CHAPITRE II
La journée du lendemain et celles qui suivirent se passèrent sans rien offrir de particulièrement remarquable.
Louis se levait de grand matin, mettait un peu d'ordre dans sa chambrette, déjeunait en se rendant à son travail et rentrait le soir vers sept heures et demie, avec la satisfaction que donne l'accomplissement du devoir.
Sans se lier précisément avec ses camarades, il était parvenu à leur paraître sympathique. Son chef immédiat était content de lui; les autres ouvriers, employés à la même presse, lui témoignaient de l'intérêt ; enfin, il avait pris dans l'atelier la modeste place qui lui convenait.
Il savait pourtant conserver toute son indépendance. A l'heure du déjeuner, au lieu de suivre les camarades, il s'en allait seul du côté de la rue iNotre-Dame-des-Champs, y faisait ses modestes emplettes et revenait ensuite déjeuner sur un banc au Luxembourg, là haut, près de la pépinière. Le soir, en rentrant à la rue aux Ours, il achetait encore une portion de viande froide ou de charcuterie et la mangeait dans son cabinet, à moins que M. Gaspard, heureux de se trouver en compagnie du jeune apprenti ne l'engageât, malgré les résistances de sa sœur, à venir partager son repas.
Il faut dire que Louis avait la délicalesse et le tact de n'accepter que le moins souvent possible.
3Iais il paraît qu'aux yeux de M"* Adélaïde, cette réserve prenait un caractère tout ditFérenl. Il y a ainsi, dans la vie, des gens que le bonheur des autres rend malheureux. La sœur du concierge était de ce nombre. Jamais, du reste, on s'en souvient, elle n'avait eu les frères Dupont ni en haute estime, ni en grande afîection. Ses relations fréquentes avec M""" Beaujolais étaient bien faites pour l'entretenir dans ses mêmes sentiments d'animosité; et puis, de penser que ce petit Louis qu'elle avait vu recueillir sans rien, dénué de (ont, n'ayant pas un morceau de pain à manger, s'était fait sa place dans l'existence, qu'il avait trouvé un emploi, qu'il élait appelé à devenir un jour quelque chose, cela troublait sa vie, cela l'empêchait de dormir.
Elle en était arrivée positivement à être jalouse de ce jeune garçon.
— Comment ! grommelait-elle, en y songeant, aux heures de sohtude, voilà un gamin qui gagne deux francs par jour, douze francs par semaine, quand je me tue à travailler du matin au soir, à tricoter mes chaussons, pour gagnera peine douze sous?... C'est ainsi que vont les choses... Les jeunes débutants d'hier nous passent sur la tête, lorsque nous autres, qui sommes pour ainsi dire mortes à la peine, qui avons irimé toute notre vie, nous n'arrivons à rien... Si c'est cela la justice, je trouve qu'elle fait drôlement les choses !..
Et ce n'était pas tout. Ce qui l'exaspérait encore, c'était de penser que son frère, non content d'avoir recueilli ce jeune garçon, de lui avoir concilié l'affection de M. Gervais, son frère, M. Gaspard, l'admettait encore à sa table, lui faisait manger, disait-elle, le pain qu'elle avait tant de peine k gagner. Cependant, grâce au bon cœur de M. Rodolphe qui l'avait recueillie auprès de lui, elle était logée, éclairée, chauffée, recevait en outre une moyenne de trois cents francs d'élrennes, autant de gages, du vin des locataires et une foule d'autres bénéfices tels que les deniers à Dieu, les étrennes imprévues, les indemnités des personnes qui donnaient des soicées. Mais, même avec la jouissance de tous ces avantages, elle se trouvait malheureuse, et afin de ne pas faire manger son bienpai- les étrangers, elle résolut d'éloigner Louis une fois pour toutes, non seulement en ne l'admettant plus à sa table, mais en lui faisant quitter définitivement la maison.
Le moment était bien choisi pour la mise à exécution de son plan.
L'absence de M. Gervais la favorisait. Son frère n'aurait personne à lui opposer. Elle était bien sûre, dans ces conditions, de ne pas écbouer.
La première chose à faire était de louer le cabinet, mais il fallait le louer avantageusement, afin de tirerprofit de cettelocalion. Elle recueillerait ainsi le bénéfice du denier à Dieu et assurerait la sauvegarde des intérêts du propriétaire, qui, disait-elle, devaient être les siens. Enfin, il résulterait pour elle de cette combinaison, si elle réussissait, la satisfaction souveraine d'a\oir eu raison contre son frère et le protégé de ce dernier.
Elle saisit donc le moment où M. Rodolphe était en course, pour aller chercher dans un tas d'écriteaux. relégués à la cave, celui qui se rapportait au cabinet du sixième ; et, un malin, prenant l'escabeau de la loge,
elle alla suspendre au-dessus de la porte d'entrée une planchette sur laquelle était collée une feuille portant ces mots :
Afin de rendre l'affiche plus alléchante, elle imagina dy ajouter de la main, avec une orthographe en rapport avec son instruction :