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UN DINER DE LUGULLUS

la porte de la maison n était pas encore ouverte, el pour rien au monde ils n'auraient consenti à « demander le cordon ».

En somme, ils ne purent que rarement profiter des avantages de celte découverte ; et les conditions dans lesquelles on en bénéficiait étaient si dures ({u'ils finirent par y renoncer Ils résolurent donc de battre, du malin au soir, le pavé de Paris, pour gagner à peine de quoi ne pas mourir de faim.

Ce Tit certainement à celte époque qu'ils se sentirent le plus découragés et qu'ils regrettèrent avec le plus d'amei'tume d'avoir obéi aux conseils téméraires de leur camarade Pied-léger. Levés avec l'aurore, passant leurs journées à sillonner Paris dans tous les sens, se creusant la tête pour inventer des industries lucratives, ils commençaient à perdre tout espoir et à ne plus avoir la force de sortir.

Car ils avaient essayé tout ce qu'il est humainement possible de faire. 11 leur était arrivé d'aller ramasser plus loin que les fortifications des violettes, des fleurs de toutes sortes, pour tàclier de les vendre Parfois ils ne gagnaient pas ainsi plus de quatre ou cinq sous dans toute Lnujournée. Un moment, ils avaient eu la pensée de demander à des personnes de leur laisser porter des lettres à domicile, afin de garder pour eux les trois sous du timbre. Mais les gens aux [uels ils s'adressèrent, ne les connaissant pas, repoussèrent leurs propositions. Du resie, ils reconnurent vite le côté impraticable de leur combinaison, puisqu'ils ne savaient pas lire. Leur ignorance était le premier des écueil? contre lesquels ils se heurtaient. Une fois même, ils trouvèrent une petite place de commissionnaire dans une agence interlope ; on devait les occuper moyennant douze francs par mois ; mais quand on apprit qu'ils ne savaient ni lire, ni écrire, on les remercia.

Jusqu'au dernier mome.it, Louis avait voulu soutenir son frère, ranimer son courage défaillant. A présent, il était à bout de forces. Saboiine volonté, ils en avaient eu la preuve, ne suffisait pas. 11 leur eût fallu un guide, un mentor, im protecteursérieux. Que pouvaient-ils faire seuls, délaissés, livrés à enx-mémes, sans amis, sans famille?

Aussi, cette vie de Paris ne leur apparaissait-elle plus que comme un gouffre noir de misère où ils allaient rouler, où ils allaient périr En y songeant, ils se serraient l'un contre l'autre dans leur modeste réduit et sanglotaient. Ah ! pour-inoi n'étaient-ils pas restés à Rouen? Ils aui'aient pu retourner chez M. Caffin, le supplier de les reprendre ; ou, dans tous

les cas, implorer encore la protection du messager. Peut-être, en écoutant à tête reposée comment Julien avait accidentellement causé ce triste incendie, M. Loisel aurait-il fait la part de la légèreté, aurait-il compris combien les deux frères étaient disposés par leur zèle, leur travail, leur dévouement, à réparer cette faute. En Normandie au moins, ils seraient parvenus à gagner leur vie . Dans le pays où leur père était connu, sa mémoire les eût recommandés. Comment n'avaient-ils pas songé plus tôt à se tourner du côté d'Yvetot, du côté de M. Berne, cet ancien et excellent ami de leur famille? Mais non ; ils n'avaient eu le temps de penser à rien. Pied-léger les avait tout de suite dominés ; il les avait éblouis avec l'appât du gain ; il les avait perdus... •

Sans doute, à Paris, ils avaient fait la connaissance de M. Gaspard; mais on sait quelle étaitleur situation vis-à-vis du concierge; et l'on va voir comment; par un singulier contre-temps, ils perdaient à leur insu les avantages de celte relation.

Louis et Julien, nous l'avons dit, fuyaient avec obstinalionla présence de M"" Adélaïde. Comme il leur paraissait à peu près impossible de rechercher M. Gaspard, sans courir le risque de rencontrer sa sœur, il en résultait qu'ils les fuyaient l'un et l'autre. Mais ce qui pouvait paraître naturel à la concierge, semblait à son frère fort extraordinaire.

M. Gaspard se demandait en effet pour quelle raison il ne voyait pas plus sousent ses jeunes protégés, etmême comment il se faisait qu'il ne les voyait plus du tout. Avaient-ils disparu? Etaient-ils partis delà maison sans le prévenir? Telles étaient les questions quil ne tarda pas à se poser. Caries deux frères avaient emporté la clé de leur chambre.

I! regrettait d'aulant plus de ne pas les rencontrer qu'il les savait très malheureux et qu'il avait un petit secours à leur remettre delà part de M. Gervais. 11 avait, en outre, parlé d'eux au locataire du premier et celui-ci ne voulait plus rien faire avant de les avoir vus.

— Amenez-les-moi un matin, avait-il répondu, et je tâcherai de leur trouver quelque chose.

Or, voilà que par une sorte de fatalité, les deux frères étaient précisément introuvables. On ne les voyait plus passer ; on ne les rencontrait jamais dans l'escalier. Ou'étaient-ils devenus? Le concierge qui avait de l'argent à leur donner et de bonnes nouvelles à leur apprendre, semblait jouer avec eux un véritaijle chassé-croisé, tandis que les malheu-

reux orphelins pleuraient, se lamentaient de ne pas avoir seulement «.le quoi manger.

Enfin, voulant savoir à quoi s'en tenir à ce sujet, M. Gaspard prit un soir sa lanterne sourde et monta au sixième, vers neuf heures.

— Cette fois, se dit-il, si je ne les trouve pas dans leur chambrette, <3'est qu'ils ont quitté la maison, qu'ils se sont enfuis furtivement, ou peut-être qu'il leur est arrivé malheur...

Depuis quatre jours, il n'avait pas eu de leurs nouvelles; son inciuiétude était des plus vives. 11 monta donc, sa lanterne en main, afin de se guidera travers les couloirs qui n'élaienl j>as éclairés au gaz, et alla ainsi jusqu'à l'entrée du cabinet. Il frappa trois cou[)s contre la porte. Personne ne lui répondit. Son sang ne tit qu'un tour.

— Qu'est-ce que cela veut dire ?pensa-t-il. Seraient-ils morts de faim?

266 LE GRAND FIlÈRIi]

Il attendit un moment; puis il frappa de nouveau. Comme personne ne remuait, il allait prendre le parti d'enfoncer la porte, lorsqu'il entendit une voix épuisée qui demanda :

— Qui est là ?

— C'est moi, parbleu ! M. Gaspard !

A ce nom, un aulre bruit se fit entendre ; une clé tourna faiblement dans la serrure et la porte s'ouvrit. Le concierge franchit le seuil du cabinet. A la vue des deux frères, il resta navré. Julien était couché sur le matelas. Il paraissait tellement épuisé qu'à son approche il ne fît pas même un mouvement. Louis, qui s'était levé pour ouvrir la porte, pouvait à peine se soutenir. Avec cela, il avait le visage blême, amaigri, les yeux enfoncés, tout cerclés de noir. Il faisait pmu^ à voir.

— I^^li bien, mais... qu'est-ce que cela veut donc dire ? fit le concierge en s'avançaut dans la pièce... Voilà quatre jours qu'on ne vous a pas vus !... Qu'est-ce que vous êtes donc devenus ?

— iXous avons cherché du travail, répondit doucement Louis en se recouchant d'un air exténué.

— Et vous n'en avez pas trouvé ?

— Non, monsieur.

— Mais enfin, pourquoi ne vous voyait-on plus ?

— Nous ne voulions pas nous montrer, pour ne pas rencontrer M"^" Adélaïde...

— Ma sœur ? reprit le concierge étonné ; mais puisque je vous ai autorisés à coucher ici, vous n'avez rien à craindre...

— C'est que l'autre fois aussi, vous nous aviez autorisés et elle nous a chassés...

Louis ne put en dire davantage. La voix expira sur ses lèvres. Il n'avait plus la force de parler. Il tombait d'inanition.

— Mon Dieu ! mais... vous n'avez donc pas mangé, que je vous vois si affaiblis ? dit M. Gaspard pfde d'émotion.

— Non.'., monsieur, répondit Louis... Il y a... deux jours...

— Deux jours !... répéla le concierge... Et moi qui vous cherchais pour vous remetire un peu d'argent !...

A ce mot tCanjent, comme s'ils eussent été poussés par un même ressort, les deux frères se redressèrent sur leur couche.

— De l'argent?... Vous avez de l'argent à nous donner?

— Mais oui... c'est ce monsieur doni je vous avais parlé qui me l'a

UN DINER DK LUGULLUS 267

remis à votre intenlion... le locataire du premier... Ah! mes pauvres enfants !... Vous me faites peine à voir... Mais il faut vite aller dîner... Tenez!... voici deux francs... et eucore quatre sous!... ajouta le concierge en sortant l'argeut de sa poche... Descendez h ce petit restaurant qui faille coin de la rue Saint-Martin et de la rue de Venise... Dépêchez-vous !... pour que vous le trouviez encore ouvert... Vous dînerez tous les deux... Cela vous coûtera vingt-deux sous chacun... Allez vite !...

En parlant, M. Gaspard tremblait, tant il était attristé de l'état pitoyable dans lequel il vena t de (rouver les deux frères. Il est probable que s'ils étaient restés à jeun un jour de plus, ils seraient morts de faim. Mais à l'idée d'aller manger, d'aller boire, ils retrouvèrent un peu de forces, se levèrent, prirent leur chapeau et s'apprêtèrent h descendre.

— ^Allons! dépêchez-vous, dit le concierge en les éclairant jusqu'à l'escalier, et quand vous aurez dîné, avant de remonter, venez me dire si vous vous trouvez mieux...

— Oui, monsieur...

— Rue Saint-Marlin, au coin de la rue de Venise. ..

— Oh ! oui... nous savons bien où c'est...

Le petit restaurant dont parlait M. Gaspard et que les deux frères avaient en effet considéré plus d'une fois d'un œil d'envie, était un Je ces établissements populaires comme il s'en est tant créé en ces dernières années, à l'usage de la classe ouvrière. Pour un franc dix cenlimes, on y mangeait à sa faim et on y buvait à sa soif, en ayant du pain h discrétion, un hors-d'œuvre ou un potage, un plat de viande, un plat de légumes, un dessert et un carafon de vin. Avec qu'nze centimes de plus, on avait la facilité de demander un second plat de viande à la place du légume. A un franc soixante centimes, on avait droit à une demi- bouteille devin. A deux francs... on bantiuelait !...

Dans la crainte de trouver le restaurant fermé, les deux frères pressèrent le pas. Louis, l'argent en main, entraînait son frère qui avait peine à le suivre. Le pauvre enfant bâillait de faim, l'estomac torturé par des crampes atroces. Bien leur en prit, de se hâter ; quand ils arrivèrent au coin de la rue de Venise, le garçon éteignait les becs de gaz de l'établissement. Tous les clients étaient partis ; on allait fermer.

Les protégés de M. Gaspard se dépêchèrent d'entrer ; cà leur vue,

le garçon s'approcha comme pour les empêcher d'avancer davantage et leur (lit :

— Qu'est-ce que vous voulez?

En les voyant dans un aussi piteux état, les vêtements en désordre, le visage amaigri et sale, il s'imagina qu'ils veuaient demauder l'aumône. Avant que les deux frères aient eu le temps de s'expliquer ; il ajouta :

— On ne donuerien, le soir. . , Il est trop tard. . . Revenez demain !... Il u'y a plus de restes. . .

Julien se sentait défaillir. Louis dit heureusement :

— Mais nous avons deFargenl . . . Xous venons pour dîner. . .

— Tu as de l'argent ? Fais voir fa monnaie. . .

— La voici, répondit-il, en ouvrant la main.

— Ah! c'est bien alors, fit le garçon... Entrez !... seulement, il faudra se dépêcher ; car nous allons fermer. . .

Il remit à terre quelques chaises qu'il avait posées sur les tables, appela la caissière et revint installer les jeunes clients à une autre table, placée dans le coin de droite, en entrant. Puis, il disparut pour aller sans doute à la cuisine. . .

Quand ils se virent assis en face l'un de l'autre, dans ce restaurant où ils allaient enfin pouxoir se réconforter, les deux frères semblèrent renaître à la vie. Leurs prunelles se dilataient ; leur visage reprenait déjà une teinte moins terne.

— .Xous allons manger pour vingt-deux sous chacun? murmura Julien, en se penchant vers son frère.

— Oui..,

— Si nous en laissons, nous emporterons les restes pour demain.

— Nous mangerons bien tout, dit Louis.

A ce moment, le garçon reparut apportant deux couverts, deux serviettes et deux carafons de vin qu'il posa devant les deux frères. Puis, il se pencha vers eu\, les poings sur le bord de la table, et dit :

— Nous avons: potage-julienne, vermicelle, purée aux choux. . . Louis et Juhen se regardèrent d'un air ahuri.

— Qu'est-ce que vous choisissez ?

— Des choux, répondit Louis.

— Bien, dit le garçon.

Et il se relira. Lorsqu'il fut parti, Julien mourant de soif, commença par verser dans son verre la moitié de son carafon et but ce vin pur

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d'un trait. Louis se versa aussi à boire ; mais il eut soin de mettie un peu d'ean daus son vin.

Étant les seuls consommateurs, ils n'eurent pas à attendre longtemps avant d'être servis. Le garçon rentra bientôt après et rapporta les portions de soupe. Louis et Julien les engloutirent. La dame du comptoir, qui était revenue, pâlissait en les voyant manger avec une pareille avidité. Ils prenaient à peine le temps de respirer. Les cuillerées succédaient aux cuillerées. En un clin d'œil les deux bols furent vides. Si les clients de la journée avaient eu cet appétit, il aurait fallu tripler le nombre des garçons.

— Déjà fini ? dit celui qui les servait... Nous avons ensuite : bœuf à la mode, saucisses aux choux, veau marengo. . .

— De la viande ! demanda Julien.

— Du bœuf ! ajouta son frère.

On se conforma à leur désir ; et le bœuf à la mode, les haricots qu'on leur apporta ensuite, le morceau de fromage qu'ils demandèrent au dessert, tout fut avalé avec un égal appétit. Pendant la durée du repas, ils n'avaient pas échangé une parole. Ils ne faisaient que se passer le pain, se verser à boire, en véritables affamés qu'ils étaient.

— Ah ! quel dîner ! soupira Julien Dupont, après avoir absorbé son vin pur jusqu'à la dernière goutte. . . Je n'ai jamais mangé autant.

— Ni moi non plus ! déclara son frère.

Le fait est qu'à eux deux, ils étaient presque venus à bout de l'énorme pain de quatre livres qu'on avait placé à leur portée. En somme, la patronne constata qu'avec de pareils consommateurs, son établissement n'aurait pas beaucoup de chances de prospérer.

Le dîner terminé, Louis déposa sur la table l'argent que le concierge lui avait remis. Le garçon se passa d'étrenne, bien entendu ; mais il comprit quelle était la condition de ces deux jeunes clients attardés et ne fit aucune réclamation. Il se contenta déchanger avec la dame du comptoir, après le départ des deux frères, un regard significatif qui dut être suivi sans doute de malicieux commentaires.

En se retrouvant sur le trottoir de la rue Saint-.AIarlin, Louis et Julien renouvelèrent leur même exclamation :

— Oh! quel dîner !

— Si on pouvait en faire tous les jours un pareil !

— Allons retrouver .M. Gaspard et le remercier, dit Louis.

Son jeune frère imila volonliers son exemple, et niaicha derrière lui; mais, chose bizarre, il crut remarquer qu'au lieu d'être plus solide sur ses jamiies, il vacillait. De son côté, Louis ne voulut pas le dire, mais il se senlail la tête lourde.

— C'est le vin pur que nous avonsbu, pensa-l-il. . . Nous n'avons pas pris assez d'eau.

Enfin, bien qu'un peu (àlonnanls el mal assurés dans leur marche, ils purent sans encombre arriver à la rue aux Ours. M. Gaspard les allendait.

— Eh bien ? leur cria-t-il en les voyani paraître.

— Ah ! monsieur. . . merci. . . merci bien. . . quel dîner !

— Allons! vous voilà un peu plus vaillants qut^tout à Theure. . . Ah ! sapi-elote ! dans quel étalétiez-vous !... Alors, vous l'avez trouvée bonne, la cuisine du resîaurant ?. . .

— Excellente 1

— 3Iaiî)tei!anl il faut aller dormir ; et demain, je vous conduirai chez M. Gervais, le locataire du [iremier. . .

— Oui, monsieur.. .

— Allons, je vois que vous avez sommeil. . . montez vite. . . Bonsoir, mes amis.

— Bonsoir, M. Gaspard. . .

Les deux frères ne voyaient que le moment de quitter leur protecteur, de peur que celui-ci ne s'aperçût de leur trouble. . . La tête leur tournait de plus en plus. . . Ils n'auraient certainement pas été capables, à ce moment, de reprendre seuls le chemin de la chambrée, s'ils n'avaient pas eu la bonne chance de pouvoir coucher dans la maison. Mais, heureusement pour eux, le concierge neles retint pas. Il leur donna seulement leur pelilc lampe, leur recommanda d'être prudents el rentra ensu te dans sa loge, pendant que les deux orphelins montaient lourdement les marches de Tescalier.

C[IAPITRE X

A peine renfr(''s, Louis el Julien ?e jetèrent avec bonheur sur leur matelas Ils s'endormirent presqni; iuimédialemeut et ne firent qu'un somme jusqu'au lendemain, huit heures.

Ce fut M. Gaspard qui les réveilla. Ne les voyant pas descendre, il monta les trouver et leur annonça qu'il élait prêt à les conduire chez M. Gervais ; car il lui lardait de leur taire faire sa connaissance. Réconfortés par le bon dîner de la veille, qui avail été suivi d'un long sommeil réparateur, les deux fières paraissaient très vaillants. Ils se hâtèrent donc de s'habiller, allèrent se passer, dans le coulo r où se trouvait le robinet, un peu d'eau à la figure et desciîudirent à la suite du coiu'itM'ge jusque chez le locataiie du premier. Au coup de sonnette donné par M. Gaspard, un domestique vint ouvrir. 11 fit entrer les trois visiteurs dans une belle anlichauibre, échangea avec le concierge un sourire d'intelligence et dit en se retirant :

— Si vous voulez attendre un instant, je vais aller prévtmir monsieur.

M. Gaspard, sou bonnet de velours à la main, acquiesça casa proposition. Il attendit, debout, à la même place, pendant que les culants jetaient un regard curieux autour d'eux sur les meubles de [)rix et les antiquités qui ornaient l'antichambre. Bicnlôl après,. M. Gervais parut.

Il était vôlii (l'une grande robe de chambre à carreaux bleus-Jet noirs, cl coiffé pour la circonstance d'une sorte de bonnet grec.

— Monsieur, dit le concierge en s'avançant vers lui, "voici les petits dont je vous ai parlé.

— Ah! bon, répondit M. Gervaisqui s'approcha des deux; frères pour les examiner.

nies entraîna vers la fenêtre, puis considérant leur mise :

— Oh ! oh! fit-il ; en effet, leurs vêlements sont dans un triste état. Alors, mon ami, ajouta-l-il en s'adressant à Louis, vous voilà tous les deux à Paris, sans famille, sans place, sans ressources, sans rien ?

— Oui, monsieur, répondit son jeune interlocuteur.

— Quel âge as-tu?

— Quatorze ans,

— El toi, mon ami ?

— Neuf ans et demi, répondit JuHen.

— Ainsi vous n'avez plus ni père ni mère?

— Ils sont morts tous les deux, monsieur. . .

— Ils sont moris! répéta M. Gervais, en continuant de les examiner. Et vous n'avez pas craint, dans votre situation, de venir à Paris, tout seuls ? . . .

— Ils y ont été amenés par un camarade, dit le concierge.

— Qu'est-ce que vous avez fait, depuis que vous êtes arrivés?

— Nous avons couché à la chaml)rée, tant que nous avons eu de l'argent.

— Tu en avais donc ?

— Nous en avions gagné à Rouen, monsieur, en portant des paquets et en ouvrant des portières. . .

— Ah ! oui ! . . . fit le locataire du premier d'un air réfléchi ; et après, quand vous n'avez plus eu d'argent?. . .

— Nous avons d'abord couché ici ; mais on nous a renvoyés. . .

— On vous a renvoyés ?

— Oui, monsieur, murmura le concierge en cherchant à donner une explication, c'est ma sœur. . . Vous savez. . . Comme elle ne les connaissait pas. . . Mais dès que je les ai revus, je leur ai dit de revenir. . .

— Et dans l'intervalle, qu'avez-vous fait ?

— Nous avons couché oii nous avons pu, monsieur... sous des ponts. . .

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— Comment faisiez-voiis pour vous nourrir?

— Nous allions d'abord au coin du boulevard, répondit Julien ; j'avais trouvé un endroit où l'on donnait de la soupe pour rien.

— Seulement, ajouta Louis, il fallait se lever très tôt ; et quand nous arrivions après six heures. . . la marmile était vide. . .

— Tu n'as pas essayé de travailler, loi qui es plus grand? poursuivi -M. Gervais, en se tournant vers Louis.

— Pardon, monsieur; nous sommes allés partout dans le quartier, chez des personnes, pour nous placer; mais ou a dit que nous étions trop Jeunes... Nous sommes allés aussi dans les agences qu'on nous avait indiquées ; mais on a commencé par nous demander de l'argent, et nous n'en avions pas. . .

M. Gervais et lo concierge échangèrent un regard de pitié.

is

274 LE GRAND FllEHE

— De sorte que vous n'avez rien trouvé ?

— - Rien, monsieur. . . Nous avions pens6 aussi à porter des paquets, ou des lettres chez des personnes, pour avoir les trois sous du timbre ; mais comme nous ne savons pas lire. . .

M. Gervais recula d'un pas :

— Comment? tu ne sais pas lire, toi, à quatorze ans? Vous n'êtes donc pas allés à l'école, dans votre pays ?

— Non, monsieur.

— Est-ce qu'il n'y a pas d'école, en Normandie?

En sa qualité de Normand, le concierge crut devoir intervenir et prendre le parti de son pays, en déclarant :

— Je vous demande pardon, monsieur Gervais, il y a des écoles en Normandie, à preuve que j'y suis allé, moi; seulement, les parents de ces petits ne les y ont pas envoyés .

— Qu'est-ce qu'ils faisaient, vos parents?

— Ils étaient cultivateurs, à Valliquerville.

— Valliquerville ! murmura le concierge avec une joie concentrée ; Ah ! monsieur Gervais, c'est presque mon pays, cela ! . . .

— Monsieur est d'Yvetol ! ajouta Louis en désignant le concierge^ c'est tout près.

— Oui, monsieur Gervais, d'Yvetot! répéta M. Gaspard, l'œil éclairé; et c'est un fier pays, je vous jure . . .

— Eh bien, mais, que voulez-vous que je fasse de vous, demanda M. Gervais en se croisant les mains sur l'estomac, — puisque vous ne savez pas lire ?

Les deux frères se regardèrent et baissèrent la tête.

— 11 faudrait commencer par aller à l'école .

Le concierge et ses deux protégés comprirent que ce conseil était si difficile à suivre, dans leur situation, que personne ne répondit. Pour avoir le temps d'aller à l'école, il faut d'abord avoir de quoi manger. Or, les deux frères se trouvaient dans la misère la plus profonde ; et M. Gaspard n'était pas en mesure de se charger de leur entretien.

— Vous ne voudriez pas aller à l'école? reprit M Gervais.

— Oh ! si, monsieur, nous serions bien contents si nous pouvions y aUer ; seulement en allant à l'école, nous ne gagnerions pas d'argent pour vivre. . .

Celte réponse était d'une logique implacable. M. Gervais ne trouva

rien à ajouter ; et, tout en cherchant par quel moyen il pourrait sortir ces deux enfants de la misère, il les examina de nouveau des pieds à la tête. Leurs chaussures trouées laissaient voir des pieds nus. Leurs pantalons usés, salis, portaient aux genoux de larges déchirures. Leur veste, retenue par le seul bouton qui lui restât, découvrait par endroits la peau de leur estomac; de sorte que AL Gervais crut qu'ils n'a- Taient pas sur le corps d'autres vêtements que leur veste et leur pantalon.

— Comment, leur dit-il, vous n'avez pas de chemise?

— Si monsieur, répondit Julien, en retirant de dessous sa manche un lambeau de pièce incolore. . .

En présence d'un tel dénûment, le concierge qui connaissait déjà, ])Ourtant, la triste situation de ses deux protégés, se sentit véritablement affligé. Aussi, en songeant que M. Gervais pouvait, dans sa position, tirer du jour au lendemain ces malheureux de l'ornière où ils étaient tombés, usa-t-il de tout son crédit auprès du locataire du premier, pour le déterminer à les secourir.

— Vraiment, monsieur Gervais, fit-il avec un accent attendri, je crois qu'ils sont bien dignes d'intérêt. . .

Les deux frères remercièrent M. Gaspard, d'un regard expressif.

— Écoutez, dit le puissant locataire, vous comprenez, mes amis, que, si je consens à vous venir en aide, il ne faut pas que plus tard vous m'en fassiez repentir. . . Dans ma vie déjà longue, il m'est arrivé souvent de m'intéresser à des jeunes gens, — pas aussi jeunes que vous, il est vrai, — mais enfin à des garçons de quinze, seize ou vingt ans. . . Je leur trouvais une situation. . . Ils semblaient devoir m'en conserver une reconnaissance éternelle . . . Puis, six mois après, j'entendais dire qu'ils avaient mal tourné. . .

— Oh! monsieur, promit Louis avec une fermeté touchante, je vous assure, je vous affirme que si vous voulez bien nous venir en aide, nous travaillerons de notre mieux et nous vousserons toujours reconnaissants de vos bontés . . .

Il aurait voulu savoir faire une belle phrase, avoir à sa disposition des mots expressifs pour traduire ce qu'il seutait, pour témoigner à son nouveau protecteur sa gratitude anticipée, pour lui dire quel désir il avait depouvoir travailler, gagner sa vie, la sienne et celle de son frère, jusqu'à ce que celui-ci fût d'âge à le faire.

Je vous assure, monsieur, repril-il, en essuyant une larme, -que je

ne demande qu'à trouver de l'ouvrage, qu'à Iravailler; mais personne ne veut de nous. . . Partout, on nous dit que nous sommes trop jeunes. . . Que voulez-vous que nous fassions, puisque nous sommes sans parents, ni argent ?

M. Gervais l'écoutait avec émotion. Dès que son jeune interlocuteur eut achevé, il reprit à son tour :

Eh bien, mes amis. . . M. Gaspard, qui a bien voulu déjà vous recueillir, m'a dit que vous étiez de braves enfants. . . Jele crois sans peine; car vous avez une bonne figure, ouverte et franche. Ce que vous m'avez dit me paraît vrai ; je vais vous aider ; mais je vous donne ma parole que si vous commettez la moindre sottise, si vous faites la moindre escapade, ou si vous vous laissez entraîner par les mauvais sujets que vous pourrez rencontrer. . . ce sera fini. .. Je ne m'occuperai plus de vous !..

Les deux frères réitérèrent comme ils purent leur promesse de travailler, d'être de braves garçons. M. Gervais ajouta :

— Pour le moment, je ne vois qu'une chose à faire. 11 se tourna ducùté du concierge et lui demanda :

— Quel est le prix de la location du cabinet où vous avez autorisé ces enfants à coucher?

— Dix francs par mois, monsieur.

— Ilesthbre?

— Complètement.

— Eh bien, je me charge de payer au propriétaire le loyer de ce cabinet. Ou vous y portera de quoi vous faire coucher. Et puis, je verrai si quelques vieux vêtements, ayant appartenu âmes enfants, peuvent vous aller... Car vous quitterez ces guenilles... Pour le moment, voici deux francs, monsieur Gaspard, vous allez me faire le plaisir d'envoyer ces deux enfants au bain. . .

— Fort bien , monsieur, répondit le concierge en avançant la main pour recevoir la pièce que lui tendait son locataire.

— Voilà ce qu'il faut faire quant à présent, mes enfants. Plus tard, je vous donnerai une lettre pour l'un des adjoints de notre arrondissement, qui vous recommandera à l'instituteur du quartier. Il faut que vous alliez à l'école. C'est la première des conditions auxquelles je consentirai à m'intéresser à vous... Car l'ignorance, qui fait ressembler Ihomme à la brute, favorise le développement des mauvais

instincts, en atrophiant les qualités de l'esprit. Quant au reste, eh bien, ne vous en préoccupez pas, ajouta M. Gervais avec un geste rassurant ; vers midi, on vous montera de quoi déjeuner, et ce soir, vous descendrez manger ici, à la cuisine. . .

Le bonheur, le saisissement, la joie, le trouble empêchèrent les deux frères d'articuler une phrase de remerciement. Ils ne purent que balbutier :

— Oh! . . Monsieur. . . que vous êtes bon ! . .

— Oh ! . . merci ! . .

— Oh ! . . vous êtes bon ! . .

— Allons ! C'est bien, poursuivit .M. Gervais en leur frappant amicalement sur la joue; et surtout apprenez à lire le plus vite possible. . . Ensuite, si vous faites de rapides progrès, je tâcherai de vous trouver un emploi quelque part. . . Voilà ! . . Maintenant, j'ai à sortir. . . Bonjour, mes enfants. . .

— Bonjour, monsieur. . .

En présence d'une telle générosité, le concierge voulut se faire l'interprète de ses jeunes protégés. Il se recueillit un instant et dit, en essayant de composer une belle phrase :

— Monsieur Gervais, c'est mon cœur. . . qui remercie le vôtre. . . Car ce que vous faites pour eux. . . c'est le mien. . . qui. . . qui . . .

— Bien ! bien !.. mon brave père Gaspard, interrompit le riche locataire, pour éviter à son concierge le désagrément de rester court au miheu de son exorde, je connais votre excellent cœur. . . Vous avez commencé la bonne œuvre, je la continuerai. . . Voilà tout!.. Allons, adieu, mes enfants. . . Et surtout apprenez promptement à lire. . .

— Soyez tranquille, monsieur. . .

Après ces derniers mots, M. Gervais se dirigea vers une porte, rouvrit et disparut. Le concierge, de son côté, ouvrit celle de l'escalier, fit passer les enfants et sortit lui-même.

— Eh bien, leur dil-il, dès que la porte fut refermée. Êtes-vous contents?

— Oh ! oui, monsieur !.. Oh ! merci bien !

— Nous niions vile apprendre à lire, dit Louis.

— Mais d'abord, lit Julien, M. Gervais veut nous envoyer au bain ; où est-ce à Paris, le bain ?

— Attendez ! Attendez ! reprit le concierge ; nous allons voir ça

ensemble... Est-ce que vous avez déjà pris des bains dans voire vie?

— Non, monsieur, répondirent naïvement les deux frères.

— 11 est vrai qu'à Yvelot il n'y a pas d'eau. . . Ainsi moi, j'ai pris mon premier bain, élant au régiment. . . Allons, venez! je vais vous y conduire. . .

Louis et Julien descendirent à sa suite, en chucliolant, et s'arrêtèrent devant la porte de la loge. M'" Adélaïde se trouvait là. En les apercevant, elle leur dit :

— Vous voilà encore ?.. Eb bien, qu'est-ce qu'il vous a dit, le locataire du premier? Qu'il ne voulait pas s'occuper de vous?

— Ah! bien oui, répondit M. Gaspard d'un air rayonnant; tu peux le leur demander, ce qu'il leur a dit !.. D'abord, il leur paie pendant un mois ou deux le loyer du cabinet...

La concierge resta stupéfaite :

— Il fait cela, M. Gervais ?

— Oui, mademoiselle, dirent les deux frères.

— Et puis, il nous fera dîner et il nous enverra à l'école, ajouta Julien.

— Ah! pour cela, par exemple, c'est ce que vous ferez de mieux, d'aller à l'école, au lieu de courir Paris toute la journée, pour devenir de mauvais sujets...

— El puis, poursuivit Julien, il nous a donné de l'argent pour aller au bain...

— Au bain? répéta la concierge interdite, il vous envoie au bain? Eh bien, je ne vous plains pas, mes petits, fit-elle avec une ironie mauvaise, voilà six mois que je calcule pour prendre un abonnement et je recule devant la dépense... Il vous envoie au bain!.. Il va bientôt aussi vous donner des idées de luxe !.. Quel malheur, ricana- t-elle, voilà comment on perd les enfants...

Elle rentra en grommelant dans sa loge. Comme son frère en sortait, velu de sa redingote et coiffé de son chapeau, elle lui demanda :

— Gomment, tu t'en vas encore? Tu me laisses seule pour faire mon escalier et mon ménage ?

— Il faut bien que j'aille les accompagner jusqu'à l'étabhssement, répondit M. Gaspard.

— Ah ! répliqua M"" Adélaïde avec un geste qui accentuait davan-

LE LOCATAIRE DU - PREMIEFl » 279

lage encore ramertume de sa phrase, la peux dire ([ii'il l'en fonl perdre, du lenips, ces diables de mauvais garnemenlsl..

Les deux frères qui, pour se souslraire à la vue de la concierge, s'élaient blotlis sous la cage de l'escalier, reparurent dès qu'ils virent passer M. Gaspard. Ils s'élancèrenl à sa suite dans le couloir el se hâtèrent de quitter la maison avec lui.

Pendant le trajet de la rue aux Ours à l'établissement de bains, qui <e trouvait situé rue de Ranibuteau, ils reparlèrent à leur prolecteur de M. Gervais, du bonheur qu'il leur procurait en leur facilitant les moyens d'aller à l'école, d'apprendre à lire. Oh ! comme ils se sentaient disposés à être appliqués, studieux, à bien profiler des leçons que leur donnerait rinstiluteur. Louis surtout comprit à ce moment les bienfaits de l'instruction. .lusquo-là, il n'était apte à rien; quand il saurait lire, au contraire, il pourrait tout entreprendre, entrer dans une maison de commerce, gagner sa vie.

Ces rétlexions éveillèrent en lui un sentiment de profonde reconnaissance pour ce M. Gervais qui, sans le connaître autrement que par les renseignements du concierge, les prenait ainsi en intérêt, se chargeait de leur logement, de leur nourriture, de leur entrelien.

Cependant, si vive que fut sa gratitude à son endroit, elle ne diminua pas celle qu'il éprouvait pour ce brave M. Gaspard, puisque c'était lui qui leur avait fait faire la connaissance de ce haut et puissant prolecteur.

Chacun d'ailleurs avait bien son mérite. M. Gervais, qui était riche et influent, les secourait proportionnellement à l'étendue de ses ressources. M. Gaspard, qui n'était qu'un simple concierge, les secourait dans la mesure de ses faibles moyens. Ne pouvant les obliger de son argent, il les aidait de sa personne.

Pour le moment, il les conduisait à l'établissement de bains ; et certes il leur eût annoncé qu'il les amenait à une partie de plaisir que les deux frères n'auraient pas donné plus de signes de contentement; tant il est vrai que dans leur Irisle situation, les moindres douceurs les comblaient de joie !

Avec les heureuses dispositions d'esprit dans lesquelles ils se trouvaient, depuis leur entrevue avec ce fameux locataire du premier, ils riaient à propos de rien. Tout les égayait tout leur semblait beau, curieux, attrayant.

L'aspect de la cabine, meublée de ses deux baignoires, avec les grands robinets de cuivre et la soupape au bout de la licelb', mit le comble à leur hilarité. Jamais de leur vie, ils n'avaient vu une chose pareille. M. Gaspard, comme s'il se fût agi de ses propres enfants, les recommanda au garçon, lui expliqua quelle était la situation de ces deux jeunes frères; puis quand il leur eut donné lui-même ses dernières instructions, il reprit le chemin de la rue aux Ours oh ses protégés devaient venir le retrouver, aussitôt après leur bain.

Il n'est pas nécessaire d'insister sur l'opportunité de la mesure que M. Gervais avait cru devoir prendre à l'égard des jeunes orphelins; maison peut dire qu'elle réunit, pour eux, l'utile et l'agréable. A peine furent-ils entrés dans la baignoire, qu'ils firent des plongeons, des cabrioles, mille contorsions extravagantes et folles, qu'ils éclaboussèrent les glaces, inondèrent la cabine. Louis, heureusement, arrêta un peu son frère dans ses évolutions ; sans quoi les folies de Julien n'auraient pas manqué d'attirer l'attention du garçon de bain.

Enfin, il est certain que cet exercice leur fut salutaire à tous les points de vue ; et qu'ils sortirent de leur baignoire frais, roses et entièrement méconnaissables. Ce fut du moins le jugement que le concierge porta sur eux, quand il les revit, une heure plus tard.

— Eh bien, leur demanda-t-il, en les voyant revenir, il paraît que c'était nécessaire ?

— Oh! dit Julien, nous serions bien restés davantage, car c'était joliment amusant ; seulement à force de tirer la ficelle nous avons fait diminuer l'eau, et à la fin la baigaoire était toute vide...

— Vous avez su appeler le garçon, quand vous avez eu fini ?

— Oh ! oui, monsieur, nous avons tiré un autre cordon, près delà porte, celui que vous nous aviez montré.

— A la bonne heure, vous n'êtes pas embari'assés pour vous tirer d'alîaire. C'est ainsi qu'il faut procéder dans la vie..

— Nous en savons quelque chose, ajouta judicieusement Louis.

Ils échangèrent encore quelques réflexions sur l'exercice hygiénique auquel ils venaient de se livrer et remontèrent ensuite dans leur cabinet, où M. Gaspard leur conseilla d'aller battre leurs vêtements tout couverts de poussière.

— Maintenant que M. Gervais vous reçoit chez lui, leur dif le concierge en stimulant leur amour-propre, il faut que vous soyez convena-

blés pour vous y présenter... Voyez- vous, mes enfants, ajouta-t-il, comme un vieux militaire qu'il était, la tenue!... la tenue!... Il faut de la tenue!...

Les deux frères n'eurent garde de se le faire répéter; d'un pied leste, ils gravirent leurs six étages, et se mirent à frapper leurs effets avec tant d'ardeur que le cabinet fui bientôt rempli d'un nuage de poussière, au travers duquel il était à peine possible de se voir.

Us furent interrompus dans leur nettoyage par l'arrivée d'un étranger qui, vers midi, vint frapper à leur porte. Louis ouvrit ; et on vous laisse à penser quelle fut sa surprise, lorsqu'il se trouva en face du domestique de M. Gervais qui leur apportait à déjeuner. Sur un large plateau noir, il avait placé plusieurs assiettes, dans lesquelles les deux frères aperçurent deux succulenles portions de bœuf, des légumes, ainsi

282 LE GRAND FRKHE

qu'un copieux morceau de fromage el du pain. Il tenait en outre à la main une grande bouteille, qui contenait la valeur de deux verres de vin, allongés d'eau. C'était exactement la répétition du dîner de la veille. Faire deux bons repas de suite, après être restés si longtemps sans manger, cela leur semblait tourner à la fantasmagorie ! Mais comme en somme leur appétit, qui n'était point chimérique, se sentait de nature à faire un excellent accueil à ces provisions, qui étaient bien une réalité, ils débarrassèrent le domestique,lui prirent le plateau des mains, le remercièrent et s'installèrent commodément dans leur chambre pour déjeuner.

Le soir, pareille aubaine leur arriva ; seulement, au lieu de leur monter leur dîner, le domestique vint les prier de descendre pour prendre leur repas à la cuisine de M. Gervais.

On le voit, du jour au lendemain, leur existence avait changé du tout au tout. Ils passaient de la misère à l'opulence. La transformation était complète.

Un seul point noir obscurcissait leur horizon. Il leur semblait que leur bonheur eût été complet, s'ils étaient arrivés à se concilier les bonnes grâces de M"*" Adélaïde; aussi, dès le lendemain, s'efîorcèrent-ils par tous les moyens possibles d'amadouer la sœur du concierge. Ils lui demandèrent la permission de balayer l'escalier à sa place, de récurer le cuivre de ses ustensiles de cuisine, de l'aider à laver le couloir.

M"® Gaspard, qui n'allait jamais contre ses intérêts, n'eut garde de laisser échapper ces offres. Elle leur accorda toutes les autorisations sollicitées; seulement elle s'y prit de manière à leur laisser croire qu'elle leur faisait une grande faveur en leur permettant de se fatiguer pour elle.

De son côté, M. Gervais utilisa quelque peu leurs services; il les occupa chez lui à cirer les chaussures, à nettoyer l'appartement avec le valet de chambre. En retour, il leur fit installer un bon ht pliant dans leur cabinet, les habiha des pieds à la tête avec d'anciens vêtements de ses fils, au point qu'en les voyant si beaux et si heureux, après les avoir connus si misérables, le brave père Gaspard heureux et ému, en pleurait presque de bonheur.

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