UN DINER DE LUGULLUS
pas, ils se coulaient vite le long de la rampe et s'échappaient de la maison. Dans le cas contraire, ils attendaient pour sortir qu'elle eût disparu. Quelquefois même, lorsqu'ils l'apercevaient, il leur arrivait de remonter jusque dans leur cabinet.
La sortie n'était rien encore. Le plus périlleux, c'était la rentrée; car jamais ils ne pouvaient savoir d'avance s'ils ne verraient pas M'"* Adélaïde dans le couloir ou dans l'escalier. Et il aurait suffi probablement qu'elle les eût remarqués, un jour de mauvaise humeur, pour leur signifier d'avoir à déguerpir, comme le fait s'était déjà présenté une premiei-i' fois.
S'ils redoutaient avec raison la sœur du concierge, ils étaient animés en revanche des meilleurs sentiments pour M. Gaspard, qui leur paraissait être le plus bienveillant et le plus estimable des hommes ; mais ils ne s'attardaieut guère, non plus, à lui témoiguer au passage leur reconnaissauce, dans la crainte que M'" Adélaïde ne vînt les surprendre au milieu de leur entretien, et que cette coïncidence ne déterminât un malheur. On le voit, M"" Gaspard était devenue pour les deux frères un véritable sujet de terreur.
Afin de prévenir toute catastrophe, ils prirent un moyen terme. l's résolurent de partir dès le matin et de ne rentrer qu'à la tombée de la nuit, pendant que les concierges seraient à table. Cette manière de faire intrigua bientôt Al. Gaspard qui, lui aussi, en était arrivé à ne plus bs apercevoir. Plusieurs fois, il monta chez eux, le matin ; il étaient (b'jà partis... Plusieurs fois, il y monta le soir; ils n'étaient pas encore rentrés. .
Le fait est qu'ils continuaient à mener un singulier genre de vie. Bien que n'ayant pas à payer le loyer de leur chambre, et se trouvant par conséquent afï'ranchis des préoccupations que suscitait cette grave question, ils n'en devaient pas moins se procuier par eux-mêmes leurs moyens d'existence. Il fallait manger, et il semblait que les exigences grandissaient en raison inverse de leurs ressources. C'était pour eux une rude lâche que d'avoir à gagner leur pain.
Il est vrai qu'ils n'en mangeaient pas souvent. Pendant un jour ou deux, ils avaient pu acheter des portions aux Halles. Là, ils trouvaient dans l'assiettée qui leur était servie de quoi satisfaire leur faim. .Mais bientôt leurs derniers sous furent dépensés, et ils tombèrent dans la plus noire misère.
2(i2 LE GRAND FHEUE
Ce fut alors que Julien fit, à son tour, une trouvaille extraordinaire. En pairourant le quartier, il apprit qu'un des premiers restaurateurs de Paris distribuait gratuitement, le malin, delà soupe aux indigents. L'enfant s'informa aussitôt du nom et de l'adresse exacte de ce restaurateur et il découvrit qu'il demeurait àl'angle du faubourg Montmartre et du boulevard Poissonnière. Seulement, pour avoir la chance d'obtenir quelque chose, il fallait, paraît-il, être là avant le jour et « faire queue ».
Cette nouvelle parut à Louis tellement invraisemblable que, d'abord, U ne voulut pas y croire. Cependant, comme, dans sa situation, il ne devait reculer devant rien, il se proposa d'aller sans plus de retard en vérifier l'exactitude.
Julien n'avait pas étô trompé. 4 six heures du matin, une longue file de malheureux attendait déjà aux abords de ce prodigieux restaurant. Un garçon de l'établissement, muni d'une gamelle et d'une cuillère, tendait à tour de rôle à chaque pauvre une portion de soupe épaisse, qu'il puisait dans une énorme marmite. Cette première portion devait s'avaler sur place; puis, en partant, chaque individu recevait des mains du srarcon une ration de viande.
Comme on le pense, dès le lendemain, les deux frères allèrent se mettre sur les rangs et grossir le nombre des indigents. La première fois, ils eyrent la chance d'attraper, après la soupe, un morceau de bœuf si avantageux qu'ils en firent plusieurs repas. .Malheureusement, les jours suivants, ils n'obtinrent pas même un peu de soupe. Quand vint leur tour, il ne restait plus rien.
La grande ditficulté était, en effet, d'arriver assez tôt. Or, souvent Louis et Julien, accablés de fatigue par les courses de la veille, ne se réveillaient que lard. Le nombre des mendiants était déjà considérable, au moment oii ils venaient se joindre à eux. La file s'étendait fort loin sur le boulevard, el les marmites étaient vides bien avant que la rangée de pauvres se fût écoulée.
Ce n'eut été rien encore, si on eût laissé les deux orphelins garder leur rang. Mais comme on les voyait jeunes et faibles, on les poussait, on ne se faisait aucun scrupule de prendi-e leur place. C'est ainsi qu'à force de se laisser dépasser parles uns et les autres, il leur arriva, deux jours de suite, de repartir sans rien, bien qu'ils fussent venus des premiers.
D'autres fois, ils parvenaient à se réveiller en tempsvoulu ; mais alors