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CHAPITRE XV

iMidi et demi ! . , -, r.A.,^

Il venait d'entendre le sifflement du train qm emportait son iie e Julien était parti ; parti pour vingt mois au moins. Et lui restait seul à

Paris.

Seul!.. Ce mol le fil frissonner.

La pensée de son isolement creusa autour Je lui comme un abîme de mélancolie et de tristesse qui lui donna le vertige. El alors, «ccroup, sur le dernier degré de l'escalier où il était venu s'asseoir, en qu, tant k hall delà gare, il demeura comme enseveli dans son chagrm, plonge dan. une elîravante stupeur.

Essayait-il de se raisonner, de s'exhorter à la résignation, a la vaillance "Non. Sa pensée impuissante restait iuactive. Une pouvait que déplorer cotte séparation si cruelle, se lamenter sur son malheur.

Vendant un moment, il resta dans cette morne altitude, dissimulant ses larmes autant que possible pour n'attirer la commisération de personne, pour s'isoler dans sa douleur, comme il l'était à présent dans la vie ; puis s'essuyantrésolumonl les yeux, il se leva, traversa la place et descendit la rue de Ucuues.

Il n'est rien de plus attendrissant que ce retour delà gare où Ton vient d'accompagner une personne chère. Ces mêmes choses qu'on a vues ensemble à l'aller, et qu'on revoit seul, au retour, paraissent toutes changées, toutes froides. L'entourage même vous semble vide; comme si la personne qu'on a quittée suffisait seule à l'animer, aie peupler.

Chemin faisant, Louis donna un libre cours à ses pensées attristantes ; mais il sut bientôt réagir contre l'abattement qui s'emparait de lui et il reprit courage.

— Oui, oui, pensa t-il, en examinant bien sa situation; M. Gervais m'a fuit prendre le parti le plus sage. Ce n'est pas en elFet avec quarante francs par mois, que j'aurais pu assurer à mon frèie des moyens d'existence suffisants. Pour me donner la satisfaction de le garder près de moi, j'aurais é é obligé de lui imposer des privations. Sans doute, il nous est arrivé de vivre avec quelques sous de pain et une assiette de soupe; mais à l'âge de mon frère, il faut bien se nourrir pour prendre des forces ; et jamais il n'aurait pu se soutenir avec notre nourriture d'autrefois. Et s'il était tombé malade? S'il était mort de privations, de misère? Que serais-je devenu? Quelle n'aurait pas été ma désolation?

Quant à lui, c'était tout différent, songeait il. Il allait avoir quinze ans. A cet âge, on est déjà plus fort pour lutter contre les mauvais jours, contre la misère. D'ailleurs, s'il obtenait les gages dont lui avait parlé le chef du Personnel de l'imprimerie, il espérait bien, non seulement pouvoir se procurer avec cet argent un ordinaire suffisant, mais encore réaliser quelques économies.

En se livrant à ces graves réflexions, il arriva à la rue aux Ours. M. Gaspard était à table avec sa sœur, lorsque Louis frappa contre la porte Titrée de la loge.

— Eh bien ? Il est parti ? demanda le concierge, en le voyant paraître.

— Sois tranquille ! dit M''^ Adélaïde, il sera mieux là bas qu'ici... II sera nourri et logé pour rien, quand, à Paris, on a tant demal à arriver!...

— Et celle dame ? Celle qui a dû l'accompagner? demanda M. Gaspard.

— M"' de Seppré ? Je l'ai vue, répondit Louis ; elle a l'air très aimable et très bienveillant. . . Julien est monté avec elle dans la voiture lorsqu'ils sont partis pour la gare où je les ai retrouvés. Là, j'ai encore em-

brassé mon frère, j'ai bien remercié cette dame. . . Et je suis revenu. . . Ah ! fil-il avec émotion, c'est dur une séparation pareille ! . , .

— Allons, allons ! mon garçon, ne te laisse pas abattre ! . . . Maintetenant il faut espérer que tu vas être bientôt appelé àTimprimerie, et tu verras, alors, que tu seras tiré complètement d'affaire.

— Ce sera bien grâce à vous, monsieur Gaspard .

— Ah! ça, par exemple, oui. . . tu pourras t'en vanter, déclara M"'= Adélaïde, c'est bien grâce à nous. . .

— Voyons, voyons, dit le concierge, nous reparlerons de cela, une autre fois. . . Pour le moment, veux-tu manger un morceau avec nous?

— Non, merci, monsieur, je vais mouler chez M. Gervais.

— Vois-tu, mon ami, reprit M. Gaspard sans réitérer son invitation à cause de sa sœur, je te prédis qu'avec les dispositions que tu as, tu feras ton chemin... Tu es intelligent, laborieux, tu aimes l'étude, tu arriveras... Moi, si je ne suis qu'un concierge, c'est parce que, lorsque j'ai su lire et écrire, j'ai dû travailler chez nous, aider mon père. . . Ah ! si j'avais pu^ comme tant d'aulres, user mes pantalons sur les bancs du collège! Ce serait différent. Mais nous n'étions pas des fainéants, chez nous. Il fallait travailler aux champs; puis l'âge de la conscription est arrivé et je suis parti pour le régiment. C'est là que j'ai appris mon histoire !... les grandes campagnes de la Répubhque et du premier Empire !.,. Ah ! mon garçon, quand on avait lu ça, on pouvait hardiment aller se battre... Aussi, je t'en réponds, j'ai sabré comme il faut, àla Tchernaïa... J'en ai rapporté la médaille que tu vois là, suspendue au-dessus du buffet... Et après tout ce passé, ce beau passé, je ne suis arrivé qu'à être concierge, quand j'aurais pu être un homme utile à mon pays... Mais enfin, j'ai encore la satisfaction d'être de temps en temps utile à mes semblables ; et cela me suffit. . .

Lorsque M. Gaspard eut terminé cette belle tirade, sa sœur approuva de la tète et reprit en levant les bras. . .

— Ah ! oui, Rodolphe, tu as bien raison. . . C'est la vie ! . . . voilà la vie ! . . . Des gens qui ne le méiitent pas sont heureux ! . . . Et d'autres, comme moi, qui ont passé leur existence à travailler, à faire pour le Bon Marché des chaussons de laine à douze sous la douzaine, n'ont pas même de quoi vivre ! . . . Le voilà bien le pauvre monde !

— Aussi, reprit M. Gaspard, en se tournant vers Louis; maintenant que tu as un peu d'instruction, tu peux suivre les cours et devenir un

des premiers ouvriers de la maison où tu vas entrer... Ici, tu esàdeux pas desAr/5 et Métiers ; il faudra y aller, le soir... Ah! j'aurais bien voulu, à ton âge, pouvoir en faire autant... Je ne serais pas concierge, aujourd'hui...

Louis écouta avec soumission ces sages conseils; puis, dès que Je concierge eut achevé, il prit congé de lui et monta chez M. Gervais.

Celui-ci lui demanda des détails sur l'accueil qui lui avait été fait par M™" deSeppré, sur les dispositions dans lesquelles se trouvait Julien au moment du départ ; enfin sur les préliminaires du voyage. Quand Louis l'eût renseigné M. Gervais lui dit :

— Allons, mon ami, maintenant, va vite déjeuner; car tu dois avoir faim... J'ai recommandé à mes domestiques de te servir en conséquence... Et vois-tu, l'essentiel pour toi, à présent que ton frère est casé, c'est d'entrer le plus tôt possible à l'imprimerie et d'y bien travailler... Allons, va, mon ami ; et si M. Jimet ne t'écrit pas d'ici à quelques jours, j'irai le revoir...

— Merci bien, monsieur, répondit Louis en sortant du cabinet de son protecteur pour se diriger versla cuisine.

Ainsi que M Gervais venait de le lui annoncer, la cuisinière avait gardé un copieux déjeuner; mais dans l'état d'esprit où il était, Louis n'y fit guère honneur et reporta presque intactes les portions qui lui furent présentées.

Il se sentit tellement triste, en remontant dans sa petite chambre, qu'il s'assit sur une chaise au pied de son lit et passa sa journée ainsi, ne se sentant de cœur ni de force pour rien. Affaissé sur lui-même, les bras pendants, le regard perdu dans le coin d'azur que lui découvrait la lucarne du cabinet, il se prit encore à songer... Après une longue rêverie, ayant été rappelé à lui-même, par le bruit de la porte qui battait et qu'il alla refermer, il parcourut des yeux l'étroit espace qui l'entourait, regarda avec émotion tout ce qui lui rappelait le passage de son frère : le petit rideau vert qu'il soulevait pour suspendre ses vêtements ; là chaise sur laquelle il se balançait en parlant; la lucarne qu'il s'amusait à fermer et à ouvrir continuellement. Il fouilla tous les coins pour savoir si, au moins, il n'avait rien oublié.

Le soir, ce fut pis encore. Au moment du coucher, tout lui parut plus étranger dans cette étroite chambre.

— A présent, pensait-il, il doit être arrivé ; on l'installe dans sa nou-

velle demeure ; racciieille-t-on bien ? Ta-t-on assez recommandé au personnel de Torplielinat? s y ennuiera-l-il ? Et n'ayant jamais vu celte contrée oti Julien venait d'être conduit ; il se représentait dans sa jeune imagination un pays singulier, avec l'établissement au milieu ; et qui du moment où il renfermait son frère, devait effacer toutes les autres demeures environnantes.

Deux jours se passèrent ainsi dans la même mélancolie, la même stupeur. A la fin cependant, ayant un peu secoué sa tristesse, il essaya, pour s'étourdir, de rendre à M. Gervais et au concierge le plus de services possible. M"" Adélaïde, voyant que le jeune garçon allait la quitter, en profita pour mettre sa bonne volonté à contribution d'une manière qui louchait à l'abus. Elle lui inventa du travail ; lui fit nettoyer sa loge, ses meubles, son cuivre, tout ce qu'elle put trouviM-.

34G LE GRAND FREIlE

Eiifm, elle dut mettre un terme à ses exigences. Un beau matin, le facteur arriva chez M. Gaspard et lui remit, entre autres lettres, une grande envelojDpe portant lasiiscription suivante : A Monsieur Louis Dupont , chez M. Gervais, rue aux Ours, JS"... En tête de Tenveloppe, on lisait ces mots :

Imprimerie générale Personnel En jetant lesyeux, comme à son habitude, sur le courrier de ses locataires, pour y chercher la lettre qu'il attendait avec autant d'impatience que Louis, le concierge tomba en arrêt devant l'enveloppe adressée à son protégé.

Vite, il ôtases lunettes et sans prendre le temps de les remettre dans un étui il s'écria :

— Adélaïde !.. la voici !. . . Voici sa nomination!. . . On écrit de \ Imprimerie générale. . . La lettre est bien adressée àM. Louis Dupont.

La concierge arriva comme pour s'assurer par elle-même de l'exactitude de la nouvelle que lui annonçait son frère. Elle mit à son tour ses lunettes, examina l'enveloppe, la tourna, la retourna, et la rejetant sur la table :

— Allons, ricana- t-elle, vous allez voir qu'il entrera en place, sans avoir eu seulement le temps de me laver mon buffet de cuisine. . .

M. Gaspard, lui, ne (it pas tant de réflexions. Il saisit son paquet de lettres, et courut portera Louis celle qui lui était destinée.

— Louis !. . . Louis, s'écria-t-il tout heureux en frappant à la porte du cabinet, ouvre vite. . . C'est une lettre de l'imprimerie !

Louis Dupont se hâta d'ouvrir.

— Une lettre de l'imprimerie?. . . répéta-t-il. . .

Les doigts énervés par la curiosité, la main tremblante, il saisit l'enveloppe et lut cet avis imprimé.

« J'ai l'honneur de vous prier de passer à mon cabinet un jour })rochain, pour affaire qui vous intéresse. »

Suivaient ces quelques mots écrits à la main : « Une vacance s'est produite. »

Le Chef du Personnel, Jim ET .

Sa lecture achevée, Louis sentit une rougeur lui montrer aux joues. Le concierge n'avait pas bougé. Il était resté là, ses lettres en main, la tête avancée vers Louis, avec le gland de son bonnet agité par l'émotion qui le faisait trembler lui-même.

— Enfin ! dit M. Gaspard, voilà qui est fait!... Une vacance s'est produite. . .

— Ah ! monsieur, quel bonheur! . . . Quel bonheur ! . . . Dans son troiiI)lc, Louis ne savait plus oii donner do la tète.

— Il ne faut pas perdre de temps, reprit le concierge ; descends vile amioncer cette bonne nouvelle à M. Geivais .

Sans même songer à passer une veste, en quatre enjambées, Louis descendit au premier. Par un singulier hasard, M. Gervais n'y était pas. 11 était parti de très bonne heure, elles concierges ne l'avaient vu passer.

Le jeune Dupont ne perdit pas son temps à l'attendre! Il i-emonladans sa chambre, revêtit ses vêlements les plus pi'opres, et, après une courte halte dans la loge du concierge, partit précipitamment pour la rue de Fleurus.

Chemin faisant, il ne marcha pas, il courut ; bousculant même les passants qui n'allaient pas assez vite à son gré. Jam;iis le trajet ne lui parut aussi long, le Luxembourg aussi vaste, la rue deFleuius aussi éloignée.

Enfin, il arriva; et sans demander au concierge de l'imprimerie, gravissant en hâte l'escalier de gauche, il suivit la galerie et se fit introduire chez le chef du personnel.

— Eh bien, mon ami ; lui dit M. Jimet, te voilà content, j'imagine ?

— Oh! oui, monsieur, répondit Louis, hors d'haleine, bien content.

— Tu vois que je ne t'avais pas oublié; un mouvemeid s'est produit dans le personnel; plusieurs jeunes employés ont été renvoyés; on en a remplacé d'autres par de plus âgés ; enfin une vacance s'est présentée et je t'offre la place . .

— Ah! monsieur!... Merci !. . . Je vous en suis bien reconnaissant.

— J'ai déjà parlé de toi, dit M. Jimet. Je t'ai recommandé à. M. Barbier ton chef d'atelier. . . C'est un homme très entendu et qu'il faudra bien écouter. ..

— Soyez tranquille, monsieur.

— Comme je sais que tu as besoin de gagner tout de suite, je t'ai fait placer à l'impression .

348 LE GRAND FUEllE

— -Merci bien, monsieur...

— Tu seras payé à raison de quatre sous par heure.

— Combien poinrai-je travailler d'heures ?

— Neuf ou dix heures.

— Neuf heures? répéta Louis.

Et comme si on lui eût accordé une récompense, il reprit:

— Ah 1 monsieur, que vous êtes bon!. . Que vous êtes bon de me permettre de travailler neuf heures ! . . . Je pourrai envoyer de l'argent à mou frère . .

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