nous avons tout su... Oui, M""" Beaujolais est venue ; elle nous a dit que vous étiez déjeunes drôles, arrivés de Rouenavec un rien du tout... Un coureur insolent et méchant... Vous avez été cause que cette pauvre dame, respectable s'il en est une, a été obligée de revenir dans un fourgon, avec les bagages... Faire mettre ma meilleure amie dans un fourgon! Ah! vous me le paierez!.. Allez! Allez!.. Je vais vous accompagner jusqu'au cabinet... Vous savez ce que je vous ai dit. . . Et que ce ne soit pas long !
Dans son agitation, la concierge bouscula sa chaise, qui faillit l'enlraînerdans sa chute, rentra dans la loge pour y prendre la clé du cabinet qu'elle gardait à vue, el monta l'escalier, après avoir eu soin de faire
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pussor les deux frères devant elle. Pendant la diirée de l'ascension, on rontcndait murmurer, rf'îcriminer; mais d'une façon si ininlelligible que ni Louis, ni Julien, ne purent saisir une seule de ses paroles. Ils comprirent seulement qu'elle jouissait insolemment de son triomphe et qu'elle allait se montrer impitoyable pour ses victimes.
Nos Irois personnages longèrent les couloirs, firent les contours nécessaires et s'arrêtèrent devant la porte étroite du cabinet . M"" Adélaïde jubilait. Elle allait enfin renvoyer les protégés de son frère, se venger d'eux et, si elle le pouvait, leur faire payer toutes les sottises elles avanies qu'elle avait eues maintes fois à subir de la part d'autres gamins qui avaient toujours échappé à sa vengeance.
— Allez ! dit-elle en enlrant précipitamment dans la pièce et en poussant du pied le bagage des deux frères, allez ! hop !.. ramassez-moi vos quatre nippes ! et partez !.. Ah ! vous croyez que dans notre maison nous donnons asile aux drôles de votre espèce.... Allons ! Allons!., plus vite que ça!.. Ou sinon je vous fais sortir d'ici parle commissaire depohce que j'envoie chercher...
Sous le poids de son accablement, Louis eut à peine la force de soulever son paquet. La concierge reprit:
— Ah çà, est-ce que tu vas me faire perdre mon temps ici? Emporportez-moi ces guenilles... Ah ! je vous apprendrai, mauvais garnements, à faire voyager mes amies avec les bagages !
— Mais, mademoiselle, dit Louis, je vous assure que ce n'est pas nous?
— Pas vous ?.. Vous avez encore l'audace de nier !... Partez! Et ne remettez plus jamais les pieds dans la maison ; ou bien, vous aurez encore de mes nouvelles. . .
11 n'y avait qu'un parti à prendre : il fallait obéir. Les deux frères s'accroupirent à terre, pour réunir dans leur paquet tout ce qui pouvait leur appartenir, et s'aidant mutuellement h soulever la charge, ils emportèrent leurs affaires et redescendirent. Un peu avant d'arriver au dernier étage, ils entendirent le bruit d'une porte, qui se fermait bruyamment. C'était celle du cabinet dont M"° Adélaïde reprenait enfin possession.
Ainsi, c'en était fait ; Louis et Julien venaient d'être chassés par la volonté impitoyable de la concierge. Ils venaient d'être victimes des calomnies de M™' Beaujolais; ils supportaient les conséquences d'une
faille qu'ils iravaient pas commise; et personne n'ôtail là pour entendre de leur bouche la vorilo, pour recevoir une explication qui eût ftiit la lumière sur leur compte.
Si seulement M. Gaspard s'était trouvé dans sa loge, il les aurait laissé parler; il n'aurait pas eu la cruauté, lui, de les expulser sans entendre raison. Avant de s'éloigner, les deux frères cherchèrent bien à voir si le concierge n'arrivait pas, s'il n'était pas à proximité, chez un fournisseur, chez un voisin. Mais ils eurent beau écarquiller leurs yeux, regarder à droite, regardera gauche, ils ne purent pas l'apercevoir; et dans la crainte que la méchante femme ne les surprit près de la maison, ils partirent, en se demandant quelles seraient encore les tribulations que l'avenir leur réservait.
Un quart d'heure ne s'était peut être pas écoulé depuis leur départ, lorsque M. Gaspard rentra. Sa sœur, le visage éclairé, les yeux brillants de cette joie mauvaise que donne la satisfaction de la vengeance consommée, l'attendait sur la porte. Elle ne l'eût pas plutôt aperçu qu'elle courut à sa rencontre et lui dit, toute rayonnante :
— Eh bien... tu sais, tes protégés? Je les ai renvoyés !... Ah ! j'en ai appris de belles sur leur compte !... Je l'avais bien deviné !... Quand je dis quelque chose, tu peux te fier h moi... Ce sont des mauvais sujets de la pire espèce...
M. Gaspard resta cloué sur place.
— Comment, ils sont repartis? tu les as renvoyés?
— Et ça n'a pas été long... Viens, que je te raconte !..
Le frère et la sœur rentrèrent dans leur loge, le concierge s'assit lourdement sur son fauteuil et s'apprêta à écouter M'" Adélaïde qui restait debout devant lui, un poing sur la hanche, et gesticulant avec l'autre main.
— Imagine-toi, commença-t-elle à dire, que M""' Beaujolais les connaissait.
M. Gaspard rejeta son chapeau en arrière et bondit sur son siège :
— M""' Beaujolais les connaissait ?
— Oui !... Ah ! tu as eu du flair de les envoyer chez la fruitière.
« Ces petits-là, reprit la concierge, ne sont pas plus Normands que le grand turc...
— Ah ! pourtant, fit M. Gaspard, tu m'étonnes, Adélaïde.
Ils m'ont parlé de Caudebec, d'Yvelot, de Ste-Gerîrude ; des gens que j'ai connus moi-même, de Berne...
— Taralala!... Ils t'en ont conté!... La vérité, la voici: ce sont des vagabonds qui ont acheté un billet et sont allés faire leurs fredaines à Rouen, en compagnie d'un de leurs camarades, nommé Pied-léger... Je te demande un peu ce que ce doit être, ce Pied-léger ?...
— AP' Beaujolais les a-t-elle vus, à Rouen ?
' — Mais oui... justement ! Ils ont fait le voyage ensemble... Ils étaient dans le même compartiment... Et alors, pendant le trajet, je ne sais pas toutes les bêtises qu'ils ont commises... Ils se moquaient des voyageurs, s'amusaient à leur faire des misères ; tant et si bien que M°" Beaujolais, comme de juste, a voulu aller se plaindre an chef de gare. Mais eux, qn'ont-ils fait ? 11 se sont moqués d'elle, ils ont tourné contre elle tous
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les voyageurs du compartiment; et quand elle est revenue,' ils Font empêchée de remonter... Et tu ne sais pas comment elle a dû revenir de Rouen, M"" Beaujolais ?
— ^'on ! dit le concierge qui écoutait ce récit d'un air ahuri.
— Dans le (burgon des bagages î . . .
(-ette fois, le tragique faisait place au comique, et à la pensée que la grosse fruitière de la rue St-.Martin avait dû être confondue avec les colis et les ballots, M. Gaspard esquissa un gros sourire qui éclaira son visage bon enfant.
— Oui, lu ris, répliqua la concierge qui commençait à s'impatienter de la gaîté de son frère, pendant qu'elle l'entretenait d'une chose aussi lamentable... Tu ris... Ce qui n'empêche pas que cette pauvre dame a fait un voyage épouvantable et qu'elle a été obhgée de tramer ce polisson de Pied-léger devant le Commissaire de Police, tandis que les deux autres gamins, naturellement, prenaient la fuite... Et voilà les chenapans que tu recueilles ; voilà les gens auxquels tu t'intéresses, que tu vas faire sortir du dépôt, que tu fais manger à notre table !... Tout ça, fit la concierge, avec un grand geste féroce, c'est de la graine à Mazas!... C'est bon à mettre dans un sac avec unepierreau fond et àjcteràlaScine.
Sa diatribe finie, elle se campa devant son frère, les deux poings sur les hanches et ajouta :
— Hein? avais-je raison, quand je te disais de te méfier !... Mais toi, comme un grand jobard, tu as tout cru... Ah! fit-elle, mon pauvre frère, on te ferait acheter la corde pour te pendre !..
— Mais... mais, reprit M. Gaspard, qui commençait à se noyer au milieu de tout ce déluge de paroles, tu as donc vu aussi M""" Beaujolais?
— Si je l'ai vue !... Mais bien sûr!.. C'est elle qui est venue me dire tout cela... Tu comprends comme ils ont dû être reçus chez elle, quand ils s'y sont présentés pour demander une place 1... Ah ! les jolis domestiques qu'ils auraient fait !
M. Gaspard, positivement confondu, resta un moment pensif. Puis il reprit :
— Alors, tu les as renvoyés?
— Dame ! tu t'imagines que j'allais garder ça dans ma maison ?
— Mon Dieu ! je ne dis pas qu'ils ont eu raison, dit le concierge véritablement attristé des révélations qui lui étaient faites, mais il n'aurait peut-être pas fallu, non plus, les renvoyer si vite...