CHAPITRE XII
Enfin, ils savaient lire ! . . . Ils pouvaient travailler ! . . . Ils allaient être à même de gagner leur vie ! . . .
On ne se figure pas la joie qu'éprouva Louis Dupont, lorsqu'il fut par- Tenu à ce résultat. Il lui semblait qu'une ère nouvelle commençait pour lui; qu'il avait enfin conquis sa place au soleil; qu'il n'avait plus qu'à vouloir, pour s'assurer une aisance indépendante et ne plus être à la charge à personne.
En apprenant cette bonne nouvelle, M. Gervais adressa à ses protégés les plus sincères félicitations. Sans doute, trouvait il, Julien eût bien été d'âge à rester davantage à lécole, pour continuer son instruction, acquérir les premières notions d'orlliographe, étudier l'histoire, la géographie ; mais il avait pris vis-à-vis des enfants un engagement qu'il fallait tenir. 11 avait promis de leur trouver une situation dès qu'ils sauraient lire. Les deux fières avaient atteint ce but; M. Gervais n'avait plus qu'à faire honneur à sa parole. Aussi bien, n'était-il pas fâché d'alléger le poids de la tâche qu'il avait assumée en les prenant complètement à sa charge.
S'adressant donc à ses jeunes protégés, il leur dit :
— Eh bien, mes amis, vous savez quelles étaient nos conventions ;
VOUS avez été des garçons honnêtes et laborieux ; je n'ai plus qu'à m'acquitter envers vous. . .
Il s'assit à son bureau, prit une feuille de papier à lettre, réfléchit un instant et écrivit ù son ami M. Jimet, chef du personnel de la grande Imprimerie de la rue de Fleurus. Sa lettre faite, il la cacheta et la remit aux deux frères qui, debout derrière lui, se regardaient en riant de bonheur.
— Voilà, leur dit-il; maintenant que vous savez hre, vous allez porter cette lettre à l'adresse indiquée... El tâchez d'être bien gentils, pour que la personne à laquelle je vous recommande vous accepte dans sa maison qui est une des premières de Paris... Vous entendez bien ce que je vous dis : une des premières maisons de Paris...
Les deux frères fixèrent sur leur protecteur des regards brillants comme des éclairs, et répondirent :
— Oui, monsieur... nous serons bien gentils...
— Peut-être, ajouta M. Gervais, n'y aura-t-il pas de place tout de suite ; mais, qu'à cela ne tienne ; je consentirai à vous conserver encore ici pendant une quinzaine de jours, un mois, s'il le fa ut; enfin, jusqu'à mon départ de Paris.
Louis et Julien se confondirent en remerciements. Ils prirent la lettre et, fous de joie, montèrent dans leur cabinet pour revêtirleurs effets les plus convenables. Malgré les hbéralités de leurs deux protecteurs, leur vestiaire n'offrait pas un grand choix de vêtements. Cependant, ils mirent ceux qui leur parurent le moins défraîchis, cirèrent scrupuleusement leurs chaussures, se brossèrent, se peignèrent, et descendirent avec leur lettre, soigneusement pliée dans une feuille de journal.
Arrivés au bas de l'escalier, ils allèrent frapper à la loge du concierge :
— Eh bien? leur demandaM. Gaspard, qu'a dit M. Gervais ?
— Il nous a complimentés... et nous a donné cette lettre pour le chef du personnel d'une imprimerie de la rue de Fleurus.
— Ah? et vous allez la porter?
— Oui, monsieur.
— Allons, bonne chance, mes amis, bonne chance ! Vous voyez que M. Gervais tient sa promesse. . .
Et il ajouta d'un air résigné et dolent, le cœur tout remué d'émotion. .► — ^ Alors, voilà que vous allez nous quitter ?
— -Peul-êlre pas tout de suite, répondit Louis, s'il n'y a pas de place^ nous serons obligés d'attendre ; et M. Gervais a dit qu'il voudrait bieo, nous garder ici tant qu'il n'y aurailpas une vacance. . .
f A la p<?nsée de celte séparation, le concierge agita doucement la tète d'un air pensif.
r Cela lui faisait gros cœur, en etfet, de songer que ses protégés allaient bientôt parlir ; car il était évident que Tliospitalité que leur offrait M. Gervais ne pouvait passe prolonger indéfiniment. Il avait bien voulu consentir à recueillir les deux frères provisoirement ; mais du jour où ils auraient une place, où ils seraient en mesure de gagner leur vie, il leur rendrait la liberté.
Or, pour M. Gaspard, Louis et Julien semblaient être maintenant non seulement de la maison, mais presque de sa famille. On s'attache aux gens qu'on recueille dans la misère et qu'on voil prospérer progressivement. Le concierge les avait pris eu atTection. Et puis, cela lui paraissait si bon à lui, le vieux père Gaspard, de leur parler de temps à autre de son pays, des gens qu'il avait connus Leurs jeunes discours faisaient refleurir ses vieux souvenirs. Lux-mêmes étaient pour lui un double sujet d'intérêt. Il les suivait avec bonheur dans leurs différentes étapes. Connaissant les premiers chapitres de leur roman, il voulail en savoir aussi l'épilogue. Et à présent qu'il s'était habitué à eux, à présent qu'il les estimait, il allait être obligé de s'en séparer.
.Attendri par ces tristes pensées, il resta un moment absorbé, lorsqu'il les vit prêts à partir pour aller porter leur lettre à l'impripieriede la rue deFleurus. Puis, aspirant une forte prise, il leur dit : ,: ,: , ,; [ ,;,
— Eh bien, partez ! mes amis, parlez! ... Et tàch,ç? dç, fjéiissir..
— Nous allons voir, monsieur. ' ,! ,,,
— Vous reviendrez me faire connaître la réponse?
— Soyez tranquille. A bientôt, monsieur Gaspard. I — A bientôt, mes amis.
Ils le saluèrent, et, après lui avoir serré la main, descendirent le boulevard Sébastopol pour se diriger du côté de la rue de Fleurus. N'étant encore jamais allés dans le quartier du Luxembourg, ils furent obligés à plusieurs reprisés de demander leur chemin. Ces tâtonnements leur rappelèrent leur arrivée à Paris, lorsqu'ils se firent indiquer pour la première fois la rue Quincampoix. Mais quelle différence entre les deux époques! Si, connaissant l'avenir, ils avaient su quelles infortunes,
quelles angoisses cruelles leur élaienl réservées, auraient-ils jamais pensé arriver si vite à un pareil résultat, cà pouvoir apprendre à lire et à écrire, étant hébeigés et nourris ?. . .
Savoir* lire et écrire !. . . mais c'était le plus beau capital que leurs protectbui's pouvaient leur mettre entre les mains. Ils leur eussent donné des centaines de francs, qu'ils ne leur auraient pas confié un trésor égala l'instruction. La fortune s'envole, se gaspille, se perd; tandis queTilistruclion reste, comme ufie semence féconde jetée dans l'esprit ti qui porte chaque jour de nouveaux fruits.
Julien était encore bien jeune pour apprécier ces bienfaits ; mais son frère en comprenait toute la valeur ; et à propos du plus futile détail, du moindre renseignement h recueillir, d'une adresse à connaître, d'une direclionà prendre, il se demandait comment il aurait pu se diriger dans la vie, s'y retourner, s'y faire une place, sans les notions indispensables qu'il avait acquises, grâce aux bontés et aux libéralités de ses bienfaiteurs.
'Ces réflexions, qui lui furent suggérées par la lecture des plaques indicatrices placées à l'angle de chaque rue, détournèrent un moment son attentionldeis quicstionsque son jeune frère lui adressait chemin faisant. Maisils'y arracha bientôt pour écouter Jidien qui lui demandait :
— Qui sait combien nous gagnerons ? Peut-être autant que Pied-léger dans son restaurant-, n'est-ce pas ?
— Il gagnait quarante francs, lui.
— Eh bien, nous les gagnerons peut-être. ! ^*— Oh! ce serait trop beau !
— Dis donc, Louis, nous pourrions aller au théâtre, n'est-ce pas?
— Il vaudrait bien mieux nous acheter d'autres effets, pour remplacer les nôtres qui sont troués... Et puis, ajouta Louis, il faudrait songer à notre entretien; car M Gervais ne peut pas toujours nous nourrir.. Nous aurions sans doute notre petite chambre à payer.
— Eh bien. M Gaspard ne peut donc pas nous laisser encore un peu dans la maison ?
— Nous verrons, répliqua Louis. Malheureusement AI. Gervais s'en va à la campagne à partir du mois prochain ; c'est lui-même qui me l'a dit ; et je crains bien que, pendant son absence, M"^ Adélaïde ne nous fasse des misères..,
— Oh ! reprit Julien qui connaissait le côté faible de la concierge, en lui récurant son cuivre... elle ne dira rien...
304 LE GRAND FHEHE
Endevisantainsi,ilsmontcrentlc boulevard Saint-Michel et longèrent, suivant l'indication qu'on leur donna, la rue Racine jusqu'à l'Odéon. Arrivés là, ils entrèrent, par la porte de la rue de Vaugirard, dans le jardin du Luxembourg, le traversèrent et se trouvèrent enfin dans la rue de Fleurus, devant l'imprimerie où M. Gervais espérait les faire placer.
Il nous paraît à propos de dire, ici, qu'en les destinant à l'imprimerie, leur protecteur ne suivait aucun plan préalablement conçu par lui. Tout, dans cette circonstance, se ramenait à une simple question de relations. M. Gervais s'était tourné de ce côté, parce qu'il connaissait M. Jimet, démis volontairement depuis peu de ses fonctions de préfet, comme il eût envoyé les deux frères frapper à une autre porte, s'il avait cru jouir d'un crédit égal auprès du chef d'un autre établissement.
Louis et Julien Dupont venaient donc d'arriver à l'imprimerie, et au moment d'entrer, ils sentirent leur cœur battre violemment devant cette grande construction imposante, aux murs percés d'une suite de petites fenêtres, d'où s'échappait comme un bourdonnement d'industrie active. L'un d'eux s'approcha d'une de ces fenêtres et aperçut par le trou d'une Titre brisée une multitude d'ouvriers vêtus de vestes bleues, au milieu d'un mouvement de machines qui fonclionnaient, de feuilles blanches qu'on manipulait. Cette courte vision leur donna une idéede l'importance de la maison à laquelle on les adressait.
En portant la main à sa poche, pour en retirer la lettre de recommandation, Louis ne put s'empêcher de réprimer un sentiment d'appréhension.
— Qui sait, pensa-t-il, si Ton voudra nous recevoir, s'il y aura une place pour nous ?
Enfin, il fil mentalement les vœux les plus ardents pour la réussite de sa démarche, et se décida à franchir avec son frère le seuil de la grande porte, au frontispice de laquelle il lut ces mots gravées en lettres doréessur une plaque de marbre noir :