‹ Le grand frèreChapitre 50 sur 84 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Ainsi que M. Gervais l'avail promis, dès qu'il jugea le moment opporlun, il écrivit à celui des adjoints de rarrondissement qu'il connaissait, au sujet des deux frères; mais au lieu de lui faire porter sa lettre par les enfants, comme il l'avait d'abord projeté, il la lui envoya directement par la poste, en lui réclamant pour ses protégés une recommandation écrite qu'ils remettraient eux-mêmes à rinslituteur, lorsqu'ils se présenteraient à l'école.

La réponse ne se fit pas attendre. M. Gervais la recul dès le lendemain, par le premier courrier du matin. Il en lit part aussitôt au concierge, et comme il n'y avait pas de temps à perdre, il le pria d'accompagner Louis et Julien chez l'instituteur, de manière à le rencontrer au sortir de classe.

M. Gaspard fut très flatté d'être chargé de cette mission. 11 annonça d'abord la nouvelle aux enfants, occupés déjà au ménage de M'" Adélaïde, les engagea à aller vite revêtir les effets donnés par M. Gervais, et leur recommanda de redescendre le plus tôt possible. De peur de les retarder, il se hâta lui-même de faire toilette. Vers neuf heures et demie, se trouvant tous prêts, ils quittèrent la maison pour se rendre à l'école communale du quartier.

Celait, comme on le pense, une démarche fort importante que celle qu'ils allaient faire; les deux frères, bien que fort contents en apparence, ne laissaient pas aussi que d'être assez préoccupés. Julien surtout désirait savoir s'il assisterait le soir même à la classe, avec les autres enfants; il demandait s'il aurait beaucoup de livres, s'il fallait étudier longtemps pour apprendre à lire. Enfin, chemin faisant, il adressa au concierge une foule de questions relatives tant à sa prochaine entrée à l'école, qu'à son futur professeur.

Cet instituteur, M. Valenlin, était un homme jeune, laborieux, ayant obtenu par l'entremise de l'adjoint dont parlait M. Gervais, un avancement exceptionnellement rapide, et qui, pour témoigner sa reconnaissance au régime auquel il devait sa situation, consacrait tous ses efforts et tout son temps à l'instruction de ses élèves. Il avait, en outre, la réputation d'être un homme juste; mais comme tous ceux qui arrivent prématurément dans l'enseignement, et qui craignent de perdre leur place, il se montrait rigide à l'égard de ses élèves.

Au moment oii M. Gaspard et ses deux jeunes compagnons se présentèrent pour demander à le voir, il venait précisément de quitter la salle d'étude et traversait la cour.

— Monsieur Yalentin, voilà des personnes qui désirent vous parler! cria le portier de l'école.

A l'appel de son nom, l'instituteur releva la tête et s'avança vers ces étrangers qu'il accueillit avec courtoisie. De son côté, M. Gaspard le salua; puis, s'étant approché, il lui exposa la situation le plus brièvement possible. Enfin, après une petite allocution de sa façon, il lui remit la lettre de M. Fournier, l'adjoint du troisime arrondissement.

M. Yalentin s'empressa d'en prendre connaissance.

— Il suffit, dit-il, quand il eut terminé sa lecture, que M. Fournier m'adresse de nouveaux élèves, pour qu'ils soient les bien venus. . .

— Les voici, Monsieur, fit M. Gaspard en montrant ses deux compagnons, ce sont des enfants bien intéressants ; ils n'ont plus ni père ni mère et sont venus à Paris pour y gagner leur vie. Seulement ils n'ont jamais été envoyés à l'école ; ils ne savent ni lire, ni écrire ; et comme un locataire de chez moi, M. Gervais, a bien voulu s'intéresser à eux, il leur a promis de leur trouver un emploi quelque part. . . Mais on ne peut rien en faire tant qu'ils ne savent pas lire. . .

— Bien entendu, bien entendu, répondit l'instituteur.

Il examina rapidement la physionomie des deux frères ; puis ajouta, en regardant Faïué :

— Eh bien, mais en voici un, tout au moins, qui doit être raisonnable ; n'est-ce pas, mon ami?

— Il sont pleins de bonne volonté tous les deux, dit M. Gaspard.

— Alors, tout est pour le mieux. . . Lorsqu'on aime le travail, on fait des progrès rapides. . . Ainsi, c'est une chose entendue. . . M. Fournler me prie de les recevoir et de leur apprendre à lire, je vais m'occuper d'eux avec soin. . . Quand peuvent-ils venir?

— Demain, Monsieur, si vous voulez. . .

— Soit, qu'ils viennent demain; et nous tâcherons d'en faire quelque chose. . . Allons, adieu, mes enfants ! . . .

— Bonjour, Monsieur ! répondirent à leur tour le concierge et les deux frères .

L'instituteur s'éloigna et ses futurs élèves, transportés de joie, reprirent avec M. Gaspard le chemin de la rue aux Ours, oii il leur tardait d'aller annoncer à M. Gervaisle résultai de cette première entrevue.

A peine arrivés, ils se hâtèrent de sonner ait premier. M. Gervais n'était pas chez lui. Ne l'ayant pas trouvé, ils redescendirent pour le guetter, devant la porte et l'aborder au moment oii il rentrerait.

Ils l'attendaient depuis plus d'une heure environ, lorsqu'ils l'aperçurent.

— Monsieur, Monsieur, lui dirent-ils avec volubilité en courant à sa rencontre. Nous avons vu l'instituteur !... Il veut bien nous recevoir!... Il nous a dit d'aller demain matin à l'école ! . . .

— Ah ! que nous sommes contents ! . . .

— Nous vous remercions bien !

— Allons! tant mieux !, .. tant mieux! je suis heureux de vous voir ces bonnes dispositions, répondit M. Gervais, dès qu'il put placer un mot. Maintenant que l'instituteur vous connaît, je vais lui écrire pour vous recommander et lui faire savoir que c'est à M. Gaspard qu'il devra adresser ses bonnes ou ses mauvaises notes. . . Mais il faut espérer que vous ne lui fournirez pas l'occasion de vous en donner souvent de mauvaises?. . . Car vous savez ce que je vous ai dit ?

— Oui, Monsieur. Oh ! soyez tranquille ! . . .

— Nous sommes déjà bien assez contents de pouvoir apprendre à lire, dit Louis.

— Allons 1 bon courage ! . . . Soyez laborieux ! et vous verrez: que vous en serez bientôt récompensés.

Étant 1res pressé, M. Gervais s'esquiva et gravit son premier étage, pendant que ses deux protégés, encore sous la bonne impression de leur visite à l'instituteur, s'entretenaient avec M. Gaspard du changement heureux survenu, grâce à lui, dans leur nouvelle existence.

Personne n'eut besoin de les réveiller, le lendemain matin, pour les faire aller à l'école. Dès sept heures, ils avaient terminé leur toilette, revêtu leurs effets les plus propres, mis en ordre leur cabinet. Ils descendirent chez M. Gervais pour manger à la cuisine une assiette de soupe ; dirent bonjour à M. Gaspard, reçurent avec soumission ses recommandations et partirent tout joyeux pour l'école.

C'était pour eux une fête, d'aller voir des camarades, d'aller fréquenter des enfants qui avaient un intérieur, un foyer, des parents; de se mêler à eux, de se concilier peut-être leur amitié . Cette idée seule les égayait ; et puis, ce qui leur donnait du cœur au travail, c'était la perspective de l'avenir, la pensée que M. Gervais s'occuperait d'eux dès qu'ils sauraient lire. Peut-être les ferait-il entrer dans une maison de commerce, chez de riches personnes, qui les paieraient largement. Toutes ces considérations les animaient d'une extrême bonne volonté.

Les autres élèves n'étaient pas encore venus^ quand Louis el Julien s'arrêtèrent devant l'école. Ne pouvant déchiffrer les inscriptions placées au-dessus des portes, ils demandèrent au concierge par où il fallait passer pour arriver jusqu'à l'instituteur. Avec l'indication qu'on leur fournit, ils traversèrent la cour, longèrent un couloir à l'entrée duquel ils remarquèrent un drapeau aux teintes fanées, gravirent un escalier sombre, poussèrent une porte et se trouvèrent dans une grande salle meublée de pupitres et de bancs, au milieu desquels ils aperçurent M. Valentin, qui allait et venait en corrigeant sans doute des devoirs. A sa vue, ils se décoiffèrent et s'approchèrent en disant :

— Bonjour, Monsieur; nous voici. . .

— Ah ! bon, vous voilà ! . . . fit l'instituteur, en interrompant la correction de ses copies. . . Vous n'êtes pas en retard. . . C'est très bien. . . Allons, je vais tâcher de vous faire réparer le temps perdu . . . Alors, vous n'êtes jamais allés à l'école, dans votre pays ? ajouta-t-il après un silence.

— Non, Monsieur, jamais. . .

— Vous êtes de la Normandie, je crois ?

— De Valliquerville, près d'Yvetot.

— Savez-vous dans quel département se trouve Yvetot?

— Dans la Seine-Inférieure, Monsieur, répondit Louis.

— C'est cela. . . Ah ! çà, mais, pourquoi vos parents ne vous ont-ils jamais envoyés en classe?

— Parce que nous les aidions à travailler .

— Quel âge as-tu, toi, mon grand ?

— Quatorze ans, monsieur.

— Et toi, mon ami ?

— Bientôt dix ans.

M. Valentin les considéra un moment, en silence. Son examen terminé, il reprit :

— Je viens de recevoir, à votre sujet, une lettre de M. Gervais. Les deux frères relevèrent vivement la tête .

— De M. Gervais ? répétèrent-ils.

— Oui. 11 me donne quelques détails sur votre compte. Je vais m'occuper de vous tout particulièrement. . . D'abord, vous aurez un petit li, vret sur lequel, chaque jour, j'inscrirai mes notes. . . Il est bien entendu que vous assisterez régulièrement à la classe et que vous n'arriverez jamais en retard, ou sinon nous ne serons pas bons amis. . . Du reste, toi qui es déjà grand, ajouta JM. Valentin, en s'adressant à Louis, tu auras à surveiller ton frère ; et à l'empêcher d'aller courir. . .

— Soyez tranquille, monsieur.

La demie de huit heures venait de sonner à l'horloge extérieure de l'école. Ou entendit dans le couloir un bruit précipité de pas, avec des cris étouffés, des rires, des appels de noms bizarres. C'étaient les élèves qui arrivaient comme un troupeau de moulons. A la vue de ces deux « nouveaux », ils se regardèrent, chuchotèrent, ce qui leur attira à plusieurs reprises des réprimandes de l'instituteur, et finirent par gagner leurs places.

Quand ils se furent tous assis, M. Valentin conduisit Louis et Julien au fond de la classe, oii il leur indiqua un banc Hbre, près de la fenêtre. Il les pria d'être bien attentifs. Puis, il monta dans la chaire et commença la classe.

Il parla pendant plus d'un quart d'hcuie sans s'arrêter ; rendit compte de la correction des devoirs, fit réciter les leçons, et comme plusieurs

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élèves ne les sureut pas à son gré, il leur infligea des punitions.

De leur place, Louis et Julien ne quittaient pas des yeux M. Yalentin.

S'il élevait la voix et semblait se fâcher, ils relenaient leur souffle, courbaient les épaules, se « faisaient petits » à force d'être attentifs, de cberclier à s'appliquer.

Dès que les leçons furent récitées, les élèves eurent un devoir écrit à faire. Alors, l'instituteur descendit de sa chaire, longea l'allée qui séparait les rangées de tables et vint trouver les deux frères Dupont auxquels il dit :

— Suivez-moi.

Louis et Julien obéirent. Ils se levèrent et, à la suite de M. Yalentin, s'avancèrent vers une table, plus rapprochée delà chaire, à l'extrémité de laquelle travaillait un élève qui semblait être très laborieux.

— Girard, lui dit linstituteur à voix basse, en lui présentant les <( nouveaux », voici deux jeunes garçons qui ne sont jamais allés à l'école et qui ne savent pas lire. Vous allez, pour auj ourd'hui, ne pas faire de devoir et leur apprendre les premières notions delà lecture. De temps en temps, je viendrai voir ce que vous faites. . . Vous vous servirez de ce grand abécédaire qui est suspendu . . .

Ses instructions données, M. Yalentin laissa Louis et Juhen Dupont avec leur nouveau condisciple.

C'était un gentil garçon qui paraissait être à peu près de l'âge de Louis. Il les fit asseoir près de lui, s'écarta pour qu'ils eussent plus de place et parut très flatté de la mission sérieuse dont l'instituteur venait de le charger. Avant de se mettre à l'œuvre, il échangea timidement avec eux quelques paroles, mais à la dérobée ; car M. Yalentin ne les perdait pas de vue. Puis, il alla décrocher le giand abécédaire qu'on lui avait désigné et commença la leçon.

Dès le début, Louis et Julien accordèrent à leur jeune professeur la plus vive attention. Ilsécarquillaient les yeux, rejiardaient les caractères imprimés avec une étonnante fixité, de manière à mieux se pénétrer de leur conformation ; enfin ils donnaient des preuves d'une bonne volonté extraordinaire. Plusieurs fois, ils répétèrent de mémoire l'énumération des six voyefles, que 1 élève Giraid leur fit épeler dans tous les sens. Un peu plus tard, lorsque M. Yalentin quitta sa place pour venir à eux, Louis les lui prononça sans se tromper en intervertissant à plaisir l'ordre des lettres.

Ce fut ensuite au tour de Julien qui, stimulé par l'exemple de son frère, redit celle courte leçon sans liésilation.

Dans leur première séance, ils se bornèrent à étudier ces simples notions, leur jeune maître réservant pour l'après-midi l'étude des syllabes et des diphtongues. A dix heures, au sortir de classe, pendant le trajet de l'école à la rue aux Ours, ils se tirent passer mutuellement de petits examens, en essayant d'épeler les lettres qui composaient les enseignes des boutiques.

Ils arrivèrent tout joyeux chez le concierge, auquel ils racontèrent arec Yolubilité l'emploi de leur matinée. M. Gaspard les félicita, mais M"" Adélaïde, qui avait entendu le début de leur entretien, s'avança pour dire sur un ton de reproche :

290 Llî^ GRAND FRÈRE

— Comment, on vous fait sortir à onze heures? Vous allez donc passer la journée à ne rien faire ?

Non, mademoiselle, nous retournerons à l'école d'une heure à

quatre heures. . .

— Ah! ricana la concierge, vous allez devenir de fameux paresseux, en élant livrés toute la journée à vous-mêmes.

Un peu avant midi, iîs,monlèi'ent aussi chez M. Gervais et lui racontèrent ce qu'ils avaient fait à l'école.

— Allons ! .\llons ! . C'est bien ! continuez, leur dit le locataire du premier, et surtout soyez bien exacts à la classe.

— Oh ! n'ayez pas peur, /monsieur.

Le soir, ils reprirent ensemble le chemin de l'école, où ils continuèrent leurs exercices élémentaires.

Les journées suivantes se passèrent ainsi. A présent, leur vie élait bien réglée. Le matin, h la première heure, ils se levaient, descendaient chez ]\L Gervais, pour y cirer tout'S les chaussures; puis ils allaient chez la concierge, prenaient un balai el nettoyaient les six étages de l'escalier. In moment même, iM"" Adélaïde avait essayé de les u: faire cirer »; mais M. Gaspard intervint et s'y refusa; attendu, disait-il, qu'ils étaient trop jeunes pour qu'on leur imposât un travail aussi fatigant.

Quand ils avaient balayé l'escalier, récuré la boule de cuivre de la rampe, les boutons de la porte, ils remontaientà la cuisine de M. Gervais, où les domestiques leur donnaient à manger une assiette de soupe. Ils couraient ensuite s'habiller et parlaient en toute hâte pour l'école, afin de ne pas être en retai'd.

Ils n'avaient pas encore délivres. Julien aurait bien voulu qu'onluien achetât; mais l'instituteur, qui savait exactement quelle était leur position, leur démontra qu'ils pouvaient s'en passer jusqu'à nouvel ordre, Ils eurent simplement, comme leurs camarades, un carnet, surlequeLM.Valentiu inscrivait sa note apiès chaque classe. Par économie, le même hvret servait aux deux frères. L'instituteur taisait une raie verticale au milieu de la page ; en tête de chaque colonne il inscrivait le prénom de l'un des enfants et, immédiatement au-dessous, il mettait sa note. Tous les matins, le livret devait en principe être visé par les parents. Les frères Dupont se trouvant dans une position exceptionnelle, c'était le concierge qui, de sa grosse main, signait le carnet, en y écrivant en toutes lettres : Vu, Rodolphe Gaspard.

/, ,jLes choses se passaient doue en règle.

La première semaine s'écoula sans incident. Louis méritait toujours la note /m bien. Julien satisfaisait également l'instituteur; mais comme il était étourdi et distrait, ses notes se ressentaient de sa légèreté et étaient en général moins bonnes que celles de son giaud frère. Cependant, bien qu'accomplissant des progrès un peu moins rapides que Louis, il apprenait à lire et à écrire avec assez de facilité.

Malheureusement, une après-midi, un incident se produisit qui faillit avoir pour les deux frères les plus fâcheuses conséquences et compromettre gravement leur situation.

Le matin, Louis et Julien étaient allés ensemble à Técole, comme de coutume. Après le déjeuner, ils étaient repartis àl'heure liabituelle, et ils se trouvaient presque arrivés, lors(jue Julien, avant de rentrer, s'esquiva pour aller acheter un porte-plume de son goût. C'était M. Gaspard qui avait bien voulu lui donner les deux sous pour l'achat de cet objet. Il promit d'ailleurs de revenir bientôt et laissa son frère entrer seul à l'école. Il courut donc chez un papetier, miis voilà qu'au moment où il sortait du magasin, il entendit des cris et \il un groupe de personnes se diriger encourant vers une rue voisine, oii un accident venaitd'arriver. Poussé par la curiosité, il suivit la foule. De minulcen minute, il laissa passer l'heure, se faufdanl pour voir transporter la malheureuse viclime chez le pharmacien. Quand elle y fut entrée, il voulut la voir ressortir, afin, de savoir dans quel état se trouvait le blessé ; et, à force d'attendre, il ïflanqua la classe.

Il était une heure et demie lorsqu'il revint à l'école. La cour él.iit vide; tous ses condisciples étaient en classe. Il u'osa pas y rentrer. Pendant plus d'une heure et demie, il circula dans le voisinage, en attendant la sortie des élèves. 11 retourna aux Halles, parcourut les rues du (juarlier, gaspilla son temps. Enfin, quehjues miiiutes avant quatre heures, il retourna à l'école pour y rejoindre; son frère. Louis l'eut à peine aperçu, qu'il courut lui denuinder la cause de son absence.

— Qu'est-ce qu'il t'est donc arrivé? lui dit-il tout consterné. Comment, tu as manqué la classe !!..

Julien balbutia une excuse, moiifra son porle-plume, se défendit de son mieux ; mais son hère répli([ua :

— L'instituteur m'a demandé à deux reprises différentes ce que lu étais devenu, pourquoi lu étais en relard... J'ai dû lui dire que lu

étais allé chercher un porte-plume et que tu allais revenir... Mais quand il a vu que tu laissais passer l'heure, il s'est fâché. . . A la fin de la classe, il m'a encore appelé. . . Qu'est-ce que tu as donc fait? Julien baissa la tête sans répondre.

— Et puis, ce n'est pas tout ! ajouta Lo uis ; M . Valentin n a pas voulu me remettre notre livret. 11 m'a dit qu'il ne nous le rendrait que lorsqu'il connaîtrait le motif de ton absence. . . Quand il saura que tu as manqué la classe pour aller courir, il nous mettra une mauvaise note... Oh ! que va dire M. Gaspard?. . . et surtout M. Gervais?. . .

— M. Gervais ne regarde jamais notre livret, murmura Julien.

— Mais enfin, où es-tu allé ?

— Eh bien,... C'est un accident qu'il y a eu... là bas, dans la rue... Au moment où je revenais d'acheter mon porte-plume, un homme a été écrasé par une voiture. . . Alors, j'ai voulu aller voir. . . Je croyais avoir le temps. . . Et puis, quand je suis revenu, c'était trop tard. . . Et je n'ai pas osé entrer. . .

— Tu aurais dû ... 11 vaut mieux arriver en retard qu e manquer tout une classe.

Quoiqu'afîable et bon vis-à-vis de son frère, il ne put s'empêcher de le réprimander, de lui représenter tous les malheurs qui pourraient résulter de sa faute, surtout si M. Valentin la mentionnait sur le livret.

Il n'en fallait pas davantage pour indisposer M. Gervais.

D'ailleurs, il les avait prévenus ; à la première escapade, il cessait de s'intéresser à eux. Et que deviendraient-ils, sans lui ? Il faudrait reprendre cette vie de privations, de misère ; en vérité, Louis ne se sentait pas, pour sa part, le courage de recommencer la lutte.

Quand Julien se fut bien pénétré de la gravité de sa faute et des suites qu'elle pouvait avoir, il n'osa plus rentrer. Que répondrait-il, si M. Gaspard lui demandait son livret? Quelle raison donner ? Peut-être, s'il eût été seul, honteux de sa conduite, n'aurait-il plus reparu chez le concierge, aurait-il saisi cette occasion pour faire une folle escapade, pour aller s'enrégimenter dans une mauvaise bande de vagabonds ou d'aventuriers. Mais son frère le ramena à la raison ; et quoique tremblant de la scène qui allait sans doute avoir lieu, ils reprirent ensemble le chemin de la rue aux Ours.

Par bonheur, M. Gaspard était en course. Il ne rentra que tard et ne monta pas chez les enfants pour signer leur livret. Mais, le lendemain

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matin, en descendant cirer les chaussures, la comme à leur habitude, la première personne que les deux frères aperçurent fui M. Gervais. Ils restèrent saisis, pâles de peur :

— Eh bien ? leur dit M. Gervais, en les arrêtant au passage ; voyons, comment ça va-t-il, à l'école ?

— Ça va bien, monsieur, répondit Louis.

— Est-ce que tu commences à savoir lire?

— Pas encore bien, monsieur ; mais je connais mes lettres...

— Et ton frère ?

— Aussi.

— Voyons, mon ami, ajoula M. Gervais, en tirant un journal de sa poche, pour en faire lire le tilre à Julien. Qu'est-ce qu'il y a d'écrit là?

L'enfant examina le journal, attendit un moment et répondit :

— Li-ré . . .

— Comment ? L?-re ? reprit M. Gervais.

Et présenlant le journal à Louis, il lui demanda :

— Et toi ? peux-tu lire ?

— Li-ber-té. . . prononça Louis.

— A la bonne heure, fit M. Gervais; dans quelques jours, tu sauras lire couramment. Mais ton frère a encore besoin de faire des progrès. Eh bien, vous n'avez pas un livret, un carnet de notes, pour que je puisse voir si l'instituteur est content de vous ?

Les deux frères sentirent leurs jambes fiéchir sous eux.

— Pardon... monsieur... murmura Louis.

— Va me le ch erclier. , . que je le voie ! . . .

Louis et Julien échangèrent un regard de consternation.

— Eh bien ? reprit 3L Gervais, surpris de la lenteur que ses protégés mettaient à lui obéir.

— Monsieur... balbutia Louis ; hier soir, l'inslituteur l'a gardé. . . Cette réponse arriva si péniblement que M. Gervais, la trouvant pou

naturelle, répliqua :

— Comment, l'instituteur l'a gardé? Et pourquoi l'a-t-il gardé? Pour y mettre une mauvaise note ?

— Oh ! non, monsieur, je ne pense pas...

— Ah! mes cnfajils, reprit M. Gervais on agitant son doigt en signe de menace, vous savez ce que je vous ai dit... Si jamais j'apprends que

VOUS avez fait des sottises, ou manqué la classe, je ne m'occupe plus de vous...

Ces derniers mots entrèrent comme un paquet d'épines dans le cœur du pauvre Louis et le déchirf'rent. De son côté, Julien, rouge comme une cerise, baissait la tête. Cette altitude fit comprendre à M. Gervais qu'il s'était passé dans la journée quelque chose d'extraordinaire. Aussi prenant une voix sévère, il congédia les deux frères en leur disant :

— Allez cirer vos chaussures!... Et ce soir, apportez-moi sans faute votre cahier de notes...

Sans oser ajouter un mot, les deux frères se rendirent à la cuisine oh ils se livrèrent à leur occupation hal)ituelle. Jamais peut-être Louis ne frotta les chaussures avec plus de zèle, plus d'application ; mais les domestiques remarquèrent bien à son silence, à son air consterné, à la triste figure de son frère qu'ils étaient dominés l'un et l'autre par une préoccupation insolite.

Par exemple, quand ils eurent pris chez la concierge le balai de l'escalier et qu'ils eurent nettoyé un étage, ils furent obligés de s'arrêter pour reprendre haleine. Leurs jambes fléchissaient. Les forces les abandonnaient. Louis murmurait en lui-même.

— Comment allons-nous faire? Qu'allons-nous devenir?

Ils touchèrent à peine à l'assiette de soupe qu'on leur servit comme d'habitude, avant leur départ pour la classe; et quand le moment arriva, ils reprirent tristement le chemin de l'école. Pendant le trajet, ils se creusèrent la tête pour trouver le moyen de prévenir un malheur.

— Comment s'y prendre? pensait Louis.

— Si on déchirait la page du livret? insinua Juhen.

— La déchirer? Oh non ! répondit son frère. Cela se connaîtrait trop. M. Valentin a écrit derrière.

— Alors que faire?

— Attendre et voir ce que Tinstituleur mettra sur le livret.

Ils essayèrent ainsi de reprendre courage; mais, hélas ! ce qu'il redoutait arriva.

I es élèves furent à peine entrés en classe, que M. Valenlin, appelant Julien Dupont à sa chaire, lui demanda sévèrement en le regardant dans le blanc des yeux?

— Pourquoi as-tu manqué la classe, hier?

— Parce que... Monsieur.,.

ILS APPRliNNENT A LIRE 29^i

1— Allons, réponds! Où es-tu allé? •

. Monsieur, balbutia Venfant, je suis allé... achelor... un parleplume.

— Et c'est pour cela que tu as manqué la classe?

Julien ne répondit pas. .!• i^ . . <

- Eh bien, mon ami, répliqUa' l'instituteur, tu dois te rappeler ce qu'on t'a dit... tu es prévenu... je n'ajouterai rien aux recommandations qui t'avaient été faites. J'avais voulu seulement savoir à quoi m'en tenrr avant de marquer ma note... A présent, je sais ce que jemeltra. pour la journée d'hier : Louis, très bien sur toute la ligne. - Juhen a manqué par sa faute la classe du soir. . . Allons, retourne à ta place !

Juiien regagna son banc, les yeux en larmes. En le voyant pleurer, son frère n'eul plus de doute sur le caractère de la noie que M. Yalentm allait inscrire ni sur la gravité de la punition qui allait leur être inHigée a tous les deux. D'un trait de plume, l'instituteur les rejetait à la rue, sur le pavé ; d'un trait de plume, il leur aliénait leur protecteur, lear Ôtait leur pain les réduisait de nouveau à la misère. Ces réHexions le troublèrent au point que son travail en souffrit. Son écriture était toute tremblée Lorsqu'il lui fallutlire sa leçon, il commit des fautes aussi grossières qu'aux premiers jours. A la lin, il n'y tint plus. 11 se leva et choisissant, pour aller parler à M. Valentin, un moment où il se trouvait libre: '

-Oh! monsieur, supplia-t-il, je vous en prie, je vous en conjure; ne faites pas connaître sur le livret que mon frère a manqué la classse?

Cependant, fit l'instituteur, c'est mon devoir...

— Oh! non, monsieur; nous serions trop malheureux.

— Mais alors, reprit M. Valentin, à quoi bon un livret, s'il ne sert pas à faire connaître exactement l'apprécialion du professeur?. . .

— Sans doute, monsieur, vous avez raison ; mais si vous, saviez à quoi

vous nous exposez...

Et alors, ému, la voix tremblante, il lui expliqua lout ; d'abord les arconslances dans lesquelles son frère avait manqué la classe; la situation qui leur avait été faite par leurs deux protecteurs; les menaces de^ M. Gervais qui avait juré de les abandonner à la première punition. Il

conclut en disant :

— Oh! monsieur, n'est-ce pas, vous aurez pitié de nous!... Mous

serions trop punis ! trop malheureux !

I Devant la gravité de ses raisons, l'instituteur se radoucit ; il engagea

Louis à retoi'rner à sa place et promis d'avoir égard ù sa situation. Eu effet, il voulut bien laisser en blanc la page qui aurait dû porter la note fatale; et comme Julien, ce jour-là, redoubla de zèle et d'application, il inscrivit à chaque colonne : Louis, très bien — Julien, très bien...

Grâce à la bienveillance de M. Yalentin, cet incident n'eut pas de suites fâcheuses. Le soir même, en rentrant, les deux frères tout radieux soumirent leur carnet de notes à M. Gaspard, puis à M. Gervais. Celui-ci l'examina avec la plus vive attention, glissa sur la page blanche, qu'il supposa avoir été sautée par distraction et ne remarqua que des notes relativement excellentes.

A la manière dont il inclina la tête en parcourant le carnet, à la façon dont il sourit, en le leur rendant, ses deux jeunes protégés se sentirent revivre.

— Allons, mes amis, c'est très bien, leur dit-il. Persévérez dans cette >oie ; continuez à être bien studieux; et nous vous trouverons vite un emploi.

Ces paroles encourageantes produisirent sur le cœur de Louis et de Julien l'effet d'un baume onctueux. En quittant l'apparlemeut de leur protecteur, ils tirent mille foHes, bondirent dans l'escaher pour manifester leur contentement.

Si M. Gervais se déclarait satisfait des deux frères Dupont, M. Gaspard, de son côté, n'en était pas moins fier.

Chaque fois qu'il rencontrait son riche locataire, le concieige se permettait de l'arrêter pour lui dire, la face rayonnante :

— Eh bien, monsieur Gervais ! Ils nous font honneur, nos petits !

— Mais certainement, mon brave père Gaspard, certainement.

— Vous verrez que nous arriverons à quelque chose avec eux.

— J'y compte bien.

Le fait est qu'ils pouvaient s'estimer heureux de leur application et de leur conduite. M. Yalentin lui-même en était très content. Ses nouveaux élèves faisaient des progrès rapides, Julien avait bien une tendance à ne pas toujours écouter les explications avec une attention très soutenue ; mais ce travers était le fruit de la légèreté et la conséquence de sa jeunesse. Quant à Louis, il ne perdait pas une des paroles du maître.

Aussi, leur existence avait-elle bien changé. En les voyant animés de cette bonne volonté, chacun s'intéressait à eux. Les voisins même, qui

avaient fini par les remarquer et les connaître, leur témoignaient une Tive sympathie. Chez M. Gcrvais, par exemple, la satisfaction se traduisait dune façon plus pratique. Deux ou trois fois par semaine, il chargeait un de ses domesti(iues d'aller mettre un peu d'ordre dans le cabinet du sixième. Louis et Julien s'y trouvaient logés maintenant au milieu fun confortable relatif. M. Gaspard leur avait monté deux vieilles chaises de bois, abandonnées jadis par des locataires qui les avaient descendues à la cave. Eux-mêmes avaient fait la découverte d'un bougeon* de faïence jeté aux ordures et auquel il ne manquait que l'anse et un morceau du pied. De son côté, le domestique de M. Gervais avait tixé sur un des murs du cabinet un porte-manteau à deux têtes, qui servait aux deux frères à suspendre leurs effets; et pour que ces vêtements ne prissent pas la poussière, il imagina de clouer une lustrine qui

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recoLivi'irail cette modeste garde-robe. Il installa également contre le mur une tablette en bois qui leur servit d'étagère.

11 n'y eut pas jusqu'à M"' Adélaïde qui;, voyant les deux frères pris en afîection par leur entourage, ne voulut avoir l'air do se montrer aimable vis-à-vis deux. Devant M. Gervais, elle leur souriait du bout dei lèvres. Mais, au fond, elle conservait contre eux une terrible rancune. D'abord parce qu'ils semblaient avoir eu raison de ses tracasseries, en rentrant dans la maison d'oii elle les avait chassés , — ce qui blessait son amour-propre ; et ensuite parce qu'ils avaient fait mettre en évidence un des plus vilains côtés du caractère de M"" Beaujolais, qui était, on 1« sait, la meilleure amie de la concierge.

Six semaines s'écoulèrent.

On se trouvait alors, aux premiers jours de juin de l'année 1875. Louis et Julien continuaient d'aller régulièrement à l'école et de satisfaire M. Yalentin.

Le temps commençait à leur paraître long; non pas qu'ils prissent l'étude en aversion ; mais parce qu'il leur tardait au contraire de pouvoir être aptes à occuper l'emploi dont M. Gervais leur avait parlé.

Enfin, un soir, Louis rentra toutjoyeux.il courut dans la loge duconcierge et lui dit, rayonnant :

— Monsieur Gaspard ! C'est fini! . . . Maintenant nous savons lire et écrire. . . couramment ! . . .

— Vous savez lire couramment ? répéta le concierge, avec un sourire éclairé. . . Ah ! voilà qui va f^iire plaisir à M. Gervais. . . Dès ce soir, je lui apprendrai cette bonne nouvelle. . . Eh bien, voyons, mes amis, il faut que je juge un peu par moi-même de vos progrès. . . Tiens, Louis, voici mon journal. . . Lis-moi le commencement de l'article.

Louis s'empara du journal, s'approcha de la fenêtre et lut sans hésitation, en faisant même les liaisons voulues.

— Très bien ! dit le concierge ! très bien ! ... A ton frère, à présent . . . Julien prit le journal et lut à son tour. Mais M. Gaspard constata

une différence sensible entre sa lecture et celle de son frère. Non seulement il ne faisait pas les liaisons ; mais il confondait encore quelques lettres. Le concierge ne put lui adresser les mêmes compliments qu'à Louis. !iL,]ii'

— Ah ! mon garçon, lui dit-il, tu as bien fait quelques progrès depuis le mois dernier ; mais pas encore assez pour qu'on puisse te trouver un

emploi. . . Oh ! non ! . . . Eltu comprends, ajouta-t-il sur un ton de reproche, il faut te dépêcher. . . . Voilà six semaines que vous êtes à la charg*»deM. Gervais... Tu devrais l'appliquer davantage; et mieux profiter des leçons de l'instituteur. . .

Juhen se montra assez humilié de cette juste réprimande. Louis aussi l'écoutaavec un profond regret. Mais il promit d'en faire son profit.

Dès le lendemain, il acheta, avec les quelques sous qu'il possédait, un paquet de bougies, rapporta un livre de l'école; et le soir, avant de se coucher, fit répéter à son frère les leçons de la joui'née .

Au bout de quinze jours, Julien savait aussi bien lire que lui. Cette fois, l'enfant descendit, passa avec succès un nouvel examen chez le concierge, auquel il lut sans une hésitation, les deux premières colonnes du journal; et M. Gaspard, sans perdre un instant, alla tout joyeux annoncer à M. Gervais qu'il pouvait s'occuper de chercher une place pour ses deux jeunes protégés. . .

II'! li'ji!

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