‹ Le grand frèreChapitre 60 sur 84 · DE CUITE, AVEC FEUNAITRE ET CHEMINEZ · texte numérisé non relu

DE CUITE, AVEC FEUNAITRE ET CHEMINEZ

qu'elle prononçait: de suite, avec fenêtre et cheminée.. . La fenêtre à laquelle M"® Adélaïde faisait allusion était, comme on sait, une étroite ouverture pratiquée au milieu du toit et sur laquelle se rabattait un châssis à vitre, en forme de couvercle de tabatière. Quant à la cheminée, elle était représentée par une petite tablette en bois blanc, fixée naguère au mur par la domestique de M. Gervais, et au-dessous de laquelle le concierge avait collé, un jour, une de ces gravures anciennes, comme on en voit sur les devants de cheminées antiques.

Il est de fait qu'avec de semblables attributs, le cabinet devenait très tentant pour les locataires. Malheureusement, les amateurs ne semblaient pas s'en douter ; car personne ne venait même se présenter pour demander à visiter ce local.

Sil'écriteau n'eut pas la bonne fortune d'attirer les regards des passants, il ne tarda pas, en revanche, à arrêter l'attention de M. Gaspard qui, l'ayant aperçu, dit à sa sœur :

— Quel est doue ce cabinet qui est à louer, dans la maison?

M"^ Adélaïde eut l'air de demander à son frère s'il voulait se moquer d'elle.

— Eh bien, c'est le cabinet du sixième, répondit-elle sèchement.

— Le cabinet de Louis ?

— Dame! j'imagine bien que ça ne va pas durer, cette plaisanterie.

— Quelle plaisanterie? fit à son tour le concierge, sans comprendre.

— Enfin, reprit M"« Adélaïde, j'ai pu fermer les yeux pendant un temps; mais ce n'est pas un locataire, ton Louis Dupont ... Et le propriétaire n'en tendra pas de cette oreille.. .

M. Gaspard resta stupéfait :

— Mais voyons, fit-il avec une pointe d'humeur, puisque M. Gervais a payé régulièrement pour lui, jusquà présent.

— Jusqu'à présent, c'est possible; mais du moment qu'il est parti, il ne paiera plus...

— Eh bien, mais... s'il ne paie plus, le petit Dupont paiera luimême...

Ici, j\l"* Gaspard, mise au pied du mur, s'emporta :

— Ali! çàl... cria-t-elle, est-ce que tu crois que je veux le garder davantage, ton locataire? Est-ce que tu t'imagines d'abord que je suis tranquille ; est-ce que le propriétaire doit l'être, en pensant que d'une minute à l'autre ce locataire de quatorze ans peut mettre le feu chez lui?... Il sera bien avancé, quand il aura incendié la maison du propriétaire !... A-t-il de quoi la payer?... Je sais bien, ajoula-t-elle avec une ironie amère, qu'il gagne des deux francs par jour... Douze francs par semaine ! . . . Eh bien, fit-elle en tremblant de colère, quand on gagne tant d'argent, on a le moyen de se loger dans un plus beau quartier et on s'en va. . .

Comme son frère ne lui répondait rien, faisant même semblant de ne pas l'entendre, elle répéta avec dépit :

— Oui, on va habiter dans un plus beau quartier, quandon gagne quarante-huit francs par mois...

M, Gaspard ne proféra pas un mot. Il resta impassible au milieu de ce déluge de paroles et laissa sa sœur épuiser toutes ses raisons. Il eut même la patience d'endurer sans sourciller tous ses haussements d'épaules, ses gestes grotesques, et les allées et venues du plumeau qu'elle faisait voyager en gesticulant. Seulement, il déplora intérieurement une pareille animosité, que rien, du reste, ne justifiait.

Ce qui l'affectait surtout dans cette circonstance, c'était la peine qu'il allait faire à Louis, en lui dévoilant les intentions de sa sœur. Car, d'une manière ou d'une autre, le jeune apprenti ne pouvait manquer, ne fut-ce qu'en apercevant Técriteau, de découvrir le complot formé contre lui par M"" Gaspard.

L'événement ne tarda pas à prouver que les craintes du concierge étaient fondées. Un soir, en revenant de son travail, Louis \it l'écriteau suspendu au-dessus de la porto. Sans être bien instruit, il trouva l'orthographe de M"" Adélaïde assez fantaisiste, puisse demanda, sans avoir envie d'en rire :

— Est-ce que ce serait mon cabinet qu'on mettrait à louer? Cette idée le bouleversa.

— Comment? pensa-t-il ; on met cet éciiteau sans même me prévenir? On veut donc me chasser? Cependant, j'avais bien l'intention de payer.. . Et je paierai...

Il resta ainsi, anxieux et perplexe, pendant un moment ; mais bientôt, ayant examiné de nouveau l'écriteau, il repoussa ses craintes en disant :

— Cabinet avec fenêtre et chemimeX.. Jeme tourmente inutilement... Ce n'est pas le mien ; cardans celui où je couche, il y a bien une fenêtre ; mais il n'y a pas de cheminée...

Et rassuré par cette juste remarque, il remonta gaiement chez lui.

Son erreur ne devait pas être de longue durée.

A quelques jours de là, c'est-à-dire vers la fm du mois de juillet, il rentrait tout guilleret, comme à son habitude, quand M"' Adélaïde, l'arrêtant au passage, lui cria :

— Eh ! là bas!., mon ami, ne monte pas si vite !.. J'ai à le parler !.. Descends donc !..

Rien qu'au ton de la concierge, Louis se douta qu'il s'agissait d'une affaire ennuyeuse, probablement du cabinet. 11 redescendit :

— Que désirez-vous, mademoiselle? demanda-t-il poliment, en entrant dans la loge.

— Eh bien, mon garçon, le voici ce que je désire, répondit la concierge d'un air goguenard : il faut te mettre en quête d'un autre logement, maintenant que te voilà en fonds; carie tien est loué...

— Le cabinet est loué? répéta Louis avec un douloureux étonnement.

— Oui, mon garçon, il est loué, depuis ce matin... Ainsi, je vais ôter Técrileau. . .

— Mais, mademoiselle, j'avais bien cependant l'intention de payer dans quelques jours, à la fin du mois !

— Parbleu! riposta la concierge avec une ironie mauvaise, tu t'imagines bien que le propriétaire ne t'aurait pas fait crédit... Seulement, lune payais que dix francs et j'ai trouvé à le louer à quinze ; alors tu comprends que je n'ai pas pu faire perdre cinq francs au propriétaire pour le plaisir de te garder...

Louis se trouvait si bien dans la maison, il avait tant de raisons pour y être attaché, qu'un moment il fut sur le point de dire à M"" Adélaïde :

— Eh bien, mademoiselle, laissez-moi toujoursl'occuper ; etje paierai quinze francs au lieu de dix !..

Mais il comprit bien que son offre serait impitoyablement repoussée par la concierge ; et d'ailleurs, il devait trop viser à léconomie pour se permettre de dépenser inutilement soixante francs par an. 11 ne fit donc aucune objection à M"' Gaspard et se contenta delui dire :

— A partir de quand est-il loué?

— Apartir du buit... seulement...

Et elle ajouta :

— Ainsi, mon ami, tuas encore à me remercier... Le locataire voulait entrer tout de suite; mais comme je n'ai jamais eu Tliabitude de mettre les gens sur le pavé, je lui ai dit qu'il ne pourrait pas emménager avant le huit...

— Je vous en suis bien reconnaissant, mademoiselle.

— Quant au mobilier qui garnit pour le moment le cabinet, poursuivit la concierge, tu n'as pas à t'en inquiéter ; tu n'as qu'à tout laisser... Je m'en arrangerai!..

Cette idée du mobilier, à laquelle il n'avait pas encore songé, vint se dresser tout à coup devant lui, comme un terrible point d'interrogation :

— C'est vrai, pensa-t il, je n'ai pas seulement une chaise ou un ht à moi ; en déménageant, il faut que je m'occupe d'acheter des meubles... Comment vais-je faire?

En présence de l'attitude de M''^ Gaspard, qui savait toujours prendre un moyen pour avoir raison, alors même qu'eUe avait tort, Louis ne trouva rien à ajouter. Il réfléchit pendant un moment, puis, baissant la tête sous le poids de son inquiétude, il regagna tristement son sixième

étage.

— Décidément, pensa-t-il, il n'y a pas moyen d'être heureux pendant

un mois... Me voilà de nouveau à la rue...

Jusqu'alors, depuis le départ de son frère, tout allait si bien augiéde ses désirs! Pourquoi fallait-il que la concierge vînt faire passer un gros nuage noir sur l'azur de son bonheur?

La situation étant beaucoup plus grave qu'on ne pensait, le premier mouvement de Louis fut de consulter sa bourse, de faire son compte. U possédait encore dix francs, économisés sur les trois premières semaines de travail et la paye intégrale de la dernière, soit en tout vingt-deux francs. Il aurait eu bien davantage, s'il n'avait pas été obligé de s'acheter sa cotte el son veston bleus ; mais l'employé malade, dont Louis mettait le costume, était revenu et il avait fallu lui rendre ses effets. Cet achat avait

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en partie absorbé l'avance faite par M. Gênais. Les déjeuners ou dîners avaient englouti le reste.

Sur ces vingt-deux francs, formant tout son capital, il en devait dix au propriétaire pour la location de son cabinet qu'il payait au moh. Il lui restait donc douze fra7ics pour acheter un mobilier et vivre pendant toute la semaine.

A ce moment, la triste réalité lui fil reconnaître la justesse des théories de M. Gervais, qui lui avait prédit qu'avec son modeste salaire il n'aurait jamais pu prendre son frère à sa charge.

— Julien, au moins, se disait-il, est bien nourri, bien logé. Tl ne manque de rien.

Cette pensée le soutenait ; et puisqu'il y avait encore un mauvais temps à passer jusqu'à ce qu'il fût complètement sorti de peine, mieux valait traverser seul ce temps d'épreuve.

Et certes l'épreuve menaçait d'être cruelle. Comment faire avec douze francs pour acheter des meubles et payer ses repas pendant toute une semaine? Cependant la décision de la concierge était irrévocable ; le cabinet était loué ; il fallait chercher autre chose.

La seule personne à laquelle il pût confier sa peine fut naturellement M. Gaspard. 11 le guetta donc au passage, un matin, et lui raconta tout:

— Mon pauvre ami, lui dit M. Rodolphe d'un air profondément triste, je sais cela.. . je le sais... Je n'ai rien pu empêcher... seulement, je tâche de voir comment je pourrai t'aider à sortir de ce mauvais pas... Et toi, que comptes-tu faire ?

— Aller louer un autre cabinet oii je pourrai... dans le quartier, ou peut-être plutôt dans le voisinage de l'imprimerie...

— Oui, fit le concierge en approuvant de la tête d'un air pensif, ce serait plus sage... Car ici, vois-tu. ajouta-t-il, tant que tu seras dans le voisinage de ma sœur ...

Il n'acheva pas, ne voulant pas dire à Louis tout ce qu'il pensait des procédés de M"" Adélaïde. Il préféra pai-ler d'autre chose et reprit :

— Oui, oui; dans le quartier de l'imprimerie...

— C'est en effet le parti qui me paraît le meilleur; seulement je n'ai pas même un lit à emporter; je me trouve bien embarrassé. . .

Tout en parlant, il mit la main dans sa poche, en retira sa modeste bourse et, sortant une pièce de dix francs :

— Enfin, monsieur Gaspard, dit-il en tendant l'argent au concierge, voici toujours les dix francs du cabinet. . .

M. Gaspard le regarda un moment; et repoussant soudain son bras par un brusque mouvement de vieux militaire :

— Mets ça dans ta poche ! grommela-t-il. . . Et tâche de ne rien en dire...

— Mais. . . mais non. . . répondit Louis. M"^ Adélaïde compte les recevoir. . . je les lui ai promis. . .

— Tu les lui as promis?. . . Eh bien, tu attendras qu'elle te les demande, mon garçon ; mais moi, je ne les prends pas.

Et il ajouta avec colère :

— Je n'ai pas l'habitude de mettre les gens sur la paille, moi. . . Elle, ça la regarde. . .

Louis comprit qu'en entretenant davantage M. Gaspard de ce sujet, il allait déchaîner toute son indignation. Il ne jugea donc pas à propos d'insister, et prenant, pour terminer l'entretien, le prétexte de l'heure qui le pressait, il partit.

Pendant le reste de la journée, il ne cessa de songer à sa triste situation. Il fallait se décider; il n'y avait pas de temps à perdre. Six jours seulement le séparaient de la date à laquelle il devait céder son cabinet. Il ne lui restait donc même pas une semaine pour arrêter une autre chambre, acheter un lit, enfin pour se réinstaller ailleurs.

Or, lorsqu'on travaille de sept heures du matin à sept heures du soir, on n'a guère le temps de chercher des chambres. A l'heure de son déjeuner, il essaya bien de voir quelques écriteaux, de parcourir le quartier. Mais mal secondé par sa jeunesse et son inexpérience il ne découvrit rien.

Heureusement, au nombre des jours qui le séparaient de la date fatale, se trouvait un dimanche. Comme on le pense, Louis résolut de \o mettre à profit. Dès le samedi soir, en revenant de son travail, il aborda le concierge et lui dit :

— Monsieur Gaspard, c'est demain dimanche, je suis libre toute la journée ; et, si vous vous avez de votre côté un moment à perdre, je vous serais bien reconnaissant de m'aider à trouver un autre cabinet...

— Sois tranquille, mon garçon, lui répondit le concierge ; sois tranquille ; demain je t'appatliendrai toute la journée. . . Du reste, je m'occupe de toi. . . Je suis déjà allé voir. . . j'ai même quelque chose en vue,

pas bien loin de ton imprimerie, dans le quartier Saint-Sulpice. .. Seulement. . .

Et ici, comme s'il se fût heurté contre quelque grosse difficulté imprévue, il soupira en hochant la tète d'un air qui inquiéta Louis.

— Vous croyez qu'on me trouvera trop jeune pour me louer une chambre ? demanda vivement son jeune protégé.

— Oh ! ce n'est pas cela, répondit M. Gaspard.

— Qu'est-ce que c'est donc ?

— Enfin, ne t'en préoccupe pas, mon ami, j'essaierai d'aplanir ces difficultés... Tâche de bien dormir, cette nuit; et demain matin, nous partirons ensemble pour aller, si nous le pouvons, retenir quelque chose. ..

— Oh! monsieur Gaspard, reprit Louis avec émotion, décidément je ne pourrai jamais reconnaître toutes les bontés que vous aurez eues pour moi !

— Eh ! mon pauvre ami, n'ai-je pas le devoir de réparer dans la mesure de mes moyens les avanies qu'on te fait subir, les cruautés qu'on a pour toi?

Louis saisit l'allusion, devina qui elle visait et remonta lentement à son sixième étage, en se demandant avec justesse :

— Comment M. et M"'' Gaspard peuvent-iJs être frère et sœur par le sang, alors qu'ils le sont si peu par le cœur ! . . .

Le lendemain matin, Louis fut prêt, dès huit heures. Il descendit trouver le concierge, l'attendit pendant quelques minutes devant la porte, pour lui donner le temps de vaquer aux soins de première nécessité que lui imposaient ses fonctions, et bientôt après, partit en sa compagnie, pour gagner le quartier du Luxembourg.

C'était quelque chose de patriarcal et de touchant que la société et l'entretien de ces deux personnages, différents d'âge et de condition, mais qui étaient déjà liés l'un à l'autre par une étroite affection et qui luttaient ensemble contre les difficultés que M"^ Gaspard accumulait comme à plaisir devant eux. A force de le fréquenter, de connaître sa nature l)onne et généreuse, Louis regardait un peu le vieux concierge comme son père. M. Gaspard avait pour Louis les mêmes tendresses que pour un enfant. Ses joies le rendaient heureux; ses peines l'attristaient.

Aussi se figure-t-on l'empressement que dut mettre le brave portier à

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