‹ Le grand frèreChapitre 55 sur 84 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

En voyant revenir Louis, l'air abattu et les yeux rouges, — alors qu'il était desceudu tout joyeux de la nouvelle qu'il allait annoncer. — Julien lui demanda quelle élait la cause de celle humeur sombre.

— Qu'est-ce qu'il y a donc ? lui dit-il vivement.

— Eh bien, répondit Louis, en allant s'asseoir sur le lit, à côté de son frère, il y a que M. Gervaisa trouvé autre chose. . .

— Que veut-il que je fasse ?

— Il nous conseille de nous séparer. . .

— Nous allons nous quitter? dit Julien fort surpris, et pourquoi ?

— Parce qu'il suppose qu'avec quarante francs nous ne pourrons pas vivre tous les deux, à Paris.

— Nous ne pourrons pas vivre avec quarante francs?. . . Nous avons bien vécu avec moins, quand nous sommes arrives. . .

— Sans doute, sans doute, fît Louis, eu approuvant de la tête, nous avons vécu avec beaucoup moins.

Son avis était, en effet, qu'avec un pareil salaire, ils auraient pu se loger et rester ensemble à Paris; mais, n'osant pas répétera son frère, pour le déterminer, les raisons de M. Gervais et tout ce qu'il avait dit

32ri LE GRAND FRÈRE

des dangers qu'un enfant courait à être livré à lui-même, il n'ajouta rien.

— Et alors, reprit Julien, où veut-on que.j'aille?

— Dans une maison où tu serais au bon air, où tu continuerais ton instruction; où tu serais logé, nourri et habillé pour rien. . .

La perspective de tous ces avantages parut au jeune Dupont si séduisante qu'il répéta aussitôt :

— Comment, tout cela pour rien?

— Oui, pour rien... C'est même M. Gervais qui se chargerait de payer le voyage.

— Et où est-elle, cette maison?

— Dans le département de la Manche ; au Mont-Saint-Michel.

Les connaissances géographiques de Julien ne lui permirent pas de se rendre compte, même approximativement, de la distance de rétablissement dont lui parlait son frère; mais il est probable que l'idée de la séparation, si pénible pour l'un, l'était beaucoup moins pour l'autre ; car le jeune orphelin répliqua vivement, en songeant au voyage :

— Comment irait-on là bas ?

— En chemin de fer.

— Encore en chemin de fer ? En train de plaisir ?

— Ah! répondit Louis, je ne sais pas si le train que tu prendrais serait un train de plaisir ; toujours est-il que tu t'en irais en chemin de fer.

— Tout seul ?

— Une amie de-AP" Gervais t'accompagnerait.

L'attrait de l'inconnu, la séduction d'un nouveau voyage mihtaient singulièrement en faveur de cette nouvelle combinaison, et sans le regret de quitter son frère, Julien se serait certainement déclaré enchanté de la décision prise par son protecteur. Il répondit donc simplement :

— Eh bien, écoute, Louis, si c'est M. Gervais qui paie le voyage, et qu'il vaille mieux partir. . . je partirai . . .

— Tu consens ?... Ah ! tant mieux ! . . . tant mieux, mon brave petit Julien ! lui dit son frère en l'embrassant avec une effusion touchante. Tu es bien courageux d'accepter ainsi cet éloignement... Pour moi, c'est un grand, un très grand sacrifice que de me séparer de toi... mais puisqu'il le faut, ajouta-t-il en étouffant un sanglot... je m'y so umettrai. . .

— El puis tu pourrais venir me voir, n'est-ce pas ?

— Si le voyage n'est pas trop coûteux...

— Tu achèterais un billet . . . comme à Rouen ...

— Enfm, je ferai tout mon possible pour aller te retrouver, sois tranquille.

Et il ajouta :

— Tu es raisonnable, mon bon Julien. . . Du reste, comme M. Gervais me l'assure, cet éloignement n'est pas définitif. . . Dès que lu auras douze ans, je te ferai revenir; et tu rentreras avec moi à l'imprimerie.

— Nous travaillerons ensemble ?. . .

— Oui, mon ami, oui.

Julien entrevoyait plutôt ce voyage comme une partie de plaisir que-

330 LK GRAND FRKRE

comme un sacrifice. Aussi la bonne grâce avec laquelle il Faccepla donna-l-elle à Louis un peu plus de courage. Du moment que son frère ne souffrii'ait pas de celle séparalion, qu'avait-il besoin de s'en inquiéter? IN'étail-il pas maintenanl le chef de celte petite famille ? Ne devail-il pas se résigner à toutes les dures nécessités que lui imposerait sa situation? Pouvait-il avoir en vue autre chose que l'intérêt de son jeune frère?

— Eh bien, reprit-il d'un air décidé, puisque c'est convenu, allons l'annoncer à M. Gaspard; nous remonterons ensuile chez M. Gervais qui nous a invites à aller prendre un copieux déjeuner.

Les deux frères descendirent donc, sans plus tarder, chez le concierge.

— M. Gaspard !... M. Gaspard! cria Julien en entrant dans la loge; vous ne savez pas ? Je vais faire un voyage...

— Un voyage? répétèrent sans comprendre M. Gaspard et M"^ Adélaïde. Et oîi vas-tu faire ce voyage?

— Dans le département de la Manche !

Les concierges se regardèrent, stupéfaits.

— C'est M. Gervais qui paie mon billet...

Comme à la tristesse de Louis, M. Gaspard se douta que cette nouvelle cachait quelque dure combinaison, il demanda h Louis ce que cela signifiait.

— Eh bien, répondit l'aîné des frères Dupont, cela veut dire que je me trompais, en supposant qu'avec quarante francs je pourrais conserver mon frère auprès de moi.

— C'est pourtant de l'argent, quarante francs ! riposta M'" Adélaïde. Je voudrais bien les gagner par mois...

— Et alors, poursuivit Louis, M. Gervais m'a proposé de faire placer Juhen dans un établissement, où il resterait jusqu'à l'âge de douze ans...

— Ce serait une séparation de vingt mois environ, dit le concierge en agitant la tête d'un air pensif.

— Et comme il n'y a pas, dans le département de la Seine, d'établissement qui puisse se charger de mon frère, à cause de sa jeunesse, M. Gervais en a trouvé un au Mont-Saint-Michcl.. .

— Tiens ! fit M'" Adélaïde, c'est là que M™'= Beaujolais est allé faire son voyage de noces... Tu as de la chance, mon garçon, ajouta-t-elle d'un air d'envie, en s'adressant à Julien... Je voudrais bien être à ta place...

M. Gaspard qui comprenait Iclendue du sacrifice que M. Gervais imposait (le cette Caçon à Louis, répliqua :

De la chance?. . si lou veut; mais ce qui est agréable pour celui qui part, ne Test guère pour celui qui reste... ^ ^

— Bah ! bah! bah !.. Tu seras nourri pour rien, n est-ce pas .

— Oui, mademoiselle, répondit l'enfant.

- Eh bien, lanl que ça ne coûte rien, c'est bon... Moi, ce qu on est prêt à me donner, je l'accepte toujours...

Révolté d'une pareille théorie, Louis allait répondre sèchement a la concierge. Mais, ne voulant pas lui manquer de respect, il se contenta de

répliquer : . , z j

- Ce serait agréable si nous partions ensemble ; mais la pensée de laisser partir mon frère, de m'en séparer pour si longtemps...

-Allons! allons! reprit M. Gaspard, il ne faut pas l'attrister, mon ami ; regarde Juhen ; il est content de partir, lui...

Le jeune orphelin échangea avec le concierge un sourire d'intelligence.

- C'est sûr, dit-il, que j'aimerais mieux y aller avec Loms ; on s amuserait davantage tous les deux... Mais puisqu'on ne peut pas...

Yoilà qui est raisonné, mon garçon, reprit M^ Adélaïde, qui, pour la première fois, était de l'avis de l'un des deux frères ; tu feras ton chemin, toi..., j'aurais toujours dû parler ainsi, moi, ajouta-t-elle ; mais j ai eu trop de cœur. . . C'est ce qui a fait mon malheur. . .

M. Gaspard la regarda et n'ajouta rien.

Cependant, comme la détermination était prise, Louis n'eut plus qu a se résigner. Ayant donc in Iruit le concierge de ses projets, d quitta sa loge et, en compagnie de Julien, remonta chez M. Gervais.

— Eh bien, mon ami, lui dit le riche locataire, en apercevant son jeune protégé, ton frère ta dit que tu allais taire un beau voyage?

— Oui, monsieur

— Ah ' ah ! reprit M. Gervais, j'imagine que lu as de la chance, d aller au Mont-Sainl-Michel. . . C'est un des côtés les plus pittoresques elles plus curieux de la Bretagne ; bien que ce ne soit, à proprement parler, que sur la limite du déparlement de la Manche et de 1 llle-et-\ dame . . . Tu verras cela. . . C'est magnifique, mon ami. . . Et là bas, tu seras au bon air, dans un pays superbe !.. Je l'ai vu, moi, rétablissement où 1 on va te conduire; c'est un orphelinat, un ancien monastère situé au pied d'un immense rocher, et d'où l'on découvre un panorama de toute

332 LE G II AND FliERI-]

beaulé... Allons, dit-il à Louis, prépare-lui lùou sos petites alTaires; c'est après-demain qu'il partira...

Cette courte description de l'orphelinat du Mont-Saiat-^licliel eut le double avantage d'excitor la curiosité de Julien, et d'apporter à son frère une soitc de dédommagement. Il pensa en etîet que, s'il s'éloignait, il irait au moins voir de belles choses.

— C'est toujoui's profitable, pensait-il, de voyager, de connaître de nouveaux sites, des monuments historiques...

Eu garçon courageux, il faisait tous les elTorts possibles pour se résigner à cette séparation, et pourtant elle lui semblait bien pénible, bien cruelle. A présent surtout qu'il commençait à devenir plus sérieux — car il allait avoir quinze ans, — il s'appesantissait plus longuement sur la tristesse de son isolement. Il aurait tant aimé la vie de famille !

— Une famille !.. pensait-il souvent ; dire qu'il y a des enfants qui ont une famille, qui vivent en famille; qui, en grandissant, ont encore une mère pleine d'affection et de sollicitude pour les soigner s'ils sont malades; un père affable et bon pour les guider dans la vie; des parents qui les aiment enfin !.. Quelle joie ce doit être pour eux ! Quel bonheur intime et délicieux!.

11 y songea pendant toute la durée du déjeuner ; il y songea le soir; il y songea encore la nuit ; car agité par le chagrin de la séparation prochaine, il ne dormit pas.

La journée qui précéda celle du départ fut consacrée aux préparatifs. Louis demanda à .W'' Adélaïde une aiguille, du fil, quelques boutons et raccommodâtes vêtements de son jeune frère.

Tandis qu'assis sur son lit, auprès de Julien qui le regardait travailler, il s'efforçait de mettre en état ses misérables effets, de tristes souvenirs, de sombres pensées vinrent lui hanter l'esprit. A l'approche de cette séparation, U fit un retour en arrière et se rappela le passé avec émotion. ïl songea aux bonnes soirées d'autrefois, quand ses pauvres parents,, bien portants l'un et l'autre, les prenaient tout petits sur leurs genoux, l'hiver, au coin du feu; l'été, devant la porte de la ferme, sur le bord de la grande route, où l'on voyait les paysans revenir joyeusement de leur travail. Comme tout cela paraissait déjà loin ! Car, en peu de temps, ils avaient éprouvé bien des chagrins, passé par bien des douleurs; depuis le jour où leur pauvre mère était morte, jusqu'au dernier soupir de leur père, qui s'était si tristement éteint dans sa modeste chaumière. Qu'a-

vait-on fait de cette masure? Était-elle vendue? Était-elle détruite?

Ah! s'ils avaient pu, à cette époque, connaître l'avenir, comme ils auraient préféré ne pas quitter leur pays, au lieu de se jeter brusquement dans celle grande ville de Paris, où les mauvais perdent les bons, où la lutte est trop cruelle pour les humbles et les petits. Sans doute, ils se sentaient guidés, soutenus par deux protecteurs bienveillants; mais qu'était-ce que leur affection, auprès de celle de leurs pauvres parents qu'ils ne reverraient plus jamais !... jamais!...

Et voilà qu'après toutes ces amertumes, tous ces malheurs, au moment où il croyait au moins pouvoir se dédommager des cruautés du sort dans la société et l'affection de son jeune frère, on le lui enlevait, ou l'envoyait à plus de cent lieues, dans un pays d'où il ne reviendrait peut-être pas!... Cependant il fallait se résigner à cette nécessité. Il fallait obéir. C'était la vie, la fatalité qui commandait !...

Cette journée et la matinée du lendemain passèrent comme un songe. Enfin, au moment du départ M. Gervais envoya le concierge chercher les deux frères, pour qu'il dît adieu à l'un et fît à l'autre ses recommandations. Il avait aussi à leur indiquer l'adresse de la personne qui consentait à se charger du jeune voyageur.

— Ah ! vous voilà prêts ; leur dit-il, quand il les vit entrer avec leur paquet. Vous n'oubliez rien?

— Non, Monsieur.

— Voici la lettre pour la dame qui va l'accompagner, mon ami ; elle demeure rue du Bac, presque au coin de la rue de Varenne. D'ailleurs, son nom et son adresse exacte sont indiqués sur l'enveloppe.

— Merci bien, Monsieur, répondit Julien en se chargeant de la lettre.

— Eh bien, voilà, mes enfants, reprit M. Gervais en se frappant les mains à la manière d'un homme qui vient de terminer une affaire. Vous avez raison d'accepter cette combinaison avec courage et fermeté ; il n'y a pas, du reste, à vous chagriner de celte séparation, n'est-ce pas, Julien?

— Non, Monsieur, répondit l'enfant, mais il faudra que Louis vienne me voir.

— Cerlainemenl, il trouvera bien le moyen d'aller te voir. .. Tu tâcheras, de Ion côté, de bien travailler, d'être studieux pour devenir un brave et honnête garçon; lu verras, ces deux ans passeront vile; et

alors tu reviendras, comme un petit homme, prendre ta place à l'imprimerie... Allons, adieu, mon ami ! bon courage!

— Adieu, monsieur, répéta Julien.

— Toi, Louis, je pense que tu vas aller accompagner ton frère chez cette dame, n'est-ce pas?

— Oh I oui. Monsieur, j'irai jusqu'à la gare.

— C'est cela; eh bien, va! et tu la remerciras d'avance de ma part...

— Je n'y manquerai pas, répondit Louis, pâle d'émotion.

Il tourna plusieurs fois son chapeau dans sa main, puis ajouta d'une voix mal assurée :

— Moi aussi, je dois vous remercier. Monsieur, de tout ce que vous avez bien voulu faire pour mon frère et pour moi... je comprends maintenant que cette combinaison, quoique pénible pour nous... est... la meilleure.. .

— A la bonne heure ; tu es plein de raison, mon ami, reprit M. Gervais ; quant aux remerciements, tu me les adresseras plus tard, quand tu seras entré en place et que tu toucheras un large salaire... Enfin, je suis toujours très sensible à ce témoignage de gratitude... Mnis je pense que nous arriverons à mieux avec un peu de temps... Allons, accompagne ton frère, et après son départ, tu viendras un peu me rendre compte de la façon dont cette dame vous aura reçus... Adieu, Julien, et bon courage,

— Adieu, 3Ionsieur.

Les deux frères reprirent leur paquet et descendirent jusque chez le concierge.

— Alors, mon gros, tu vas nous quitter, dit M. Gaspard en voyant paraître Julien prêt à partir.

Il s'avança, lui mit un gros baiser sur ses joues pâles , et répéta d'une voix tremblante, qui trahissait une vive émotion :

— Allons ! bon voyage ! . . . bon voyage î . . .

— Merci, Monsieur.

— Il faudra nous écrire ! . . . Ne pas trop nous oublier. . .

— Soyez tranquille; bonjour. Mademoiselle, ajouta Julien en entrant dans la loge.

— Bonjour, mon ami, bonjour; répondit brièvement la concierge, qui sortit de sa cuisine, en entendant la voix du jeune Dupont; et tâche

de bien tra\ailler, afin de pouvoir plus lard gagner des sous ; car aujourd'hui, vois-tu, la vie.. . c'est ça!...

— Oui, Mademoiselle, fit Julien.

— Et alors, reprit le concierge, c'est dans deux ans à peu près que tu nous reviendras? Eli! soupira-t-il, qui l'a vu, ce temps-là? Peut-être, dans deux ans, ne serai-je plus de ce monde . . .

Tout en parlant, il se dirigea vers le buffet, y prit une poignée de cerises et la douna à son jeune protégé . M"^ Adélaïde le regarda faire ; Louis, aussi, leva les yeux sur lui, et vit une grosse larme qui coulait sur sa joue.

— Merci bien, Monsieur, répondit Julien, en recevant les cerises des mains du concierge...

— Oui, oui, mon ami ; tu me remerciras une autre fois ; ce que je te souhaite maintenant, c'est de faire un bon voyage et de bien le porter...

M. Gaspard embrasssa de nouveau le jeune orphelin, lui serra affectueusement la main, et dit, en se tournant vars Louis, qui assistait à celte scène d'adieu sans proférer une parole:

— Tu viendras nous revoir après son départ, au moins ?

— Oui, Monsieur.

— Allons adieu ! mon ami, adieu !

— Adieu, Monsieur...

Les deux frères réitérèrent au concierge tous leurs remercîments. Ils adressèrent également à M"^ Adélaïde l'expression de leur gratitude, pour u les bontés » qu'elle avait eues pour eux ; puis, s'étant de nouveau chargés du paquet, ils prirent ensemble la direction de la rue du Bac.

La maison qui portait le numéro indiqué sur la lettre de M. Gervais, était un vaste et somptueux hôtel, comme on en rencontre dans l'ancienne partie du faubourg Saint-Germain. Sa façade grise, simple, antique, était percée d'une Iriple rangée de hautes fenêtres, fermées aux deux premiers étages, et commençait à prendre, avec ses persiennes closes, le triste aspect des immeubles inhabités. Devant la grande porte cochère, ouverte à deux ballants, stationnait un omnibus de la gare de l'Ouest.

Arrivés là, les deux frères pénétrèrent sous le porche, pour demander au concierge à quel étage habitait Madame de Seppré. Us furent aussitôt introduits dans un élégant vestibule, orné de hautes statues de mar-

bre dont ils admirèrent la grandiose élégance ; cl guidés par l'indication (lu portier qui avait été prévenu de leur arrivée, ils montèrent jusqu'au premier étage par un large escalier de pierre, recouvert d'un tapis moelleux, comme ils n'en avaient jamais vu.

La porte des appartements, restée ouverte, hiissait voir un somptueux intérieur. L'antichambre, garnie de meubles sculptés et rares, d'objets artistiques d'une haute valeur, .était encombrée de malles et de paquets, qu'un valet de chambre aidait à descendre. En présence de ces richesses, de ce luxe, les deux frères se regardèrent sans oser entrer.

— Ah! vous voilà, dit le valet de chambre en les apercevant; dépêchez-vous; Madame vous attend... Je vais la prévenir que vous êtes là.

Louis et Julien saluèrent le domestique et se rangèrent dans un coin de l'antichambre, de manière à ne pas gêner l'employé du chemin de fer qui s'apprêtait à emporter les cohs. Un moment après, ils virent paraître une grande dame, entièrement vêtue de noir, qui leur fît un accueil aussi aimable que si elle les eût connus depuis longtemps déjà.

— Bonjour, mes enfants, dit-elle simplement en s'adressant aux deux frères, je vous attendais avec impatience; nous n'avons que juste le temps d'arri ver ! . , Quel est celui de vous deux qui part ?

— C'est moi, Madame, répondit Julien en s'avançant pour saluer l'amie de M"^ Gervais.

— Kl c'est ton frère? dit-elle au jeune orphehn, en désignant Louis.

— Oui, Madame, répondit l'aîné des frères Dupont.

— Bien ; avez-vous mis toutes les affaires dans votre paquet ? vous n'emportez pas une malle?

— Non, Madame, c'est tout ce que nous avons.

— Ce n'est pas un bagage embarrassant; eh bien, ajouta M""" de Seppré en se tournant du côté de l'employé de la gare, tenez, prenez également ce paquet; car je crois que nous n'avons pas de temps à perdre.

— Oh! nous arriverons! n'ayez pas peur! assura le cocher avec sa grosse voix.

Le valet de chambre l'aida à emporter les derniers colis; et Madame de Seppré resta dans le vestibule avec les deux frères, auxquels elle dit:

— 11 y a de la place dans la voiture, vous allez monter tous les deux avec nous ?

— Oh! Madame, ce n'est pas la peine, répondit Louis : j'irai bien à pied, moi ; ce n'est pas loin, la gare.

— Pourquoi le fatiguer, puisrjue l'omnibus nous attend à la porte ?

— Oh! merci bien.

Et Louis pensait :

— Monter dans la même voiture, à côté d'une dame aussi élégante ! ... Oh ! je n'oserai jamais. . .

— Entîn, c'est comme tu voudras, mon ami ; dans tous les cas, tu sais que nous partons parla gare Montparnasse ?

— Oui, madame. , . M. Gervais me l'a dit.

— Eh bien, alors, descendons ! . . .

Louis, le cœur tout gros, embrassa son frère ; mais comme il était bien déterminé à aller le rejoindre à la gare, il ne lui tît pas ses adieux défi-

nilifs. Il lui demanda seulement s'il n'oubliai! rien, s'il n'avait besoin de rien, remercia M'"^ de Seppré delà boulé dont elle faisait preuve; et, descendant l'escalier précipitamment, il quitta l'hôtel pour remonter la rue du Bac au pas de course.

Le brave garçon avait ses raisons, en n'acceptant pas la place qu'on lui offrait dans la voiture. A labauteurde la rue de Babylone, il entra dans un magasin, y fit une modeste commande et ressortit bientôt après, avec un petit paquet qu'il glissa soigneusement dans sa poclie. Puis, reprenant son pas de course, il se mit à courir dans la direction de la rue de Rennes.

La voiture, qui l'avait dépassé pendant son arrêt dans le magasin, stationnait déjà depuis quelques minutes devant le trottoir de la gare, lorsqu'ily arriva. Tout lialelant, il gravit les marclies de l'escalier conduisant à la salle d'attente des voyageurs pour la grande ligne, et aperçut son jeune frère à côté de M"" de Seppré et de ses deux femmes de chambre, munies de leur billet.

Alors, s'approchant respectueusement, il ôta son chapeau et dit :

— Je vous suis très reconnaissant, madame, de vouloir bien accompagner mon frère. . .

— Mais, mon ami, je le fais avec giand plaisir. . . Il suffit que M. et M"" Gervais m'en aient priée, pour que je sois toute disposée à vous rendre service.

— En effet, reprit Louis, la voix un peu saccadée par l'émotion, vous nous rendez un bien grand service.

— D'ailleurs, ton jeune frère a l'air très gentil. . . Et je suis persuadée qu'il va se porter à merveille au Mont-Sainl-Michel, . .

— A quelle heure y arrivera-t-il. s'il vous plaît?

— Comme nous, mon ami, à six heures environ. . . Il est bien raisonnable, ajouta AP^ de Seppré, d'avoir consenti h se séparer de toi . . . Mais c'est ce qu'il avait de mieux h faire, d'après ce que m'a expliqué M. Gervais. . . Allons, il faut espérer que toi, mon ami, tu vas bientôt travailler à l'imprimerie ; et que, lorsque ton frère sera d'âge k y entrer il y sera accepté comme toi ..

M"' de Seppré échangea encore quelques paroles bienveillantes avec Louis, dont elle remarqua l'attitude respectueuse, les allures soumises et peu communes ; puis elle fît quelques pas pour le laisser s'entretenir avec son frère.

A peine se fut-il approché de lui, qu'il mit la main à sa poche et en sortit son petit paqufl qu'il donna discrètement à Julien.

— Qu'est-ce que c'est ? fit l'enfant étonné, en prenant l'objet.

— Tu le verras en route. . . garde-le. . . mets-le dans ta poche. . Julien obéit; mais il voulu! par curiosité déchirer un coin du papier, et, ayant aperçu le contenu du sac, il sourit amicalement à son frère.

— Ah! mon bon Julien, mon cher petit frère, lui dit-il en le regardant avec attendrissement ; maintenant que nous le pouvons, nous nous écrirons au moins; lu me donneras de les nouvelles souvent. . .

— Je tâcheiai. . . quand j'aurai appris l'orthographe. ,.

— Oh! tout de suite... Mais, en effet, il faudra bien l'apprendre, être bien studieux, pour qu'à ton retour, nous puissions travaillerensemble... Je t'assure que, de mon côté, j'irai aux cours du soir, pour faire des progrès, lâcher de monter en grade le plus vile possiiile... Si tu savais comme je vais pensera toi !... H paraît qu'au iMont-Sainl-Michel tu seras bien. . . tu mangeras à ta faim ; tu dormiras dans une grande chambre avec d'autres camarades. . .

— Comme à la chcimbrée? dit Julien.

Ce souvenir attendrit Louis...

A ce moment, on entendit un bruit lointain de cloche :

— Allons, fit M"° de Seppré, embrasse ton frère, mon ami, nous allons traverser, pour monter en wagon. . . Il faut nous séparer. . .

A ces mots, Louis sentit une faiblesse leuvahir tout entier. Il fallait dire adieu à Julien, (juil n'allait phis revoir de longtemps. . . Et, qui le savait? Peut-être plus du tout ... Au moment des départs, sait-on jamais si l'on reviendra?

De ses deux bi-as vigoureux et puissants, il étreignit son frèi'e, les yeux pleins de larmes, le cœur gonfié d'une émotion inexprimable. Julien, de son côté, se sentait tellement attendri qu'il commengait à pleurer.

— Adieu! lui dil Louis, sans pouvoir ajouter autre chose... Adieu ! . . .

— Adieu ! mon hou Louis, répéta Julien, je te promets de l'écrire une longue lettre. . .

Celle louchante scène d'adieux, où se révélait la vivacité de l'affection qui unissait les deux frères, lira quelques larmes à M"" de Seppré et à ses deux femmes de chambre.

— Adieu madame, lui dit Louis, en se dégageant de l'étreinte de son frère.

— Adieu, mon ami, adieu . . .

Une dernière fois, Louis embrassa Julien, comme s'il ne pouvait se résigner à se séparer de lui. Les dames gagnèrent les salles d'attente ; le malheureux garçon les regarda s'éloigner tant qu'il put les suivre des yeux ; puis il sortit de la gare et, se voilant la face, il fondit en larmes en répétant :

— Il est parti !.. Il est parti ! . .

Page 1