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Jimet saisit cette occasion pour demander

— Eh bien ? Qu'en a-t-on fait, de ton frère ?

— M. Gervais Fa fait placer dans un orplielinat. au Mont-Saint- Michel.

— Ah 1 fort bien, reprit M. Jimet. Alors toi, tu vas être seul, ici ?

— Oui. monsieur.

— Et où vas-tu demeurer?

— Toujours rue aux Ours. . . A moins que je ne puisse pas payer le loyer de mon cabinet, ou que ce soit trop loin... Dans ce cas je me rapproch(Tais.

— Allons, bon courage, lui dit M. Jimet, en lui tendant la main. Avec tes bonnes dispositions, je ne doute pas de ton avancement rapide... Sache bien, mon ami, que beaucoup d'employés qui aujourd hui occupent dans la maison une situation élevée, sont entrés comme toi, il y a douze ou quinze ans ; et ont commencé par être receveurs de feuilles... Tn sauras plus tard ce que cela veut dire... Je t'en citerais bien d'autres qui m'ont été présentés en sabots et qui gagnent à présent trois et quatre mille francs par an . . .

Louis sembla méditer ces paroles avec une profonde gravité.

— Et quand pourrai-je entrer, monsieur ?demanda-t-il.

— Mais... lundi, mon ami! C'est aujourd'hui, le 3... Demain, dimanche, c'est le 4. , . Viens lundi. . . il te faudra être ici à sept heures du malin ; on te conduira à la machine et tu seras présenté à M . Barbier, le prote^ à qui j'ai parlé de toi.. .

— Je serai ici à sept heures, Monsieur.

— Avec tes pièces, n'oublie pas !

— Non, Monsieur.

— Ahons, adieu ; à lundi I

SEUL! :ui>

— A lundi, sept heures !

Louis aurait voulu avoir des ailes pour aller plus vite apprendre celte bonne nouvelle à M. Gaspard.

— J'entre lundi !... lundi matin ! cria-t-il, en se précipitant tout essoufflù, une demi-heure plus lard, dans la loge du concierge... Je travaillerai neuf heures à quatre sous!... J'ai calculé... Ça fait trente-six sous par jour !...

— Trente-six sous? répéla le brave M. Gaspard tout rayonnant de joie.

— Oui, Monsieur. . . trente-six sous !

— Malin !... Ils jeltent l'argent parles fenêtres, dans cette maison, grommela M"° Adélaïde qui était survenue pour écouter Louis ; je gagne douze sous, moi, avec mes chaussons.

— llfauty être à sept heures, reprit le jeune Dupont; maisj y serai... devrais-je ne pas me coucher, la veille !.. . Ah ! fil-il, sans donner au concierge le temps de placer un mot. Je suis trop content, . . Je monte chez M. Gervais pour lui rendre compte de ma visite à M. Jimel et lui annoncer que je rentre lundi . . .

En moins de temps qu'il ne faut pour le dire, il gravit un étage et sonna chez le locataire du premier.

M. Gervais, parti de très bonne heure, comme on sait, était rentré depuis un moment déjà.

— Monsieur, lui dit Louis en pénétrant dans son cabinet, j'entre à l'imprimerie, lundi!... Le cinq juillet... Je gagnerai quatre sous, l'heure; je travaillerai neuf heures!... Ah! Monsieur si j'avais su!...

— Si tu avais su? répéla .AL Gervais, qui trouva singulière la réflexion de son jeune protégé, qu'aurais-tu fait?

— J'aurais peut-être pu conserver mon frère ? Soninterloculeurle détrompa d'un signe de tête négatif.

— Non, mon ami, non, lui dit-il, en se levant pour lui poser les deux mains sur les épaules. . . Voyons, lu sais qu'avec moi il faut raisonner... Eh bien, enadmetlanl que tu aies eu le moyen de subvenir à ses besoins, qu'aurais-tu fait de ton frère, dans la journée? Est-ce que lu pourrais, même en gagnant beaucoup, écarter les risques et les dangers que court un garçon de l'âge de Ion frère, entièrement livré à luimôme ?

350 LE GRAND FHEllE

— C'est vrai ! c'esl vrai, Monsieur, répondit Louis, si heureux à ce moment qu'il aurait donné raison à tout le monde.

— Alors, fit M. Gervais en s'asseyant, c'est pour lundi?

— Oui, Monsieur; il (aut que j'apporte mes pièces.

— Bien; ne les oublie pas; je t'ai donné ton acte de naissance, n'estce pas?

— Il est là haut. Je le préparerai.

— Allons, voilà que tu es bien heureux.

— Oh! oui, Monsieur, bien heureux... Seulement, devant être à sept heures à l'imprimerie, je ne pourrai plus vous cirer les chaussures le malin.

— Cela ne fait rien, répondit en souriant M. Gervais; il vaut bien mieux que tu travailles. ..Ah ! çà, mais, dis-moi donc, parlons un peu sérieusement maintenant.

Louis ouvrit de grands yeux et écouta :

— Je pars très prochainement pour les bains de mer, avec ma famille. . . Je ne reviendrai pas probablement avant trois mois. . .

— Oui, Monsieur; fil le jeune Dupont, en agitant la têle en signe affirmatif.

— En mon absence, le concierge n'aura pas le moyen de te faire monter de la nourriture comme je le faisais, ni même sans doule de t'inviter à sa table. . . Du reste, je crois que sa sœur s'y opposerait. . . n'estce pas ?

— Je le crois aussi, Monsieur. . . Mais puisque je vais gagner de l'argent.

— Admettons, tu vas en gagner; sais-tu comment on les paie, les ouvriers?

— Non, Monsieur.

— A la semaine. . . Tous les samedis soirs. . . As-tu de l'argent pour vivre jusqu'à samedi prochain?

— J'ai huit sous, monsieur,

— Huit sous? par conséquent pas même de quoi déjeuner une fois . . .

Louis ne répondît rien.

— Tiens, fit M. Gervais, en sortant une pièce d'or de sa poche ; quand on a commencé une bonne œuvre, il faut la terminer... Voici vingt francs pour ta semaine. . .

— Vingt francs? répéta Louis confondu partant de générosité.

— Oui, mon ami, vingt francs, pour que tu aies de quoi déjeuner là bas, dans le quartier, près de l'imprimerie ; et de quoi dîner, le soir. . .

~ Oh I Monsieur, vous êtes bon ! vous êtes bon ! répéta le jeune garçon dont les yeux commençaient à s'humecter de larmes.

— Allons! j'accepte tes remerciements, en te réitérant mes précédentes recommandations. Aie une bonne conduite, sois laborieux ; avec cela, quand on a comme toi, la jeunesse et la santé, on est sûr d'arriver.

Leur entretien ne se prolongea pas davantage. M. Gervais, comprenant avec quelle impalience son jeune prolégé devait souhaiter de remonter dans sa petite chambre pour y préparer ses affaires, prendre ses dispositions, lui rendit bientôt sa liberté.

Le brave garçon renouvela son remerciement et, fou de joie, remonta dans son cabinet.

Il falUit voir alors son empressement, son activité, sa sollicitude. Vingt fois, cent fois, il prit dans le vieux meuble lui servant de commode son acte de naissance, son livret, sou certificat de capacité. Il en fit un paquet qu'il plaça au fond du tiroir, pour qu'il ne s'égarât pas. 11 serra dans le même coin sa pièce de vingl francs, soigneusement enveloppée. Une demi-heure plus tard, tout était prêt, brossé, étalé sur sou lit, comme s'il avait dû se rendre, le même jour, à l'imprimerie.

Si les heures ne lui avaient jamais paru aussi courtes, aussi fugitives que pendant les deux derniers jours (pii précédèrent le départ de son frère, on peut dire en revanche que le temps ne lui sembla jamais aussi long que pendant la fin de celte journée et celle du lendemain.

La vérité est que, dans sa surexcitation, il ne put se livrer à aucim travail suivi. M"^ Adélaïde dut renoncera lui faire laver son buffet de cuisine. Les chaussures de M. Gervais se ressentirent même de son état nerveux.

— Quel rêve c'eût élé, pensait-il, si j'avaiâ pu entrer à l'imprimerie avec Julien ! Nons serions partis ensemble le malin ; nous serions revenus ensend)le le soir... butin, en travaillant, je gagnerai de l'argent pour le faire revenir, et d'abord pour aller le voir...

Et la seule idée d'avoir une occupation régulière, assurée, atténuait pour lui les cruautés de la séparation, lui faisait par moment oublier sa peine.

Enfin la journée da dimanche, si longue qu'elle fût, s'écoula. Après un copieux repas, Louis se mit au lit vers huit heures : et il souffla sa bougie en murmurant victorieusement, comme s'il eut été conv plus folle des parties :

— Cest demain !... C'est demain!... Je vais enfin pouvoir travailler !...

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