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LE TRIOMPHE DE M"« ADÉLAÏDE

— C'est cela, ricana M"" Adélaïde, je n'ai pas assez à faire comme cela... Je m'en vais m'amuser à recueillir des enfants de la rue, pour qu'ils viennent me voler ou peut-être faire quelque chose de pis... Veux-tu que je te dise, Rodolphe? Tu es un grand simple!... Tu te laisserais monter la tête par le premier venu, si je n'étais pas là pour te ramener à la raison... Il y a des jours oii tu es sévère... 11 y en a d'autres 011 lu es trop bon... Moi, vois-tu, toute vieille que je suis, j'ai encore de l'œil pour ces choses-là... Et puis, voyons, poursuivit-elle en s'animant de plus en plus, est-ce que nous pouvons disposer de ce cabinet à notre fantaisie? (Juand nous n'aurions, pour l'avoir loué, qu'une pièce de quarante sous, c'est toujours ça...

M. Gaspard, la tête basse, écoutait en silence cette grande tirade de sa sœur, qui paraissait toute triomphante. Au bout d'un nioment, il sortit sa tabatière, absoi'ba une forte prise et se leva en disant :

— Eh bien, où sont-ils allés?

— Est-ce que je sais ? répondit M"* Adélaïde en haussant les épaules. Ils peuvent bien s'en aller où ils voudront... Ce n'est pas moi qui irai les chercher...

Comme 31. Gaspard semblait rétléchir, en changeant de vêtemenis pour remettre son tablier de service et son bonnet de velours à gland, sa sœur reprit :

— Et puis, voyons, est-ce que tu n'aurais pas dû t'en douter? Lorsque tu es allé réclamer le petit au dépôt, je n'ai pas voulu t'en empêcher ; mais je savais bien à quoi m'en tenir... Je n'ai pas l'expérience de la vie pour rien...

Animée comme elle l'élnil, la concierge ne tarissait plus. Cependant, pressée par l'heure du dîner qui approchait, elle s'enferma dans la petite pièce lui servant de cuisine et tinit par se taire.

Son frère, aussi, resta silencieux. N'ayant pas encore eu, de toute la journée, le temps de parcourir son Petit Journal, il alla le chercher dans la poche de sa redingote, mit ses lunettes et s'installa dans son coin pour hre, à la lueur des derniers rayons. Mais positivement, ce jour-là. il n'était pas à sa lecture. Rien ne lui paraissait intéressant. Il parcourait tout sans rien retenir, passait de l'article de fond aux faits-divers, revenait des faits-divers au feuilleton ; le feuilleton même, chose inouïe, lui sembla dépourvu d'intérêt. Son esprit restait préoccupé de ces deux enfants abandonnés, que sa sœur avait eu la cruauté de jeter à la rue.

Eh oui! pour lui, c'était une cruauté. Après tout, il n'était pas plus porté qu'un autre à favoriser, à protéger les vagabonds et les mauvais sujets ; mais il lui semblait, au fond, que sa sœur se trompait. En vieux Normand qu'il était, il croyait deviner qu'il y avait dans cette affaire quelque chose de louche et que M"" Beaujolais, cancanière et vindicative comme il la connaissait, avait eu peut-être un intérêt à parler défavond)lement, devant sa sœur, de Louis et de Julien.

Eh bien, non! pour lui, ces deux jeunes orphelins n'étaient pas de mauvais sujets. 11 en avait acquis la preuve, en voyant l'aîné pleurer, la veille, la perle de son frère. Son chagrin se peignait sur son visage d'une façon trop touchante, pour que sa douleur fut simulée. Les vagabonds, insouciants de leurs proches parents, n'ont pas de ces désespoirs, de ces tristesses pour pleurer les leurs. Et puis, cette scène du matin, au dépôt, cette joie de retrouver son frère, le bonheur avec lequel il s'était jeté à son cou, tout lui prouvait que sa sœur devait être dupe d'une calomnie, qu'elle se trompait.

Et à présent, que faire? comment les retrouver pour démêler le vrai du taux? comment suivre leurs traces? Qu'allaient-ils devenir avec le peu d'argent qu'ils possédaient? Autant de questions que le brave homme se posait avec sollicitude. Lorsqu'il se prenait à penser qu'une seule nuit passée dans ce cabinet vacant, qu'il avait mis à leur disposition, leur économisait dix sous, dix sous !... c'est-à-dire le prix de plusieurs livres de pain, ce pain que les affamés mendieraient à genoux ; lorsqu'il songeait qu'en les mettant à la rue, on les exposait à toutes les misères, à tous les dangers, à tous les malheurs, il baissait la tête et se disait : — Ce que ma sœur a fait là est bien mal...

Pendant toute la durée du dîner, M. Gaspard parut absorbé et maussade. M"' Adélaïde, au contraire, semblait triomphante et réjouie delà grande décision qu'elle avait prise, en balayant cette inawmise graine...

En l'écoutant, son frère haussait les épaules, et, de temps à autre, donnait des signes d'une évidente contrariété.

La nuit, dans les intervalles d'insomnie, il songea aux deux frères. Il les suivit par la pensée. Il supposa qu'en quittant la maison, ils étaient sans doute retournés à la chambrée de la rue Maubuée. Mais, cette nuit passée, leurs ressources seraient probablement épuisées, et alors il se demandait avec sollicitude ce qu'ils allaient devenir.

Cependant, comme après tout il pouvait y avoir quelque chose de vrai

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