CHAPITRE VllI
ou LA LUMIÈRE SE FAIT SUR LE COMPTE DES DEUX FRÈRES
A la suite de cette visite à la fruitière de la rue Saini-Martiu, plusieurs jours s'écoulèrent, pendant lesquels M. Gaspard ne revit pas les denx frères Dupont . Ce qu'il avait appris sur leur compte lui avait fait donner raison à M'" Adélaïde et il n'avait entrepris aucune démarche pour essayer de retrouver leurs traces.
Il ne songeait môme plus à eux, lorsqu'un matin, en balayant le devant de sa porte, il vit passer les deux malheureux, qui regardaient de son côté comme s'ils eussent désiré lui parler. A vrai dire, il les reconnut plutôt à leur silhouette, qu'aux traits de leur visage ; car leur physionomie avait déjà changé du tout au tout. Ils étaient blêmes, les yeux enfoncés, cernés, révélant une extrême fatigue. Leurs vêtements, remplis de poussière, portaient des marques sales, des taches de plâtre. Leur pantalon était couvert de boue. En les apercevant, M. Gaspard ne fut pas peu surpris de les trouver dans un état pareil et, ne voulant pas perdre l'occasion de leur exprimer sa façon de penser, il fit quelques pas de leur côté. Les deux frères remarquèrent que le concierge se dirigeait vers eux et, traversant aussitôt la rue, s'approchèrent de lui d'un air humble et misérable.
— Eh bien, dit sévèrement M. Gaspard en les examiiiunl, la main
posée sur le manche de son balai, vous voilà tous les deux dans un bel 6tal!..
Les deux frères regardèrent leurs vêtements et baissèrent la tête.
— Ah ! reprit le concierge, sur un Ion ((ui ne lui était pas familier, j'en ai appris de drôles sur votre compte. Je regrette l>ien, par exemple, de m'être intéressé à vous.
— On vous a dit du mal de nous ? murmura Louis,
— Vous êtes de jolis garnements, allez!. . Comment? Vous avez osé venir chez moi, vous asseoira ma table, après ce que vous avez fait?
— Monsieur, répliqua l'aîné des orphelins, c'est sans doute >r* Beaujolais qui a dû vous dire cela ; et je crains bien qu'elle ne vous ait caché la vérité.
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Pour lie pas gêner la circulation, M. Gaspard eiilraîna machinalement ses deux interlocuteurs sur le bord du trottoir et dit :
— Gomment ? Est-ce que vous n'êtes pas arrivés de Rouen en compagnie d'un petit Pied-léger?
— Pardon, monsieur.
— Est-ce que vous n'avez pas joué toutes sortes de vilains tours à cette pauvre M"*' Beaujolais ?
— Oh! non, monsieur, répondit Louis avec une certaine fermeté, je vous assure que ce n'est pas nous.
— Ce n'est pas vous ? Et qui est-ce, alors ?
— Eh bien, nous avons fait, à Rouen, comme on a pu vous le raconter, la connaissance de Pied-léger. C'est lui, en effet, qui nous a conseillé de venir à Paris et qui nous a facilité le moyen d'y arriver. Mais il n'est pas vrai que nous ayons fait des misères à M™" Beaujolais. Comme nous étions très pressés au moment du départ, nous sommes montés dans le premier compartiment venu. On y était déjà au complet, ce que nous ignorions. Alors, M""' Beaujolais, qui se trouvait au fond, dans le coin, a réclamé, et a commencé par dire qu'elle allait nous faire descendre. N'est-ce pas, Julien?
— Oui, monsieur, déclara l'enfant, je vous assure que mon frère vous dit la vérité.
— Alors, poursuivit Louis, un brave voyageur a pris Julien sur ses genoux ; moi, je me suis assis comme j'ai pu à côté de notre nouveau camarade. Seulement, comme on était encore très serré, à cause des paquets et des voyageurs qui tenaient beaucoup de place, la dame du coin réclamait toujours. Les autres personnes se moquaient d'elle. — A une station, elle a voulu descendre avec son panier de poules, pour aller autre part. C'était complet partout. Elle a voulu revenir dans notre compartiment et alors...
A ce moment, Louis bésita ; il ne voulait pas accuser son camarade ; et pourtant il fallait dire la vérité. M. Gaspard qui écoutait ce récit avec la plus grande attention, répéta :
— Et alors?...
— Alors, poursuivit Louis, c'est vrai... Pied-léger s'est mis à la portière et a empêché la daine de remonter... Mais ce n'est pas nous qui l'avons repoussée... Nous avons ri seulement parce que les autres voyageurs riaient aussi... Voilà ce qui s'est passé, monsieur...
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— C'est bien vrai, tout cela? demanda le concierge.
— Oh! monsieur, si Pied-léger élait là, il vous le dirait bien luimême.
— Et c'est pour cela que M"" Beaujolais a dû aller chez le Commissaire de Police ?
— Je ne sais pas, monsieur; mais quand nous sommes arrivés, elle est venue en courant prendre Pied-léger par le bras et par le cou, en lui disant : « lAlauvais garnement, il faut que je te conduise devant le chef de gare...» Puis elle a disparu en l'entraînant. Nous avons attendu quelque temps; et comme Pied-léger ne revenait plus, nous sommes partis...
Quand Louis eut terminé son récit, le concierge resta un moment ù le regarder dans le blanc des yeux. 11 fixa également .Julien qui n'osa pas soutenir longtemps ce regard inquisiteur.
— Ainsi, reprit M.Gaspard, d'après vous, c'est M""* Beaujolais qui n'aurait pas dit la vérité ?
— Si elle vous a dit autre chose, monsieur, je puis vous assurer qu'elle a menti.
— Mais qu'est-ce que c'est que ce Pied-léger? c'est votre ami?
— Oh! non, monsieur, ce n'est pas notre ami. . 11 est plongeur dans un restaurant... Seulement, nous étions bien en peine quand nous l'avons rencontré, à Rouen. Il nous a indiqué le moyen de gagner quelques sous et nous en avons fait notre camarade.
— Et pourquoi était-il allé à Rouen, lui ?
— Pour voir l'Exposition agricole... Ce n'était pas la première fois qu'il y allait... Ça lui est déjà arrivé souvent...
Cette version ne concordait guère avec celle que la fruitière avait fournie à M. Gaspard et à M'" Adélaïde ; mais l'accent de sincérité, l'émotion même avec laquelle Louis donnait ces détails, que son frère confirmait de temps à autre par des mouvements de tête, firent supposer au concierge que M"" Beaujolais pouvait bien avoir dénaturé les faits. De sorte qu'il revint à l'égard des deux frères à sa première opinion. Il les examina de nouveau des pieds à la tète et ne put se défendre d'un sentiment de pitié à la vue de ces deux visages pâles, amaigris par la fatigue, l'insomnie et la faim.
— Alors, reprit-il eu adoucissant la voix, qu'avez-vous fait, eu quittant la maison ?
— Nous sommes relournés à la cliaml)rôe. Nous y avons couché une fois ; mais comme nous n'avions plus assez d'argent, et qu'il nous manquait deux sous, on nous a retenu notre paquet en gage. Le lendemain, nous y sommes encore retournés ; et on a refusé de nous recevoir.
— Eh bien, et votre paquet?
— On nous l'a gardé.
— Et où êtes-vous allés coucher ?
Julien, à qui s'adressait cette question, regarda un inslant son frère, comme pour le consulter et lire dans ses yeux s'il devait dire au concierge toute la vérité; mais, de son côté, Louis semblait tellement hésitant qu'il garda le silence. M. Gaspard reprit :
— Voyons, je vous demande oii vous avez couché? Cette fois, Louis répondit:
— Nous avons couché sous un pont, monsieur.
— Sous un pont? répéta le concierge, que cette misère louchait de plus en plus et sous quel pont?
— Je ne pourrais pas vous dire... C'est par \h bas...
— Nous n'étions pas rassurés... murmura Julien.
— Et oii avez-vous dîné ?
— Nous avions acheté deux porlions de deux sous, le matin, là, au grand marché... Mais le soir, nous n'avions plus d'argent ; nous n'avions pas pu déjà payer la chambrée...
— Et qu'est-ce que vous veniez faire dans cette rue ?
— Nous y venions avec l'espoir de vous rencontrer ! Vous avez été si bon pour nous !... Et nous sommes si malheureux !... Ah ! quand nous pensons, monsieur, que vous qui nous avez témoigné tant de bonté, qui avez eu le cœur de m'aider à réclamer mon frère à la Préfecture, vous avez écouté les calomnies d'une personne qui nous en veut, parce que nous nous sommes trouvés en compagnie d'un garçon qui s'est moqué d'elle ; et qu'à cause de cela nous avons été chassés de chez vous, nous sommes retombés à la rue, dans la misère... Alors, monsieur, nous nous demandons s'il ne vaudrait pas mieux mourir tout de suite, que de tant souffrir!... Car nous sommes trop malheureux sans travail, sans asile, sans pain, sans...
11 ne put pas achever. La parole expira sur ses lèvres, coupée par un sanglot.
— Sans doute... vous... êtes malheureux..., dit le concierge en sor-
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tant sa tabatière et en aspirant une forte prise, afin de surmonter son trouble ; mais yous comprenez qu'après ce que nous avions appris sur votre compte, ma sœur n'avait pas eu complètement tort de vous renvojer... Je veux bien m'intéresser à des enfants malheureux, poursuivit le portier d'une voix émue, mais à la condition qu'ils soient digues d'intérêt...
Il y eut un silence. Julien le rompit en déclarant à son tour :
— C'est bien regrettable que nous ayons revu 31"" Beaujolais.
— Enfin, écoutez !... reprit 31. Gaspard, puisque vous me cerliliez que vous dites la vérité, je veux bien vous croire...
Et il demanda :
— Combien devez-vous au logeur de la rue Maubuée?
— Deux sous, monsieur.
— Eh bien, ajouta-t-il en passant la main sous la bavette de son tablier, pour atteindre l'une des poches de son gilet ; je vais vous aider à retirer vos effets de chez le logeur... Seulement, écoutez bien ce que je vais vous dire... Si vous faites la moindre sottise, ce sera fini, fini pour toujours...
— Oh ! iMonsieur, nous vous assurons que nous n'en ferons plus jamais, s'écrièrent en même temps les deux frères...
— Voici dix sous! dit 31. Gaspard, en leur tendant cinq grosses pièces de deux sous; il est inutile de le dire à ma sœur... Vous entendez ?
Rouges de bonheur, Louis et Julien répondirent:
— Soyez tranquille !... Oh î... 3Ierci !... 3Ierci bien !
— Vous donnerez au logeur les deux sous que vous lui devez ; vous achèterez du pain avec le reste de l'argent, et, ce soir, vous reviendrez me trouver avec votre paquet. . . Nous verrons ce que nous pourrons faire .. Est-ce compris?
Cette fois, le bonheur les suffoquait. Ils ne surent pas s'ils remercièrent ou non leur aimable bienfaiteur; mais, pendant un moment, ils restèrent en admiration devant lui, la tête immobile et la bouche eutr'ouverte. Enfin, Louis sembla recouvrer l'usage de la parole et balbutia :
— Nous vous sommes.. . très... très reconnaissants, monsieur.
— C'est bon ; allez !. . . Et tâchez de ne pas gaspiller votre argent ! Les deux jeunes frères se regardèrent, examinèrent les cinq pièces de
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deux sous que Tainé tenait dans sa main, lancèrent au concierge un regard brillant comme un éclair, rougirent, pfdirent, devinrent de toutes les couleurs, et finalement s'éloignèrent en bondissant de joie.
Debout sur le trottoir, les deux mains posées sur le manche de son balai, M. Gaspard les suivit des yeux jusqu'au tournant de la rue. Le rayon de lumière, de gaîté, que cette aumône venait de jeter dans la sombre existence de ces deux orphelins, sembla rejaillir aussi sur sa grosse (igure, et il savoura longuement la joie douce de sa bonne action. Quand on sait choisir ses pauvres, donnera propos, quel que soit le sacrifice que l'on s'impose, il est largement compensé par la satisfaction du bonheur qu'on procure...
Le brave concierge donna de bon cœur, car cette fois il n'admettait pas qu'onl'eùt (rompe. Non !... on ne ment pas avec ce regard malheureux, cette voix tremblante, ces accents émus.. Non î... Louis ne venait pas de lui en <*onter ; et si une personne en cette circonstance avait dénaturé la vérité, cette personne était M"' Beaujolais.
Dans quel but? Eh ! mon Dieu ! dansunbutde vengeance personnelle, probablement parce qu'elle n'avait pas eu l'occasion de châtier Piedléger, comme elle l'aurait souhaité :.. Parce qu'elle voulait fairepayer cher les rires qui avaient éclaté à ses dépens; enfin, parce qu'ehe était vindicative et méchante...
Ce fait ne venait, en somme, que s'ajouter à d'autres. Souvent déjà, M. Gaspard avait remarqué chez la fruitière une tendance rageuse, un désir de se montrer impitoyable envers ceux qui lui avaient nui en quoi c[ue ce fût. 11 lui fallait une victime ; à défaut du coupable, elle s'acharnait sur la première personne qui lui tombait sous la main.
Connaissant ainsi le caractère de M ""^ Beaujolais, le concierge ne douta plus du vilain rôle qu'elle avait dû jouer dans cette affaire. 11 aurait bien pu, même, saisir ce prétexte pour rompre avec elle toutes relations; mais, comme on sait, M. Gaspard ne venait, en tout, qu'après sa sœur, et M"" Adélaïde ne lui aurait jamais pardonné d'avoir déterminé sa rupture avec une amie, dont elle partageait si bien les vues et les idées.
On peut donc déjà se figurer sa colère, quand, un moment après, allant la retrouver dans la loge, il lui annonça qu'il venait de rencontrer les deux frères et qu'il avait fait justice des calomnies de la fruitière.
— Comment ?cria-t-elle avec fureur, tu vas encore l'intéresser àeux, après ce que nous avons appris sur leur compte ?
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— Mais puisque je te dis que ce sont des mensonges,
— Des mensonges? reprit M"" Adélaïde en haussant les épaules, l-^li bien, je répète te moi, que tu n'es qu'un grand simple... Seulement, tu sais, fit-elle en étendant la main, comme pour donner plus de solennité à l'engagement qu'elle allait prendre, quand il t'arrivera d'avoir des ennuis avec d'autres, lu pourras l'arranger tout seul ; moi je ne m'en occuperai pas...
M. Gaspard eut le bon esprit de ne tenir aucun compte des récriminations de sa sœur. 11 la laissa gronder, s'indigner, se répandre en reproches superflus. Sans s'émouvoir de sa colère, il continua son travail et chercha un moyen de venir en aide aux deux malheureux frères.
Dans la maison, habitait, au premier, un M. Gervais. M. Gervais jouissait d'une grande influence. D'abord, au moment des étrennes, il rétribuait largement les concierges, ce qui élait un titre excellentà leur considération ; il payait le loyer le plus élevé, recevait une foule de visiteurs dont l'équipage attendait devant la porte, et passait pour venir en aide aux personnes qui se trouvaient dans le besoin.
C'était un homme d'une cinquantaine d'années, décoré, père d'une nombreuse famille, et membre du conseil d'administration d'une des principales institutions financières de Paris. De plus, il était ami d'un des directeurs d'une grande imprimerie delà rue de Fleurus, où, par son influence, il avait fait entrer quelques jeunes gens auxquels il s'était intéressé.
Le concierge pensa immédiatement à M. Gervais. Il n'osa pas pourtant aller le voir tout exprès ; mais il se promit de l'arrêter au passage et de lui parler de ses deux protégés à la première occasion.
A deux heures donc, quand M. Gervais descendit pour sortir, le concierge se découvrit, l'aborda et l'entretint pendant quelques minutes des deux orphelins, ses compatriotes, qu'il avait pris en intérêt.
D'abord, en apprenant que c'étaient des enfants si jeunes qui avaient quitté leur pays pour venir à Paris, le locataire du premier fit la grimace en signe de méfiance. Mais lorsque le concierge lui eût ex[iliqué queUe était leur véritable situation, qu'ils avaient perdu leui's parents, qu'un camarade les avait entraînés à Paris où ils se trouvaient sans asile, sans rien ; qu'ils étaient de son pays et qu'ils paraissaient digues du plus grand intérêt, M. Gervais dit :
— Écoutez, mon brave père Gaspard, je ne refuse pas de m'y infé-
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resser, si vous m'assurez qu'ils sont estimables ; mais j'ai beaucoup à faire, pour le moment, je sors... Vous m'en reparlerez, ce soir...
— Certainement... Cerlainemenl, reprit le concierge, sans lâcher prise, parce que si vous saviez comme ils sont malheureux!... Ils meurent de faim, monsieur... Ils couchent sous des ponis.. N'ayant pu, faute de deux sous, payer la chambrée où ils allaient dormir, ils ont été obligés délaisser leur paquet en gage...
31. Gervais s'avançait vers la porte de sortie. 31. Gaspard le suivit en ajoutant.
— 3Ioi-même, monsieur, j"ai dû les obliger... 3Iais je ne suis pas riche, moi. . . Ce n'est pas comme vous. . . Ah ! monsieur, vous êtes si bienveillant,.. Vous avez fait dans votre vie tant de bonnes œuvres,..
Le locataire du premier piétinait sur place. Aussi, comprenant qu'il n'avait qu'un moyen de se débarrasser des obséquiosités du concierge, il lui demanda :
— Enfin les connaissez-vous ?
— 3Ion Dieu, oui, monsieur.
— Ne sont-ce pas de mauvais sujets?
— Oh ! certes non ! . . .
— Eh bien, voici toujours cent sous pour eux. . . Vous m'en reparlerez.
Le brave portier resta saisi, en contemplant de ses yeux arrondis la pièce de cinq francs étalée sur le plat de sa large main.
Puis, en pensant au bonheur que ses deux protégés allaient éprouver, lorsqu'il leur remettrait cet argent, il ne se tint plus de joie. Il fut même tellement troublé, en recevant cette pièce des mains de son locataire, qu'il oublia de l'en remercier. 3Iais 31. Gervais ne parut pas s'en apercevoir, tant il avait hâte de sortir. Il reboutonna vite sa redingote, descendit la rue et disparut.
Le premier moment de joie passé, 31. Gaspard demeura pensif. Ce n'était pas tout d'avoir un peu d'argent. Ce qui l'occupait maintenant, c'était de savoir quelle devait être la meilleure application h en faire. Valait-il mieux le donner tout à la fois aux deux frères, ou bien de leur remettre par petites sommes? Il s'arrêta à cette dernière combinaison ; et voici ce qu'il imagina :
Avec ces cinq francs, les deux enfants pouvaient, en principe, louer pour quinze jours le cabinet où ils avaient couché et dont la location
était (le dix francs par mois. En apprenant que M. Gervais avait pay»'» pour eux le montant du loyer, M"" Adélaïde se mettrait sans doute en colère; mais elle ne pouvait pas s'opposera cette location, puisque le prix du loyer devait revenir au propriétaire.
Cette queslion résolue, il se proposait, s'il parvenait à amadouer sa sœur, de laisser coucher gratuitement les enfants dans le cabinet ; et de leur distri])uer peu à peu, pour leurs frais de nourriture, les cinq francs de M. Gervais. Tel était du moins le plan du concierge.
Naturellement, il fallait s'attendre d'abord à une sortie terrible de la part de M"° Adélaïde, lorsqu'elle apprendrait que non seulement son frère ne renonçait pas à protéger les deux orphelins ; mais qu'il avait gagné à leur cause le locataire du premier. Celle algarade ne se fit pas attendre . La concierge commença par menacer M. Gaspard d'aller tout dévoiler
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à M. Gervais et de lui prouver que Louis el Julien Dupont* n'étaient digues ni de sa protection, ni de sa sollicitude. Un moment même, dans le paroxysme de sa colère, elle parla de rendre son lahlier, de quiller la loge, d'abaudonucr son frère. Celui-ci la laissa dire. Or, ou épuise vite ses raisons lorsqu'on est seul à parler. . . Ce fui le sort de M"° Adélaïde. Quand elle eut suffisammeut crié, elle se lut. Alors, M. Gaspard essaya de la raisouner, de la prendre par Fiulérêt, en lui prouvant qu'au lieu de lui être à charge, les deux orphelius seraient tout à sa dévolion, h son service, qu'ils deviendraient ses petits domestiques, dout elle pourrait disposer à loisir. Ci's considérai ions, qui avaient d'abord échappé au calcul de la concierge, ne lui parurent pas sans valeur.
— Eh bien, cria-t-elle eu manière de conclusion, laisse-moi la paix avec tes petits Dupont. . . Je ne te demande qu'une chose, c'est qu'ils ne viennent jamais dans ma loge el qu'ils ne salissent pas mon escalier ; ou si;ion, ils auront affaire à moi.
Le fait d'avoir amené sa s(eur à une pareille tolérance apj^arut à M. Gaspard connue un magnifique résultat. Aussi, lui tardait-il de voir revenir les deux frères, aux([uels il avait tant d'heureuses nouvelles à apprendre. I^endant le reste de l'apres-midi, il donna des signes d'une visible impatience. Il se montra très agité, s'assit pour lire son feuilleton, rejela so!i journal, se leva, se rassit encore el n'eut pas de repos qu'il ne les eût vn paraître.
Celui seulement vers cinq heures qu'ils arrivèrent. M. Gaspard s'était mis sur le seuil de la porte, pour L's guetter. A peine les eut-ils aperçus qu'il s'eîTorça d'alTecler un grand calme, pour ne pas laisser éclater son ronlentement.
— Ah ! dit-il en les abordant, on vous a rendu votre paquet?
— Oui, monsieur, mais o)j a fait des dilficultés. On nous a demandé cinq sous de plus pour le temps que nous l'avons laissé chez ht logeur.
— Enfin, vous l'avez repris, c'est l'essentiel... Eh bien, ajouta M. Gaspard, on a pu s'arranger. . .
Un rayon de joie brilla dans les yeux des deux frères.
— On s'est arrangé grâce à AI . Gervais, le locataire du premier, à qui j'ai pailé de vous et que vous aurez bien à remercier. . . Vous pourrez jusqu'à nouvel ordre coucher dans le cabinet. . ,
Louis et Julien se regardèrent d'un air ravi.
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Oh! s'écria Louis, comme vous êtes bon, monsieur, de vouloir
bien ainsi vous intéresser à nous. . .
Ce nesl pas moi seul qu'il faut remercier, répéta le concierge. C'est
aussi M. Gervais à qui je vous présenterai et qui pourra peut-être vous trouver une occupation. Mais à une condition, c'est que vous serez bien gentils. . .
— Nous vous promettons de l'être, monsieur. . .
— C'est bien ! Alors, venez. . . Venez vous débarrasser de ce paquet qui vous pèse. . .
M. Gaspard sortit une clé de sa poclie, les précéda dans l'escalier et les reconduisit jusqu'au cabinet du sixième.