CHAPITRE PREMIER
LE PIED A l'ÉTRIER
Jusqu'à présent, nous avons montré, au cours de ce récit, les deux frères Dupont rebutés sans cesse dans leurs tentatives persévérantes par des circonstances malheureuses, — ces mille liasards qui peuvent se produire dans la vie et qui n'ont pas cessé d'entraver leur marche vers le but qu'ils se proposaient d'atteindre.
354 LE GRAND FRÈRI^
Depuis le jour où, quittant la ferme de Saint- Arnould, Louis a compris qu'il n'avait plus à compter que sur lui-même, il n'a été dominé que par un seul désir, une seule pensée, celle du travail. Tous ses efforts concouraient à la réalisation de ce projet, de ce rêve ; et mille olîstacles se sont dressés devant lui pour Tempêcher d'arriver à ses fins.
Quand il s'est présenté à la ferme de Lillebonne, on a refusé de l'employer ; à Rouen, une gaminerie de son jeune frère l'a fait congédier de l'auberge ; s'il a recours, pour se placer, à l'intermédiaire d'une agence, on exio-ede lui une somme destinée à couvrir les frais que peuvent occasionner, paraît-il, les premières démarches. Faute d'argent, il doit renoncer à l'intervention des placiers.
M. Gaspard pense lui trouver un emploi cliez M""^ Beaujolais ; la fruitière le chasse impitoyablement de sa boutique. M. Gervais consent à s'intéresser à lui ; mais ce protecteur se heurte contre un premier écueil : l'ignorance des deux frères. Plus tard, ils semblent réunir toutes les conditions désirables et voilà qu'au dernier moment, la jeunesse de Julien détruit de nouveau leurs projets.
Aujourd'hui, au contraire, plus d'obstacles, plus de difficultés, plus d'entraves. Louis sait lire ; son protecteur lui a trouvé une place ; il lui a donné d'avance le salaire de deux semaines ; il a placé son frère ; l'horizon est ouvert devant lui ; il n'a plus qu'à travailler, qu'à bien se conduire pour atteindre infailliblement son but.
On comprend qu'un tel résultat, obtenu au prix de tant de luttes et d'efforts, ait entretenu dans l'esprit de Louis Dupont une vive surexcitation. Aussi dormit-il fort peu, pendant la nuit qui précéda son entrée à l'imprimerie. Le matin, il s'éveilla dès quatre heures. Le jour était déjà éclatant. Il se leva, s'habilla, et comme il navait pas d'horloge dans son modeste cabinet, il résolut d'aller demander l'heure au concierge. Mais il eut à peine fait quelques pas, dans le long couloir conduisant à l'escaher, qu'il rentra dans sa chambrette. La maison tout entière dormait encore. L'escalier était sombre et silencieux. Il eut conscience de s'être levé trop tôt.
En garçon actif et laborieux, il ne perdit pas son temps, en attendant le moment du départ. 11 brossa ses vêtements, cira ses chaussures, les lustra comme un verjjis ; plaça soigneusement dans la poche de sa veste, le livret et les pièces que lui avait léclamés M. Jimet ; puis, quand il eut mis un peu d'ordre autour de lui, il prit le parti de descendre. Il était
environ six heures. Les domesliques commençaient à sortir de leurs chambres. On entendait des portes s'ouvrir et se fermer. Louis descendit jusqu'à la loge du concierge. Il trouva M. Gaspard levé.
— Eh bien, mon ami, lui dit le brave portier en l'apercevant, te voilà déjà prêt?
— Oui, monsieur, quelle heure est-il?
— Six heures, tu n'es pas en retard...
— C'est qu'il ne le faudrait pas, non plus...
— Et où vas-lu déjeuner?
— • J'achèterai un petit pain, en route.
— Mais non, fit le concierge, attends un peu ; tu vas prendre le café au lait avec nous ; je vais faire lever ma sœur. . .
— Oh! non... merci... merci mille fois, monsieur Gaspard, j'aurais trop peur d'être en relard, surtout pour un premier jour... Gela ferait mauvais effet... Je vous remercie, je vais partir. .
— Si tu refuses, c'est bon , mon garçon . . Je ne veux pas te contrarier. . . As-tu bien tout ce qu'il te faut ? Ton livret ?
— Oui, monsieur, le voici, dans cette poche, avec mon acte de naissance et mon certificat.
Un quart sonna à une horloge voisine :
— Six heures et quart, dit le concierge.
— Oh ! Il faut que je me hâte. Bonjour, monsieur Gaspard !
— Bonjour, mon ami, et bonne chance! A quelle heure reviendras-tu, ce soir?
— Vers sept heures et demie.
— Je crois que c'est aujourd'hui ou demain que part M. Gervais.
— Il est trop tard pour que je monte chez lui ; mais vous lui direz, s'il vous plaît, combien je lui suis reconnaissant ; du reste, je lui écrirai...
— Allons, bonjour !
— Bonjour, M. Gaspard.
Bien qu'il fut relativement en avance, le jeune apprenti pressa le pas en descendant le boulevard Sébastopol. Il prit le pont Saint-Michel, la rue Suger ; gagna le boulevard Saint-Germain, ofi il acheta un petit pain ; puis il monta la rue de l'Odéon, traversa le Luxembourg et arriva devant l'imprimerie delà rue de Fleurus.
Il avait eu raison de se hâter ; sept heures ne tardèrent pas à sonner à
riiorloge intérieure de l'établissement. Cependant, il n'aperçut qu'un très petit nombre d'ouvriers. Ils arrivaient avec leur veston de toile, et leur pantalon bleu, un paquet sous le bras, ou bien les deux mains dans leurs poches. Mais au lieu d'entrer à l'imprimerie par la porte de la rue Fleurus, comme Louis le supposait, ils contournaient le bâtiment et pénétraient à l'atelier par une autre porte, située dans la rue d'Assas.
Le jeune Dupont imita leur exemple. Il les suivit et entra derrièi-e eux. Il se trouva là dans une sorte d'usine au milieu de constructions noircies par la fumée et sur l'une desquelles s'élevait une immense cheminée.
— Pardon, Monsieur, fit-il bientôt, en s'adressant à l'un des employés, pourriez-vous me dire oià est M. Barbier?
— -M. Barbier, le prote des machines?
Louis ne sut dire si M. Barbier avait ou non cette qualité. Il se contenta de réponlre :
— C'est le chef d'atelier auquel je suis recommandé.
— Tu entres donc dans la maison, mon garçon?
— Oui, Monsieur.
— Ah ! ... Et à partir de quand ?
— D'aujourd'hui, de ce matin.
— Et tu es recommandé à M. Barbier?
— C'est M. Jimet qui lui a parlé de moi...
An nom du chef du Personnel de l'imprimerie, l'employé auquel Louis s'adressait ouvrit de grand yeux et sembla entourer le jeune apprenti d'une certaine considération. N'étant guère pressé d'entrer à l'atelier, d'autant que la plupart de ses collègues n'étaient pas encore arrivés, il s'adossa contre le montant d'une porte et demanda à Louis :
— Tu connais un peu l'imprimerie?
— Non, monsieur..
— Alors, tu vas sans doute aller aux machines... Tu seras recetwur. Louis fit un signe qui signifiait :
— Je ne sais pas... Je serai ce qu'on voudra...
— Tu as apporté tes pièces?
— Oui, xMonsieur, les voici.
— Donne-les-moi, si tu veux ; je suis conducteur ; ]e conmis l'employé qui se chargera de les remettre à M. Jimet.
Louis sortit les pièces de sa poche et les lui donna. L'employé eut à peine ajouté quelques mots, qu'il vit paraître M. Barbier. Il lui cria :
— Eh !.. . Barbier ! . . . Un nouveau client ! . . .
M. Barbier se retourna et, à la vue de la bonne figure du jeune garçon que son collègue lui montrait, il frappa amicalement sur l'épaule de Louis en lui disant :
— C'est toi, le petit Dupont?
— Ah !... Ah!... fit-il, M. Jimet m'a parlé de toi, mon ami... Eh bien, si 'u veux me suivre à l'atelier?
— Volontiers, Monsieur. . .
— Dis donc, Barbier, cria l'autre employé, le petit m'a donné ses pièces. Je vais les faire remettre au Personnel.. .
— Bon ! bon ! . . .
Le prote lui serra la main et conduisit le jeune apprenti dans une vaste salle, tout encombrée de grandes machines à imprimer. Les ouvriers commençaient à entrer. D'autres, arrivés depuis un moment, revêtaient leur costume de travail ; d'autres allaient déjà prendre leur place à la machine.
Louis Dupont n'eut pas plutôt paru dans l'atelier que tous les yeux se portèrent sur lui curieusement .
Il entendit des employés chuchoter; d'autres rire d'un air moqueur : d'autres crier à M. Barbier :
— Eh! Barbier, encore un bleu?... (C'est-à-dire encore v\n nouveau ?)
— Encore un, répondit le prote. ..
Et afin de donner un peu de courage à Louis qui commençait à s'intimider des plaisanteries messéantes de ses nouveaux camarades, il ajouta :
— Nous allons en faire quelque chose, de celui-là.
— Eh bien, bonne chance et bon courage!
L'agitation causée par l'arrivée de ce nouvel apprenti dans l'atelier se prolongea pendant quelques minutes encore ; mais bientôt une voix qui dominait le murmure général cria :
— Allons !... Allons !.. . à l'ouvrage !
— .\ ta machine, Guérin I...
— A la place, Jamard !...
— Veux- lu bien venir ici, gamin?
Toutes ces aposlrophes s'adrcssaienl à de jeunes employés à peu près de la laille et de Tàge de Louis, qui, à sa vue, avaient déserté leur poste. Ils y retournèrent à l'appel de leur nom et les machines commencèrent à fonctionner.
M. Barbier avait prolité de ce premier moment de flânerie pour aller mettre ses vêtements de travail. Dès qu'il eût revêlu sa vesle el sou pantalon bleus, il alla retrouver Louis Dupont et lui dit :
— Allons, viens, mon garçon; je vais te montrer ce que tu auras à faire .. Mais d'abord, ajouta-t-il en écartant de ses deux mains sa veste de toile, tu vois comment nous sommes habillés.. . Nous avons un veston et une cotte de toile bleue, pour ne pas salir nos effets.. . Toi, naturellement, tu n'a pas apporté ces vêtements ?
— Non, monsieur.
— Eh bien, viens... je vais le faire prêter ceux d'un receveur malade, en attendant que tu en achètes ; car il faudra en acheter...
— Oui;, monsieur, répondit Louis.
Et il ajouta avec inquiétude :
— Faut-il que je les ai tout de suite?
— Oh ! non ; d'ici à quelques jours : quand l'employé reviendra... Cette réponse le rassura. En entendant M. Barbier lui parler d'arlieter
un costume de travail, il craignait d'être obligé de faire cette acquisition dès son entrée ; et comme il ne possédait que vingt francs pour toute fortune, il se demandait déjà comment il ferait pour vivre.
Suivant donc l'indication du prote, il passa dans un petit cabinet, revêtit une vieille veste, un vieux pantalon et rentra à l'atelier.
— Avant de te mettre à l'ouvrage, lui dil M. Barbier, il faut que tu saches, mon ami, ce que tu vas faire... Je dois l'apprendre d'abord qu'il y avait ici deux jeunes receveurs de ton âge qu'on a dû congédier, le mois dernier... Je pense que toi, lu nous arrives avec de bonnes dispositions, que tu es travailleur, assidu et obéissant... S'il en est ainsi, nous serons les meilleurs amis du monde ..
Louis ne répondit à ces recommandations que par un léger sourire.
— Eh bien, reprit M. Barbier en attirant son jeune apprenti au fond de l'atelier, sais-lu d'abord comment on fait un livre ? Comment il s'imprime?
— Non, monsieur.
— Il faut que lu le saches ; car moi, j'aime que mes employés travaillent d'une manière intelligente.. . Eh bien, je vais te le dire. . . U y a (les gens qui s'imaginent, lorsqu'ils lisent un livre, que l'auteur n'a eu qu'à écrire sou texte sur le papier et, sans savoir comment l'écriture est devenue impression, ils trouvent tout naturel qu'il en soit ainsi... Or, cha([ue lettre du texte manuscrit correspond à uu caractère typographique. C'est en rassemblant ces caractères daus un petit outil eu fer, appelé composteur^ qu'on forme les mots, et en réunissant les mots et les lignes ainsi composés qu'on forme une page de texte. Comprendstu bieu cela?
Louis, qui n'avait pas détaché les yeux du visage du prote, répondit .
— Oui, monsieur, je comprends.
— Daus l'imprimerie, poursuivit M. Barbier, il y a, on a dû te le dire, deux parties bien différentes : la composition et l'impression ou le tirage. Toi, mon ami, tu es ici aux machines, c'est-à-dire à Yimpression. Cepeudant, il faut que tu aies une idée du travail de la composition.
Ces caractères dont je t'ai parlé et que voici, ajouta le prote, en moutrant sur une machine la composition d'une feuille, sont assemblés et espacés les uns des autres au moyen de petits carrés de métal fondu. Le texte, retiens bieu cette particularité, est composé à [envers, pour qu'ensuite, après l'impression, il se trouve à l'endroit. Car, si tu apphques ta main sur un caractère encré, placé à l'envers, et que tu retournes ensuite ta main, tu y verras la marque de ce caractère tracée à Fe?idroit...
Pour convaincre Louis, M. Barbier joignaut l'action à la parole, posa la maiu à plat sur les caractères de la machine et montra ensuite le résultat de l'expérience.
— Donc, reprit-il, une fois que les caractères sont ainsi assemblés, qu'ils sont fixés et serrés dans un cadre de fer qu'on appelle uu châssis, on nous les descend et nous mettons ce châssis sur le marbre de la presse. C'est alors que notre travail commence, parce qu'alors on procède au tirage. Est-ce compris?
— C'est compris, répondit Louis.
— Bien. Parce que tu sais, mon ami, ajouta le prote eu regardant le jeune apprenti, si tu ne comprends pas, il ne faut pas avoir peur de me questionner. ..
— Je VOUS remercie, monsieur ; j'ai bien compris ce que vous m'avezexpliqué...
— Alors, si tu as compris, je vais continuer ma démonsiralion. M. Barbier conduisit Louis auprès d'une macbinc et lui dit :
— Voici ce qu'on appelle une presse... Voici le cylindre où l'on pose la femi/e de papier; voici la composition qui contieut les caractères ; voici les rouleaux qui les encrent ; voici Pencrier où les rouleaux prennent le noir, voici les pointes sur lesquelles on pose la feuille pour qu'elle aille s'appliquer exactement sur les caractères ; voici les fourcheltes qui prennent la feuille et voici enfin la table sur laquelle tombe cette feuille, quand elle est imprimée.
Toi, mon ami, tu vas commencer par être receveur de feuilles, c'est-àdire que tu vas, comme le font les camarades que tu vois travailler, te placer derrière une machine que je vais l'indiquer, et à mesure que les feuilles reviendront imprimées, tu les saisiras au passage et tu les superposeras sur cette planche... A faire ce métier, tu gagneras quatre sous par heure... Ici, nous travaillons dix heures, de sept heures à onze heures et d'une heure à sept heures du soir. Pour commencer, tu gagneras donc deux francs par jour.. .
— Et le soir, on ne travaille pas? demanda vivement Louis.
— Ah ! pour le soir, c'est autre chose ; il faut avoir seize ans au moins, pour veiller. . . Et toi, quel âge as-tu?
— Bientôt quinze ans.
— Tu vois que tu es trop jeune. Du reste, quand tu auras bien travaillé pendant dix heures, ce sera suffisant. Voilà donc, mon ami, quelles vont être tes occupations.
— Bien, monsieur, répondit Louis.
— Maintenant, ajouta M. Barbier, si tu veux, je vais, pour t'encourager et te stimuler, te faire connaître les étapes par lesquelles tu passeras pour monter en grade.
Aces mots, Louis fixa son contre-maître avec un tel intérêt que le prote ne put s'empêcher de sourire.
— Eh bien, tu vas donc commencer par être receveur de feuilles. Dans deux ou trois ans, si l'on est content de toi, et si l'on reconnaît chez toi une intelligence et une bonne volonté suffisantes, tu pourras être margeur en double, c'est-à-dire que tu remplaceras, quand ils viendront à manquer, ceux qui apphquent directement la feuille de papier sur le cy-
lindre où elle s'imprime. Alors, tu seras payé à raison de six sous par heure. Puis, si l'on continue à être content de toi, tu deviendras margeur en pied ^i pointeur . . . Tu gagneras huit sous par heure, . .
— Huit sous par heure ? répéta Louis.
— Ce n'est pas tout de suite, mou garçon... Pour arriver à ce résultat, il le faudra du temps, cinq ou six ans ..
— A vingt ou vingt et un ans ! répliqua Louis qui ne perdait pas uue des paroles du prote ; et puis ?
— Ah! et puis... tu pourras devenir aide-eonducteur et gagner douze sous par heure; et enfin arriver au grade de conducteur en pied ci gngnov seize, dix-huit sous ou même un franc par heure...
— Oh ! un franc par heure ! dix francs par jour ! s'écria le jeune Dupont émerveillé.
— Sans doute; mais pour cela, il faut d'abord commencer par être receveur à quatre sous l'heure; allons, viens, je vais teconfierà un conducteur.
M. Barbier fit traversera Louis l'atelier dans toute sa longueur et le présenta au conducteur chargé de la machine n° 20. Cet homme, qui pouvait être âgé d'une trentaine d'années, était occupé à remettre en train la presse, arrêtée par suite d'un embarras sui-venu dans le mécanisme. A l'approche du proie, il cessa son occupation et accueillit le nouveau venu avec bienveillauce.
— Je vous le recommande, Petit, dit M. Barbier en désignant par son nom le conducteur de la machine. C'est un garçon intelligent, qui me paraît animé des meilleures dispositions.
— Très bien, monsieur Barbier ; nous allons l'occuper ; il arrive à propos ; il va remplacer le petit Morel...
— Parfait... Et de temps eu temps, je viendrai voir comment il s'acquitte de la tâche qu'on va lui confier.
— -Alercibien, monsieur, répondit Louis, quand le prote l'eût installé à la machine n° 20.
— Allons, à l'œuvre maintenant, mon ami ; et si nous sommes contents de toi, tu n'auras pas à te plaindre de nous...
Après ces mots, M. Barbier s'éloigna. Le conducteur remit bientôt sa presse entrain. Les trois ou quatre ouvriers employés à celte machine reprirent leur poste. Louis, tremblant de bonheur et d'application, alla occuper le sien et la presse fonctionna.
Lorsqu'on apporte au travail autant de bonne volonté qu'en avait le jeune Dupont, il est bien rare qu'on fasse une mauvaise besogne et qu'on mécontente ses patrons. Aussi le conducteur lança-t-il de temps eu temps à sou nouveau collaborateur un regard de satisfaction et d'encouragement. Ces regards pénétraient jusqu'au fond de son cœur, ^on seulement ils stimulaient Louis, mais ils le rendaient rayonnant. A force de zèle et d'activité, ses joues se coloraient d'une rougeur écarlate. Les manches retroussées, le corps penché sur son ouvrage, il ofTrail véritablement le type du jeune apprenti qui n'a d'autre idée en tête que celle de son travail.
Plusieurs Ibis, dans le courant de la matinée, M. Barbier revint auprès de Louis Dupont pour le suivre dans son ouvrage, savoir comment il manœuvrait. Chaque fois, il repartit après avoir échangé avec le conducteur de la machine un signe de tête qui semblait dire :
— Il va bien, il va bien... Nous en ferons quelque chose!..
A onze heures, une cloche sonna. A ce signal, les machines s'arrêtèrent, les ouvriers quittèrent leur poste et s'apprêtèrent à sortir de Timprimcrie. Les uns couraient à la fontaine se passer un peu d'eau aux mains ; d'autres allaient se nettoyer dans une sorte de petite pièce où se trouvait un robinet. D'autres, les plus jeunes, sans songer à se rapproprier, se précipitaient vers la porte et sortaient de l'atelier comme un troupeau de moutons,
Louis Dupont, qui ne connaissait encore personne, se trouva peut-être plus gêné à ce moment, que lois de son arrivée. 11 laissa d'abord partir ses camarades, échangea quelques mots avec son conducteur qui le félicita de son travail du matin ; puis il se décida à imiter l'exemple des autres ouvriers et quitta l'imprimerie.
Il fut à peine dans la rue, qu'une foule déjeunes apprentis vinrent l'entourer.
— Eh bien, lui dirent-ils, ça te plaît-il, le travail?
— Mais certainement, répondit Louis un peu embarrassé de se trouver au milieu de tous ces jeunes gens inconnus.
— Comment t'appelles-tu?
— Louis Dupont.
— Te voilà, receveur comme nous !
— Tu sais, il faut de la patience dans le métier...
— Il faut vraiment y être obligé, pour entrer dans l'imprimerie... On y gagne tout juste de quoi mourir de faim...
— Dis donc, tu viens déjeuner avec nous, hein, camarade? Nous allons au restaurant...
— Au restaurant ! pensa Louis; peut-être veulent-ils que je leur paie à déjeuner pour mon entrée à l'imprimerie !... Dans tous les cas, je serai obligé de faire comme eux; peut-être dépensent-ils vingt-cinq ou trente sous par repas... C'est trop cher pour ma bourse...
Il leur répondit donc simplement :
— Non, merci, je vais aller déjeuner où je demeure...
— Kt où demeures-tu ?
— Rue aux Ours.
— Une aux Ours ? répétèrent les camarades en éclatant de rire ! Eh bien, tu as le temps de le gagner, ton déjeuner I Bon appétit, mon ami !...
364 LE GRAND FREilE
Et se prenant tous par le bras, comme pour danser une farandole, les jeunes apprentis lui tournèrent les talons et entrèrent en foule dans un restaurant situé au coin de la rue de FJeurus et delà rue d'Assas.
Ce ne fui pas sans regret que Louis les vit s'éloigner ainsi, avec leur air insouciant el moqueur. Dès ce moment, il comprit que pour se concilier sinon l'amitié, du moins la sympathie de ses nouveaux camarades, il serait obligé de se conformer à leur manière de vivre. Or, à en juger parla proposition qu'ils venaient de lui faire, ils paraissaient avoir des lia])itudes dispendieuses. Comment arriverait-il à équilibrer son modeste budget, gagnât-il cinquante francs par mois, s'il dépensait vingtcinq ou trente sous pour son déjeuner? Xon, il lui était impassible d'imiter leur exemple. Et ma foi, comme après tout il devait faire passer son intérêt personnel avant la question de vanité ou d'amour-propre, il résolut bien, pour l'avenir, de ne prendre conseil en toutes circonstances que de sa raison et de sa bourse.
Cependant, si économe qu'il voulût être, il était bien déterminé à s'en aller déjeuner à la rue aux Ours, lorsqu'une pensée l'arrêta dans l'exécution de son projet et le fit retourner sur ses pa^*.
Sans doute, il croyait bien, en deux heures, avoir le temps d'aller à la rue aux Ours et d'en revenir ; mais qu'irait-il y faire? Oserait-il prendre son repas chez M. Gaspard ? Assurément non. Il lui faudrait donc acheter quelque chose et aller le manger dans son cabinet. Or, tant qu'à acheter du puin et un peu de charcuterie, mieux valait rester dans le quartier et s'éviter au moins la fatigue du trajet.
Un moment, passant devant un petit restaurant, il fut bien sur le point d'y entrer; car il se sentait l'estomac tourmenté par une faim violente. 11 s'approcha et lut le prix des consommations qui se trouvait exposé derrière la vitrine :
Ordinaire iO c.
Plat du joui- 4U »
Bifteck et côtelellc . 00 a
Pain 10 «
Ragoût 30 «
Mais tout cela lui parut au-dessus de ses moyens, lise borna donc à prendre pour quelques sous de charcuterie, à acheter trois sous de pain, deux sous de cerises et alla s'installer pittoresquement sur un banc du Luxem-
IJ-: l'Il-D A î/ETRIi:il 365
bourg à l'ombre d'un marronnier feuillu, où tous les pierrots d'alentour semblaient s'être donné rendez-vous.
Son déjeuner terminé, Louis, qui éprouvait une soif ardente, se mit en quête d'une fontaine. Il en trouva imeprès de l'orangerie ; il y but à son gré; puis, après quelques allées et venues sous les ombrages du jardin, l'heure s'avançant, il retourna à l'imprimerie.
Le reste de la journée se passa sans incident. Louis Dupont apporta dans son travail le même zèle, la même application que le malin. M. Barbier vint encore le suivre à plusieurs re])rises dans son ouvrage €t parut très satisfait de son nouvel apprenti.
— Décidément, pensa-t-il, je crois que nous avons fait là une bonne acquisition.
Le soir, dès que sept heures sonnèrent, les ouvriers abandonnèrent les presses. A leur exemple, Louis quitta son poste et retourna dans le petit cabinet pour y changer de vêtements.
— Eh bien, mon ami, lui dit son conducteur, en le revoyant, ce n'est pas plus difficile que ça, le métier... Et tous les jours, ce sera la même chose... jusqu'à ce que ça change... Allons, bonsoir !
— Bonsoir, monsieur.
M. Barbier étant absent au moment du départ, Louis ne put lui dire adieu. Désireux d'aller rendre compte à M. Gaspard de l'emploi de sa journée, il se hâta de sortir, prit le pas de course et arriva tout courant à la rue aux Ours.
— Ah! le voilà!... dit le concierge en l'apercevant du seuil de sa porte... Eh bien, mon ami, es-tu content?
— Enchanté, monsieur Gaspard ; figurez-vous que, dans cette partie, on peut gagner jusqu'à dix francs par jour ! . . .
— Dix francs ?...
— Eh bien, mon garçon, tu ne seras pas à plaindre! murmura W Adélaïde, ens'approchant pour écouter la suite du récit.
— Pour le moment, je gagne quatre sous par heure ; reprit Louis avec animation ; ça me fait deux francs par jour; car je travaille dix heures; mais bientôt, si on est content de moi, je pourrai passer marçieur en double, à six sous l'heure ; ^vû^ margeur en pied, à huit sous... Et enfin... dans longtemps, je deviendrai aide-conducteur... Ah! je suis joliment content... Et à seize ans, je pourrai veiller !...
Dans sa volubihté, le jeune imprimeur ne tarissait plus. 11 parla du
366 LE GRAND FHEUE
fonctionnement des machines ; essaya même de les décrire, en s'embrouillant dans rénuméralion et la désignation des pièces.
Xaturellemenl M. et M"" Gaspard ne comprenaient rien à cette description, à celte suite de termes techniques. D'ailleurs, ce qu'il importait avant tout au concierge, c'était de savoir si son protégé avait été bien accueilli, si son travail l'intéressait.
— Oh! pour cela, oui, monsieur, répondit-il au concierge, mon travail m'intéresse, je le trouve même très amusant :
— Mais enfin, qu'est-ce que lu fais, là bas?
-^ Je suis receveur de feuilles, je reçois les feuilles de dessous la presse, lorsqu'elles sont imprimées... M. Barbier, mon contre-maîlre, qu'on appelle le /?ro^e des machines, m'a dit qu'il était content de moi...
— Allons, mon ami, allons, fit le brave concierge, heureux lui-même du bonheur de Louis, comme ce soir c'est un peu fête et que M. Gervais est parti...
— Ah! il est parti, M. Gervais? demanda vivement Louis.
— Oui, mon ami, à trois heures... Aussi, tu vas te mettre à table avec nous et tu nous raconteras l'emploi de ta journée...
M'" Adélaïde, déjà agacée, comme toutes les personnes jalouses, de la joie bruyante du jeune apprenti, se retourna brusquement en entendant son frère faire cette invitation.
— Mais Rodolphe !.. grommela-t-elle sourdement, comme si on l'avait mordue.
— Allons, allons, mon ami, reprit le concierge sans tenir compte de la mauvaise humeur de sa sœur... Je vais te mettre moi-même ton couvert; et tu vas nous raconter cela...
Louis prit une chaise que lui tendit M. Gaspard. Il s'assit et commença à raconter son entrée à l'imprimerie, tandis que M'" Adélaïde, retournant à sa cuisine, fermait la porte avec rage en murmurant :
— Attends !.. Attends !.. mon Rodolphe... j'en ai assez, de tes hbérahtés... Je vais y mettre le v< holà!.. »