‹ Le grand frèreChapitre 52 sur 84 · IMPRIMERIE GÉNÉRALE · texte numérisé non relu

IMPRIMERIE GÉNÉRALE

A peine entrés, ils s'adressèrent au concierge :

— C'est bien ici, M. Jimet?

Un homme leur répondit :

— C'est ici ; qu'est-ce que vous lui voulez?

— Nous avons une lettre pour lui, de la part d'un monsieur qui le connaît.

Le concierge avança la main :

— C'est bien, dit-il, on la lui remettra.

— Non, monsieur, nous voudrions le voir, reprit Louis.

— C'est qu'il est très occupé, M. Jimcl... Knfin, essayez toujours... Prenez cet escalier ; et puis vous demanderez. . . C'est au premier, au fond de la galerie, à gauche. . .

Les deux frères remercièrent Ils suivirenl l'indication du concierge et, après avoir gravi l'escalier, aux murs duquel ils lemarquèrent de superbes gravures encadrées, ils arrivèrent au bureau du chef du Personnel.

M. Jimet se trouvait, en effet, très occupé, en ce moment. Aux allées

el venues continuelles des personnes qui sillonnaient les abords de son cabinet, au nombre de solliciteurs qui encombraient son antichambre, les protég<''s de M. Gervais devinèrent l'importance des fonctions du personnage auquel on les recommandait.

Leur trouble augmenta encore, à la vue de la mise des autres visiteurs, dont la stricte correction faisait ressortir plus cruellement leur misère et leur pauvreté. A côté d'eux, ils se sentirent bien humbles, bien petits.

Cependant, ils cherchaient à surmonter leur embarras, en attendant patiemment leur tour. Peu à peu, le monde s'écoula, et. sur l'invitation d'un garçon de bureau, les deux frères pénétrèrent timidement dans le cabinet du chef du Personnel.

M. Jimet était un homme d'une cinquantaine d'années, grand, chauve, puissant, à la figure ronde et colorée, entourée de favoris blancs soigneusement taillés.

En voyant entrer les deux frères, il se retourna sur son fauteuil et leur dit:

— Qu'est-ce qu'il y a, mes amis?

Timidement, Louis s'avança, son chapeau à la main, présenta lalettre et répondit :

— Monsieur, nous venons de la part de .^L Gervais. . .

— Ah ! c'est vous qui venez de la part de M. Gervais ? fil leur puissant interlocuteur, en prenant la lettre avec l'air de savoir de quoi il s'agissait.

— Oui, Monsieur, ajouta Louis encouragé, dès les premiers mots, par l'amabilité de cet accueil.

— Je sais. . . je sais... poursuivit M. Jimet; M. Gervais m'avait en effet parlé de vous.. .

En disant ces mots, il prit sur son bureau un coupe-papier en ivoire, s'en servit pour ouvrir l'enveloppe el lut la lettre de recommandation qui venait de lui être remise.

Voici ce que lui disait M. Gervais :

Mon cher ami.

Je vous envoie les deux jeunes enfants dont je vous avais parlé, l'autre J!)ur. Vous pouvez avoir confiance en eux. Ignorants, il y a deux mois, ils savent aujourd'hui lire et écrire. Ils sont allés à l'école, oii ils n'ont

pas cessé, depuis leur entrée, de donuer des marques de bonne volonté et d'application. Ils sont animés des meilleures dispositions.

Ils n'ont j)lus ni père, ni mère, ni aucun autre parent qui puisse s'occuper d'eux. Leur situation est suffisamment intéressante pour que vous vouliez bien, à votre tour, leur porter quelque intérêt, et leur trouver, s'il est possible, un modeste emploi dans votre imprimerie.

Acceptez donc à déjeuner chez moi, un de ces jours, avant la fin du mois! Je dois quitter Paris au commencement de juillet. Excusez-moi de ne pas m'être rendu à votre aimable invitation de samedi. .Je suis accablé de travail, et tourmenté par la santé de ma femme qui ne va pas.

Merci d'avance et mille fois à vous.

. Gervais.

Pendant la lecture de cette lettre, les deux frères ne détachèrent pas les yeux du visage de M. Jimet, Celui-ci prit connaissance de cette recommandation jusqu'à la dernière ligne. Quand il fut arrivé à la fin, il releva la tête, examina la physionomie de ces deux jeunes visiteurs et dit:

— En etfet, M. Gervais m'avait parlé de vous ; mais il a oublié de me parler d'une chose... de votre jeunesse, fit-il en agitant la tête d'un air embarrassé. Vous êtes trop jeunes pour que je puisse vous employer.

Ces paroles produisirent sur les deux frères l'effet d'un coup de massue. Ils devinrent d'une pâleur mortelle. M. Jimet se tourna du côté de Julien et hii demanda :

— Quel âge as-tu, mon ami ?

— Dix ans... monsieur...

Le chef du personnel se renversa sur son fauteuil, à la façon d'un homme qui s'évanouit, écarta les bras et ajouta :

— Dix ans !.., qu'est-ce que tu veux que je fasse de toi, à dix ans?

— Lui donner un petit emploi, murmura doucement Louis.

— C'est impossible, mon ami ; absolument impossible ; il ne nous est pas permis d'employer dans les manufactures des enfants âgés de moins de douze ans...

— Douze ans! répéta Louis d'un air consterné... Il faudrait attendre encore deux ans !...

M. Jimet plissa le front, fit entendre un petit bruit de langue, comme un homme vexé de ne pouvoir rendre service à un ami. et reprit :

— C'est impossible... Eh bien, et toi, mon ami, demanda-t-il à l'aîné des deux frères, après un silence, quel âge as-tu? tu dois avoir plus de douze ans?

— J'en ai quatorze, bientôt et demi., répondit Louis.

— A la bonne heure... C'est tout différent... Toi, tu pourrais entrer... Sais-tu bien lire et bien écrire?

— Oui, monsieur.

— Tu sais compter?

— Aussi...

— Tu es bien dans les conditions voulues, mon ami ; quant à ton frère ... 11 n'y a pas moyen de l'employer ici, à cause de sa jeunesse.

— C'est que je ne voudrais pas le quitter, dit Louis.

— Sans doute, je comprends cela ; surtout si vous n'avez plus de parents ; mais nous nous heurtons ici contre une difticulté insurmontable... Il y a une nouvelle loi qui nous défend d'employer les enfants trop jeunes.

— Pourtant, monsieur, murmura Julien, vous verrez... je travaillerai comme si j'avais douze ans...

Cette naïveté fit sourire M. Jimet qui répliqua :

— (^'est bien gentil, mon ami, ce que tu dis là; mais la loi est formelle et n'admet aucune exception...

Les deux hères se regardèrent d'un air navré. M. Jimet, les deux bras sur son fauteuil, les examina avec intérêt. A son attitude, à l'expression de sa physionomie, on comprenait combien il regrettait de ne pouvoir accueillir favorablement la demande de ces jeunes candidats. Mais les articles de la loi récente, promulgée depuis le mois de mai 1874, étaient bien explicites et bien formels. Il n'y avait pas à vouloir aller contre.

— Voilà, mes pauvres enfants, voilà la situation^ reprit M Jimet en se penchant vers les deux frères. Enfin, il ne faut pas vous désespérer .. Je jiourrai toujours l'occuper, toi, mon grand, fit-il en s'adressant à Louis Seulement, je n'ai pas de place à l'offrir en ce moment... Il faudrait attendre qu'une vacance se produisît... Ce serait l'affaire de quelques jours .. Il y a des changements à faire dans le personnel ; et alors je pense que je pourrai profiter de ce mouvement pour te trouver une place...

— Bien, monsieur, répondit doucement Louis.

— Où demeurez-vous, pour linstaut ?

— Hue aux Ours, dans la même maison que M. Gervais.

— Ah bon!... bon!... eli bien, c'est entendu, dès qu'il y aura une place, je vous ferai signe...

M. Jimet, dont les instants étaient comptés, se leva pour signifier aux deux frères qu'il ne pouvait les conserver davantage dans son cabinet. En se dirigeant vers la porte, il reprit :

— Vous direz à M. Gervais combien je regrette de ne pouvoir vous occuper tous les deux ; mais, je le répète, c'est une chose impossible... Du reste, ce n'est qu'une affaire de temps. Lorsque ton frère sera d'âge à rentrer chez nous, on en reparlera. Quant à toi, ajouta-t-il en désignant Louis, tu peux toujours te procurer les pièces nécessaires: ton acte de naissance, un livret et un certificat de l'instituteur, constatant que tu sais lire, écrire et compter.

— Allons, bonjour, mes enfants, et présentez mes amitiés à M. Gervais.

— Nous ferons la commission ; bonjour, monsieur. . .

La porte du cabinet se referma, et les deux frères, après avoir longé la galerie, redescendirent l'escalier et se retrouvèrent dans la rue de Fleurus. Ils s'arrêtèrent un moment sur le trottoir, devant l'entrée principale de l'imprimerie. Leur déception était cruelle. Même avec la recommandation de M. Gervais, ce protecteur influent qui les avait fait admettre à l'école de leur quartier, qui les avait pris en intérêt, on les trouvait encore trop jeunes. . . Ils seraient donc toujours trop jeunes ?

Avant de s'éloigner, comme si la vue du but presque atteint eût augmenté encore la vivacité de leurs regrets, ils jetèrent ensemble un nouveau regard sur la. large façade du bâtiment, déplorèrent la rigidité inflexible de la loi qui mettait l'un d'eux dans l'impossibilité de gagner son pain ; et reprirent tristement la direction de la rue aux Ours.

Si élevé que fût l'obstacle, il n'était pas sans doute insurmontable; mais le tempsseul pouvait aplanir cette difficulté. Or, cette attente forcée, cette inaction imposée au phis jeune des deux frères étaient, dans la circonstance, si onéreuses, qu'ils ne savaient quel parti prendre. Valait-il mieux n'accepter une place que dans une maison qui pût les employer tous les deux à la fois ; ou bien était-il plus avantageux pour eux de profiter du privilège exclusif réservé à Louis, qui seul, vu son âge, pouvait entrer à l'imprimerie ?

La question était fort grave. M. Gervais, allant quitter Paris, cesserait prol)ab]ement de conserver les deux frères dans le cabinet; dans tous les cas, il ne serait plus là pour les nourrir. Us avaient donc tout intérêt h accepter le premier emploi qui s'offrait à eux, afin de gagner le plus vite possible de quoi subvenir à leur nourriture et à leur entretien.

D'autre part, si Louis entrait àl'imprimerie, qu'allait-il faire de Julien? Parviendrait-il aie placer dans une autre maison? Y serait-il accepté? La condition d'Age exigée par la loi s'appliquait-elle à tous les établissements occupant déjeunes ouvriers, ou bien ne visait-elle que les manufactures, telles que les imprimeries?. . .

Celte question, comme on le pense, fut pour Louis une source de préoccupations. Et ! quelle désillusion de ne pouvoir entrer dans la même maison que son frère ! quel regret d'être obligés de travailler chacun de son côté; au lieu de partir ensemble le matin, de revenir ensemble le soir !

Et il fallait avoir douze ans, pour entrer à l'imprimerie de la rue de Fleurus! C'est-à-dire que Julit n ne pourrait y être accepté que dans doux ans ! . . . Deux ans ! . . . Qu'allait-il devenir pendant ce temps ?

Chemin faisant, ils s'eniretinrent de ce grave sujet, de sorte qu'ils ne furent guère joyeux lorsqu'ils rentrèrent chez le concierge. A la tristesse dont leur physionomie était empreinte, à la morosité de leur attitude» M. Gaspard, qui attendait leur retour avec impatience, devina tout de suite le résultat de leur démarche.

— Nous n'avez pas réussi ? leur demanda-t-il vivement.

— Julien esttrop jeune ! répéta Louis d'un air découragé.

— Tropjeune? répondit le concierge.

— 11 faut avoir douze ans, pour entrer à l'imprimerie.

Comme si M. Gaspard eût été frappé d'une illumination soudaine, portant brusquement la main à son front, il reprit :

— Attendez donc !.. Je me souviens ! . . Mais c'est vrai ! . . C'est vrai, fit-il tout consterné, j'ai lu cela dans le journal. . . J'aurais dû y penser... Il y a une loi nouvelle qui a passé, sur le travail des enfants . . .

Et il murmura en lui-même:

— Comment se fait-il que M . Gervais n'y ait pas songé ?

— Ah! mes pauvres amis, ajouta-t-il avec chagrin; et alors, naturellement, ce monsieur n'a pas voulu de vous?

— Tl a répondu qu'il m'écrirait dès qu'il yauraitune placepour moi i

mais que Julien ne pourrait pas entrer avant l'âge de douze ans. . .

— C'est-à-dire seulement dans deux ans?

Les deux frères agitèrent la tête en signe d'assentiment.

— Eh bien, et toi, Louis, reprit 31. Gaspard, est-ce que tu entrerais dans de bonnes conditions?

— Je ne sais pas, monsieur, M. Jimet m"a dit seulement de présenter mon acte de naissance, un livret, et un certificat de l'instituteur.

— Pour ton acte de naissance, il faudra écrire au pays... Pour le reste, c'est facile, on ira trouver M. Valentin. Enfin, poursuivit le concieige, dès que M. Gervais rentrera, vous irez lui rendre réponse. . . Mais il sera bien peiné de ce qui arrive. . . Il n'aura plus pensé à la nouvelle loi, voyez-vous. . .

— Peut-être, dit Julien, qui se sentait tout mortifié, peut-être voudra-t-on nous prendre tout de même dans une autre maison?. . .

— M. Gervais verra cela, mon ami.

A ce moment, M"° Adélaïde qui ne savait pas que les deux frères étaient de retour, sortit du fond de sa cuisine.

— Eh bien? demanda-t-elle avec curiosité, en les apercevant.

— Eh bien, Julien est trop jeune, lui répondit son frère.

On aurait appris à la concierge la plus heureuse des nouvelles qu'elle n'eût pas été plus rayonnante :

— Trop jeune ? reprit-elle ; parbleu! je m'en doutais bien, moi. . . Et elle repartit aussitôt en s'écriant :

— Est-ce qu'ils seront jamais bons à quelque chose, tes vagabonds ramassés au milieu de la rue?. .

Cette cruelle réflexion blessa si vivement les deux frères qu'ils sentirent aussitôt les larmes leur monter aux yeux. Mais M. Gaspard, quoique indigné des paroles de sa sœur, essaya de les consoler ; et il les engagea encore à reprendre courage, tandis que ses infortunés protégés gravissaient les premières marches de l'escalier, pour remonter -^lans leur cabinet.

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