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CHAPITRE XIII

ou LES CHOSES SE COMPLIQUENT

La réponse inattendue de M. Jimet, qui venait d'anéantir en partie les espérances des deux frères, rendit aussi M. Gervais très perplexe, lorsqu'il apprit, quelques heures plus lard, le résultat de cette première démarche.

— Comment, dit-il, M. Jimet n'accepte pas Julien ?

— Ume trouve encore trop jeune, monsieur, répondit l'enfant.

— Et pourquoi trop jeune ?

— Parce qu'il paraît, dit Louis, que depuis quelque temps il y a une loi qui défend d'employer les enfants dans les imprimeries, avant l'âge de douze ans . . .

— Ah ! fît M. Gervais en se souvenant aussitôt, la loi sur le travail des enfants mineurs employés dans l'industrie. . . Une loi nouvelle. . . Effectivement. . . C'est vrai, ajouta-t-il, l'air ennuyé, en secouant la tête et en se tordant la moustache d'un air familier. . . De sorte que iM. Jimet ne veut pas de Julien. . . Eh bien, et toi ?

— M. Jimet consent bien à m'occuper, moi, répondit Louis; seulement, il m'a dit qu'il n'y avait pas de place pour le moment, et qu'il m'écrirait dès qu'il y aurait une vacance ...

- Ainsi, fit M. Gervais, pour toi ce serait une chose entendue?

A peu près, oui, monsieur. .. H faut que je fasse venir mon acte de naissance, un livret, et que M. Yalentin me donne un certificat pour attester que je sais lire, écrire et compter.

- Bien, tout cela nest pas dllficMe à obtenir. . . Enfin, poursuiMt M Gervais, toi, tu dois être conlenl, pour ta part ?

- Certainement, monsieur ; cependant cela me paraîtra bien pénible d'entrer seul krimprimerie, si mou frère est obligé d aller travailler

ailleurs. . , , -,

- Et pourtant, mon ami, s'il n y a pas d'autre parti a prendre. .1

faudra bien s'y résoudre.

Louis agita la tête d\in air pensif. Julien ajouta :

- Mais enfin, monsieur, si nous ne pouvons pas entrer ensemble a

l'imprimerie, puisqu'il faut avoir douze ans, et que je n'en ai que dix; serons-nous peut-être acceptés tous les deux ailleurs, où l'on sera moins difficile, ..

— En effet, dit Louis, mon frère ne pourrait-il pas entrer dans une autre maison, oià je trouverais également un emploi?

Pour leur répondre, M. Gervais n'eut qu'à se rappeler les termes de la loi, dont il avait oublié un instant la récente promulgation et qui était formelle à cet égard. Cette loi ne visait pas plus spécialement les imprimeries que les autres usines. Elle s'adressait à tous les chefs d'établissements sans exception, et leur défendait d'une manière absolue d'assujétir les enfants à un travail suivi, avant que ceux-ci eussent atteint leur douzième année.

Dans ces conditions, toutes les usines, toutes les manufactures se trouvaient fermées pour deux ans encore au jeune Julien. Il ne pouvait plus espérer entrer que dans une maison de commerce, et quelle maison devait consentir à occuper un enfant âgé de moins de douze ans ?

La situation était effectivement fort embarrassante. Cependant, M. Gervais engagea Louis à ne pas se tourmenter, Julien à ne pas perdre courage et il les congédia en leur donnant l'assurance qu'il allait s'occuper d'eux aclirement, pour arriver à une solution.

De l'aîné des deux frères, M. Gervais s'inquiétait peu. Il espérait bien qu'à la première vacance, M. Jimet l'appellerait. Selon lui, cette circonstance ne devait pas tarder à se présenter dans une maison de l'importance de celle à laquelle il s'était adressé. Mais c'était Julien qui le préoccupait.

Que faire, en effet, d'un enfant de dix ans? La tâche était lourde pour quiconque eût consenti à l'assumer. Certainement, M. Gaspard n'eût pas mieux demandé que de se charger complètement de son jeune protégé. Mais, indépendamment des obstacles que sa sœur n'aurait pas manqué de mettre à la réalisation d'un projet pareil, ses ressources personnelles ne lui permettaient pas de donner suite à cette combinaison. Le propriétaire, qui faisait argent de tout, n'aurait pas prêté gratuitement le cabinet. Il aurait fallu en payer le loyer. Dix francs par mois, c'était beaucoup pour le concierge.

Quant à Louis, il n'entrevoyait pas la possibilité de subvenir à l'entretien de son frère, avec les modestes appointements qui lui seraient accordés à son entrée dans l'imprimerie. Il ne pouvait donc rien faire en la

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circonstance. D'autre part, ^L Gervais, qui devait procliaiuemcnt quitter Paris, se souciait peu d'y entretenir le jeune Dupont. 11 croyail aNoir déjà assez fait pour lui .

Chacun, de son côté, cherchait la solution de ce problème difficile. Personne n'en trouvait.

— Eh bien, dit le jeune Julien plein de bonne volonté, qu'on m'achète une boîte et des brosses, et j'irai cirer des souliers pour gagner ma vie, puisque personne ne veut de moi !

Il proposait aussi, emporté par son imagination d'enfant, d'être commissionnaire, de se faire porteur de dépêches, comme ces jeunes employés qui sillonnent Paris avec une casquette ronde à galon bleuet une sacoche sur le dos.

11 ne se doutait pas que, si petits qu'ils fussent, ces enfants avaient au moins douze ans.

Douze ans! c'était l'âge légal. Partout, il fallait avoir douze ans.

Sans doute, de toutes les combinaisons, la plus sage eût été de laisser Julien à l'école, jusqu'à ce qu'il eût atteint cet âge réglementaire. .Alais la même question se représentait sous les mêmes faces : qui paierait l'entretien du jeune écolier?

11 ne restait donc plus qu'un espoir, celui d'arriver à placer le petit Dupont jusqu'à l'âge de douze ans, dans un établissement ^;*a/w?7 destiné à l'enfance.

Quand un soir, M. Gervais appela Louis et lui fît part de cette décision, le malheureux garçon devint tout blême de tristesse.

— Alors, dit-il avec abattement, nous allons nous séparer?

— Eli ! mon ami, répondit M. Gervais en écartant les bras. Comment faire autrement? Tu comprends que, devant m'absenter à la fin du mois, je ne puis consentir à laisser ton frère seul à Paris . . .

— Eh bien ; et M. Gaspard?

— M. Gaspard n'est pas riche ; et il ne peut se charger de ton frère. Toi-même, c'est à peine si tu gagneras de quoi l'entretenir. . . Il n\ a donc qu'un parti à prendre, c'est de placer Julien dans un établissement où, d'ailleurs, il sera très heureux. . .

Louis réfléchit un moment, la tête basse, le cœur oppressé de chagrin, puis demanda :

— Et où le placerait-on, monsieur?

— Où? je n'en sais rien encore ; je vais voir, m'en occuper. . . Ce

puuri'ait être dans un pelit oiivroir, clans une école professionnelle gratuite ; je ne sais où enfin ... Il doit bien exister des établissements de ce genre. . . Je le pense, du moins. . . Là, Ion frère continuerait son instruction à peine commencée, pendant que toi tu serais déjà à l'imprimerie, où tu pourrais peu à peu monter en grade, et quand Julien serait en mesure d'y entrer, tu le ferais revenir auprès de toi. . . Comprendstu?

— Oui, monsieur... Vous avez raison...

— Note bien, mon ami, ajouta tout paternellement M. Gervais, que je ne prends pas cette décision pour te faire de lu peine... Tu me connais assez pour ne pas m'attribuer une pareille intention ; mais enfin — et ici M. Gervais baissa la voix de manière à donner plus de poids à sa phrase — j'ai aussi d'autres charges ; et après ce que j'ai déjà fait, ce dont je suis très heureux, du reste, je ne puis guère continuer de subvenir à l'entretien de ton frère... D'autant plus, je te le répète, que je vais quitter Paris et que je ne sais pas encore au juste quand j'y rentrerai...

— Eh bien, monsieur, répondit Louis avec courage et résignation, je vous serai très reconnaissant de vous charger de placer Julien, puisque je suis trop pauvre pour le nourrir moi-même.

— Allons, tu es raisonnable... Gela fait ton éloge, mon ami; maintenant, tâche de préparer doucement ton frère à cette idée ; et, dès demain, je m'occuperai de chercher un établissement où je puisse le faire entrer ; et où il soit bien soigné.

Louis remercia de nouveau M. Gei'vais, et monta retrouver Julien qui l'attendait dans le cabinet du sixième.

Resté seul, M. Gerviais fit trêve à ses préoccupations personnelles, pour ne songer qu'au moyen de placer le plus jeune de ses protégés dans un établissement gratuit destiné à l'enfance. S' étant déjà intéressé à quelques familles malheureuses, dont il avait essayé de protéger les enfants, il possédait un carnet, sur lequel il se souvenait d'avoir recueilli quelques notes. Il le rechercha donc au milieu du fouillis de paperasses qui encombraient les deux côtés de sou bureau, et eut la chance de le retrouver.

Voici ce qu'il lut sur l'une des feuilles de ce carnet : « Fondation B... destinée aux enfants mineurs des familles condamnées à plus de six mois de prison; ou aux enfants signalés par les maires comme orphelins indigents. »

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— Bon, pensa M. Gervais, voilà toujours où Ton pourrait voir. Plus loin :

(( Société pour le placement et le patronage des enfants des deux sexes, rue de Turenne.

« Société protectrice de l'enfance parle docteur M...

« OEuvre de l'abbé R..., à Auteuil.

» Société des amis de l'enfance. Maison de famille, rue de Grillon. »

Le nombre de ces indications lui donna de l'espoir.

Il résolut donc d'aller frapper à ces diverses portes ; et, dès le lendemain matin, muni de son carnet, il sauta en voiture et se mit en campagne.

Il commença par aller à r Assistance publùjue, où il connaissait le chef du bureau des hôpitaux et hospices. En quelques mots, il exposa la situation du jeune Dupont, et parla de la fondation B...

La première question de son ami fut :

— Quel âge a l'enfant?

— Dix ans.

— Alors, c'est impossible. Gette fondation ne s'applique qu'aux jeunes garçons âgés au moins de quatorze ans...

— Quatorze ans? répéta M. Gervais et mon protégé n'a que dix ans à peine.

— Dans ce cas, reprit le chef de bureau, il ne vous sera pas possible de le placer. . . Il ne sera reçu nulle part, à moins que vous ne consentiez ^ le placer à l'hospice des Enfants-Assistés.

— L'abandonner?

— 11 n'y apas d'autre moyen.

— Comment, reprit M. Gervais en s'animant, il n'y apas à Paris ou dans le département de la Seine un seul établissement destiné à recevoir, à titre de placement provisoire, les enfants âgés de moins de douze ans, qui n'ont ni père, ni mère et qui ne sont pas en état de gagner leur vie?

— Il n'y en a pas de public, répondit l'ami de M. Gervais en écartant les bras. 11 faut vous adresser à des fondations dues à l'initiative privée.

— En connaissez-vous une qui vaille mieux que les autres? Le chef de bureau plissa les lèvres.

M. Gervais fut renseigné. Il remercia son ami, reprit sou chapeau et sortit.

Ainsi, à moins d'abandonner Julien, en le plaçant à l'hospice des

Enfants-Assistés, son protecteur n'avait aucun espoir de le faire entrer soit dans un orphelinat, soit dans un ouvroir public. Force fut donc de se tourner vers les élablissemenls privés.

M. Gsrvais remonta en voiture et voulant, dans la même journée, trancher cette grave question, il se fit conduire successivement :

A la Société pour le placement des enfants des deux sexes, où il échoua, Julien étant trop jeune. — Il fallait avoir douze ans.

A la Société des amis de rEnfance, oîi la réponse fut la même,

A la Société protectrice de l'Enfance, oii l'âge fut encore un obstacle.

A Auteuil, chez l'abbé R. . . , qui ne pouvait se charger de Juhen que jusqu'à sa première communion.

De quelque côté qu'il se tournât, M. Gervais se heurta contre des impossibilités. Partout il fallait avoir douze ans; partout Julien fut trouvé trop jeune. Seul, rétablissement d'Auteuil parut pouvoir se charger du petit orphelin ; mais encore n'était-ce que pour un temps limité^ après lequel il faudrait recommencer de nouvelles démarches, si Julien n'avait pas douze ans, lors de sa sortie de cet orphelinat.

M. Gervais entra chez lui exténué et découragé. En le voyant revenir, M. Gaspard qui s'intéressait vivement au succès des démarches de son locataire, lui demanda :

— Est-ce que vous avez trouvé, M. Gervais?

— Rien, mon ami, rien ; toujours trop jeune. . .

— Mais comment, répliqua le concierge, il n'y a pas un établissement qui recueille les orphelins de Vk^Q de Julien?

— Pas un qui réunisse les conditions que nous désirons ; non, mon brave père Gaspard. . . Et voici qui est plus fort, je me suis renseigné, et j'ai appris que dans le déparlement de la Seine, sur les cent trente-six établissements consacrés aux filles mineures ; et sur les dix-huit destinés aux jeunes garçons, il n'en existait pas un qui les reçût avant l'âge de douze ans, l'œuvre d'Auteuil exceptée. . .

— Eh bien, dit le concierge, si l'on voyait à Auteuil?

— J'aivu, répondit M. Gervais... Ce n'est pas encore ce qu'il nous faut.

— Ainsi, il n'v a rien?

— Rien.

— Ah ! fit M. Gaspard en sortant sa tabatière de la poche de son tablier et en aspirant une forte prise, si seulement j'étais libre. . . et un peu plus riche. . .

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— Sans doute. . . sans doute. . . je comprends, répondit M. Gervais. Et quittant le concierge l'air tout pensif, il remonta chez lui. A peine

renlré, il fit appeler Louis pour lui rendre compte de ses démarches :

— Eh bien, mon pauvre ami, lui dit-il, j'ai passé ma journée à courir de tous les côtés... Je n'ai rien trouvé...

— Rien trouvé ? répéta le jeune protégé.

— Absolument rien.

— Alors, qu'allons-nous faire?

— Je n'en sais rien encore... Je verrai de nouveau... Je tacherai de minformer si quelque peisonne riche et recommandable ne voudrait pas se charger de ton frère comme groom... comme petit domestique...

M. Gervais, accoudé sur le bras de son fauteuil, resta songeur.

— Ah! fit brusquement Louis eu essuyant une larme... Ah! monsieur... si j'avais su... je n'aurais pas quitté mon pays... Je vois ce que c'est que Paris... On nous a perdus, en nous y attirant... Là bas, j'aurais pu arriver à me placer avec mou frère... Il n'y a pas d'âge pour être garçon de ferme ou d'écurie... Le messager, M. Loisel, qui nous a conduits à Rouen, a commencé par être petit garçon d'écurie à Bayeux... Aujourd'hui, il ga,i?ne beaucoup d'argent..

M. Gervais, qui écoutait le sage raisonnement de Louis, reprit quand son jeune interlocuteur eut terminé :

— Le fait est qu'à Rouen vous seriez arrivés plus facilement à vous placer...

— Simonfrère n'avait pas mis le feu chez M. Caffin, nous y serions toujours... Nous aurions dû aller nous présenter à Yvetot, oii mon père était connu et aimé...

— Enfin, reprit M. Gervais; à présent, ce n'est pas le moment de regretter le passé, . . Ce qui est fait est fait. . . Il faut chercher, au contraire, et peut-être trouverons-nous... Pour l'instant, tu \as remonter dire à ton frère de venir dîner. . . Vous dormirez bien celle nuit ; et il faut espérer que dema n nous serons plus heureux dans nos recherches. . .

Louis remercia M. Gervais de ses bonnes paroles et se conforma à ses insiruclions. Il appela Julien, mangea d'assez bon appétit les copieuses porlious de soupe et de viande qu'on lui servit et passa une bonne nuit.

Mais, hélas ! ni le lendemain, ni le surlendemain, son protecteur ne trouva ce qu'il cherchait. On élait alors au milieu du mois de juin ; l'époque du dépai-t de M. Gervais approchait. M. Jimet avait promis

d'écrire; et Louis ne recevait rien. Son inquiétude était extrême.

Espérant d'un jour à l'autre être appelé à l'imprimerie, il n'allait plus à l'école. Julien imita son exemple. Ils s'occupèrent seulement de demander à M. Valentin le certificat exigé par le chef du personnel et d'aller prendre le livret à la mairie, M. Gervais voulut bien se charger de faire venir l'acte de naissance.

Ils passaient donc leurs journées en partie dans la maison, oii M"'' Adélaïde mettait largement à profit leurs moments de liberté, et en partie dehors, afin de se procurer une place pour le petit frère. Mais leurs recherches furent aussi infructueuses que l'avaient été celles de leur protecteur.

Cependant, comme M. Jimet avait promis d'écrire et que M. Gaspard s'inquiétait de ne rien recevoir, Louis prit le parti d'aller revoir le chef du Personnel de l'imprimerie. Celui-ci l'accueillit fort bien ; il le tranquillisa en lui réitérant sa promesse de l'appeler à la première vacance. Seulement, le mouvement dont on devait s'occuper n'avait pas eu lieu ; et la place ne se trouvait pas libre,

— Alors, je puis espérer encore? demanda doucement Louis.

— Mais certainement, mon ami ; plus que jamais ; soisbien tranquille, je ne te perds pas de vue. . . Il suffit que tu me sois recommandé par M. Gervais pour que la première place te soit réservée. . .

— Oh! merci... merci. Monsieur, répéta le jeune garçon, à qui cette nouvelle promesse rendit un peu de courage.

Il allait s'éloigner, quand il revint sur ses pas et demanda :

— Est-ce que je pourrai savoir. Monsieur, combien je gagnerai... à peu près...

— Pour la question du gain, mon ami, répondit M. Jimet, c'est autre chose.,. D'abord^ dans l'imprimerie, il y adeux parties bien distinctes: /a composition, c'est-à-dire l'arrangement des caractères qui servent à imprimer, et f impression elle-même ou le tircuje . A la composition, il faut faire un apprentissage de dix-huit mois environ, pendant lesquels on ne gagne rien...

Aces mots, Louis fit un mouvement que remarqua M. Jimet.

— Comment, on ne gagne qu'au bout de dix-huit mois?

— Oui, mon ami; mais, à l'impression, un apprentissage de quelques jours suffit largement, et l'on gagne à raison de quatre sous par heure.

— Ouatre sous par heure? répéta \iveinent Louis en avançant d'un pas... El combien peut-on travailler d'heures, par jour?...

— Cela dépend... six... sept... huit... et même neuf heures.

— Neuf heures?... Cela ferait...

Kl pendant qu'il cherchait, M. Jimet lui demanda:

~ Voyons si lu es fort en calcul... Combien cela ferait-il, neuf heures

à quatre sous ?

Le jeune Dupont réfléchit une seconde et répondit : '

— Trente-six sous. . .

Comme si, en arrivant à ce chiffre qui lui parut fabuleux, il eùl craint de s'être trompé, il reprit:

— Oh !... non.. . cela ne ferait pas taiil que ça. . .

— Mais si, mon ami, mais si; tu gagnerais trente-six sous par jour,

en travaillant neuf heures à quatre sous. . . ce qui te ferait, par mois, de quarante à quarante-cinq francs. . .

— Quarante francs ? s'écria Louis ti'ansporté de joie ; mais alors, Monsieur, je pourrai conserver mon frère avec moi, le nourrir. . . Quarante francs?. . . ^h ! mniT^ieur, Inissez-moi aller annoncer tout de suite cette heureuse nouvelle à M. Gervais et à M. Gaspard. . ,

M. Jiinel, touché des bons sentiments du jeune candidat, esquissa un sourire affable, en le voyant si lieureux.

— Eh bien, va leur annoncer cela, mon ami, lui dit-il ; et tu pourras même leur déclarer que si tes contremaîtres se montrent satisfaits de ton travail, tu monteras en grade et tu gagneras davantage. ..

Louis Dupont ne se contint plus de joie. Il salua M. Jimet, sortit précipitamment de son cabinet, et courut tout d'une traite jusqu'à la rue aux Ours.

— Monsieur Gaspard!... Monsieur Gaspard!... lui cria-t-il essoufflé, en franchissant le seuil de la maison... Je pourrai garder mon frère auprès de moi!.. J'aurai quarante francs, peut-être, quarante-cinq francs par mois ! . .

— Quarante-cinq francs par mois? répéta vivement le concierge, en sortant de sa loge à l'appel de Louis. Pas possible ?

— Si Monsieur... C'est très possible. .. C'est sûr... C'est M. Jimet qui me l'a assuré.. .

Ces cris, celte volubilité attirèrent bientôt l'attention de M'^'^ Adélaïde, qui voulut être, elle aussi, au courant de la situation.

— Comment, dit-elle avec un air de défi, toi, tu vas gagner quarantecinq francs par mois?

— Oui, Mademoiselle ... De quarante à quarante-cinq francs ! . . .

— Eh bien, reprit la concierge, j'imagine que tu ne vas plus demander la cliarité, à présent... Tu paieras ton cabinet au prix ordinaire...

— Oh !... tout ce qu'on voudra. .. Je suis trop content 1...

— Va vite annoncer cette bonne nouvelle à M. Gervais, conseilla M. Gaspard, tout ému lui-même.

— J'y vais !...

D'un bond, Louis s'élança dans l'escalier; mais au lieu de s'arrêter au premier étage, il continua son ascension et monta d'abord faire partager sa joie à Julilin. Il fut à peine entré dans le cabinet qu'il se passa entre les deux frères une scène de bonheur indescriptible, lis sautèrent

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ensemble, s'embrassèrent, se soulevèrent à bras le corps, en signe d'allégresse; enfin firent mille extravagances. . .

— Ah! maintenant dit Louis tout haletant, je vais l'annoncer à M. Gervais !

En quelques enjambées, il redescendit Tescalier et arriva chez le locataire du premier, où son entrée produisit l'effet d'une exploison.

— ^Monsieur Gervais ! . . . Monsieur Gervais ! . . . s'écria-t-il en franchissant le seuil de son cai)inet, je reviens de chez M. Jimet... Je pourrai garder mon frère avec moi ! . . .

— Ah ! fit M. Gervais, visiblement satisfait de cette nouvelle ; et comment cela?

— JVI. Jimet me prendra, dès qu'il y aura une place...

— Bon . . . bon. . . Il me l'a promis, en effet. . .

— Et je gagnerai au moins quarante francs par mois.. .

— Parfait. . . Mais comment crois-tu pouvoir garder ton frère ?

— Eh bien, Monsieur, répondit Louis, essoufflé de toutes ses manifestations de joie folle, nous qui avons vécu avec cinq sous par jour et même moins, nous pourrons bien vivre pendant un mois avec quarante francs !

— Oh ! Oh! ... fit M, Gervais, en agitant la tête d'un air d'incrédulité, cela me paraît bien difficile. .. bien difficile . . .

— Comment? répartit Louis avec animation... Mettons dix francs de loyer. . . Il nous restera encore trente francs. . . Un franc par jour . . . Avec un franc, Monsieur, on fait bien des choses. . .

— Sans doute, mon ami, sans doute, répliqua son protecteur avec un sourire bienveillant ; mais il est des circonstances oii l'on se trouve bien embarrassé avec vingt sous par jour. . . Eh bien, mon ami, moi, j'ai trouvé autre chose qui vaudra peut-être mieux encore.. .

— Mieux encore? répéta Louis.

— Eh! ma foi, oui!.. . En cherchant, on trouve; j'ai cherché et j'ai trouvé . . .

Louis écoutait, palpitant.

— Oui, mon brave enfant, poursuivit M. Gervais, une dame de nos amies, à qui j'ai parlé de ton frère, m'a indiqué un établissement où il serait au bon air, logé, nourri et instruit pour rien. De plus, cette dame se chargerait de l'y accompagner. . . Julien resterait là jusqu'à sa douzième année... Puis, quand il aurait atteint cet âge, nous le

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