CHAPITRE IV
Le premier soin de tante Gervaise, après le retour de ses neveux à la ferme, fut de s'occuper de leur installation. Cette opération ne devait pas exiger grand temps, puisque le bagage des deux frères se réduisait à peu de chose ; mais encore falkiit-il examiner le contenu de leurs paquets et mettre ces effets en place. Et d'abord, eu les voyant entrer, la fermière, qui finissait d'éplucher des pommes de terre pour le repas du soir, leur demanda :
— Eh bien, votre oncle est parti?
— Oui, matante.
— Jusqu'où l'avez-vous accompagné?
— Oh! à peine jusqu'au chttmp de M. Dumont. dit Edouard.
— Ainsi, maintenant, reprit .M"" Aubert, en se levant pour accrocher sa marmite pleine à la crémaillère, vous allez rester ici?
— Nous en sommes bien contents, déclarèrent ensemble Armand et Edouard.
Tante Gervaise n'ajouta rien à la réflexion de ses deux fils ; mais elle crut le moment venu d'adresser à Louis et à Jnhenses recommandations.
— Vous comprenez, n'est-ce pas, mes petits, leur dit-elle, que si je vous recueille ici, c'est uniquement par bonté; car je n'y suis pas obligée. ..
Les deux frères se regardèrenl sans bien saisir le sens de ces paroles.
— Oui. poursuivit la fermière, je vous prends auprès de moi, pour venir on aide h voire père, qui est pauvre, et bien embarrassé de vous, depuis la mort de votre mère. Alors, n'est-ce pas, si je consens h vous loger, à vous nourrir, h pourvoir à votre entretien, il faut en retour que vous me rendiez service et que vous sovez bien gentils.
— Nous le serons, murmurèrent les deux: enfants.
— A la bonne heure ; et maintenant, venez ; nous allons voir ensemble ce que vous m'avez apporté en fait de vêtements.
Ils gravirent tous, derrière la fermière, l'escalier rapide conduisant à la chambre et suivirent M""" Aubert dans le petit cabinet. Il était encore tout plein du désordre du malin, avec le lit défait et la paillasse à terre, telle que le père Dupont l'avait laissée.
— Voyons ces paquets? demanda tante Gervaise.
Louis alla les prendre dans le coin où il les avait placés, et les donna h sa tante qui les dénoua.
— C'est tout ce que vous avez? dit M""' Aubert, quand elle eut examiné chaque pièce, l'une après l'autre.
Les deux frères eurent ensemble un petit haussement d'épaules, suivi d'iiii signe de tête qui semblait dire :
— Je ne sais pas ; il paraît que oui...
— Eh bien, mes enfants, je vous engage à ménager vos affaires ; car vous n'en avez pas beaucoup de rechange. Tenez, ajouta-t-elle, en leur tendant un mauvais pantalon el une vieille blouse, enfilez-moi ça !...
Sans se le faire redire, Louis et Julien se déshabillèrent et revêtirent les effets que leur tendit la fermière. Edouard et Armand, qui assistaient à cette toilette, pensèrent :
— Nos cousins ne sont guère mieux pourvus que nous !...
Car eux aussi portaient des vêtements chamarrés de pièces de toutes nuances et accusant de longs services.
— Ainsi, vous avez bien dormi tout de môme, sur la paillasse ? dit -M'""= Aubert.
— Nous n'avons pas couché dessus, répondit Louis. C'est papa qui s'y estmis.
— Dupont ? l']h bien et vous ? Vous lui avez donc pris sa place dans le lit ?
— C'est lui qui l'a voulu.
Tante Gervaise n'ajouta aucune rétlcxion. Elle souleva la paillasse et fit signe aux quatre enfants de venir l'aider à la mettre sur le lit. Ouand ils lui eurent obéi, elle dit à ses neveux :
— Vous voyez, c'est ici que vous coucherez. J'imnginc que vous serez bien ?
— Oh ! oui ! répondirent Louis et Julien.
— Vous aurez cette bonne chaise de bois, pour vous asseoir quand vous vous déshabillerez, et une caisse qui vous servira de commode...
— Nous aurons une chambre comme des hommes, fit Julien. El eomme, en disant cela, il restait en admiration devant quelques maigres grappes de raisin, qui séchaient, accrochées aux solives du plafond, tante Gervaise reprit :
— Ah ! par exemple, il ne faudrait pas me jouer le tour de toucher ù cela ; car nous nous fâcherions tout rouge...
— Soyez tranquille, promit Louis ; nous n'y toucherons pas.
— Vous n'avez qu'à demander à Edouard ce qu'il a attrapé pour avoir voulu m'en grignoter... N'est-ce pas, Edouard ?
Rien qu'au souvenir de la correction infligée par sa mère, l'enfant se frotta la joue d'une façon qui ôla pour jamais à son cousin l'envie de goûter à ces raisins.
Tante Gervaise qui, habituellement, était prise dès le matin par les travaux de la ferme, n'avait pas le temps de faire chaque jour le ménage. Elle profita donc de cette journée, pour mettre un peu d'ordre dans les pièces du haut, fit tant bien que mal le lit de ses neveux, poussa dans un coin les bottes d'oignons qui séchaient depuis la dernière récolte, et compléta l'ameublement de cette petite chambrette en suspendant au mur un vieux porte-manteau délabré.
Les enfants imitèrent son exemple. Armand alla chercher un balai ; et Louis aida son cousin à retourner le petit matelas de son lit. Julien, qui les regardait sans rien faire, voulut aussi se rendre utile. Il prit la cruche de grès qui se trouvait à moitié vide, et l'emporta pour la remplir. Il pensait ainsi éviter de la peine à sa tante. Mais il n'eut pas plus tôt descendu quelques marches, qu'Edouard s'élauçant derrière lui pour aller chercher l'eau à sa place, lui fit lâcher Tobjet des mains. La cruche tomba dans l'escaher et vola en éclats...
Au bruit de ce fracas, tante Gervaise accourut et s'écria toute courroucée :
— Comment ? tu m'as cassé ma cruche? Tu ne pouvais donc pas faire attention, maladroit ?... D'abord, qui est-ce qui t'avait chargé d'y toucher'?...
— C'était pour vous éviter la peine, balbutia Julien.
— Ah ! ça commence bien, répliqua la fermière, rouge de colère ; si tu viens ici pour me i)iiser mes affaires, tu aurais pu rester chez toi...
Edouard n'avait pas attendu si longtemps pour fuir; mais JuHen, consterné autant par le malheur qu'il venait de faire, que par la vivacité des reproches qui l'avaient suivi, restait immobile sur les premières marches de rescalier, au milieu des débris du pot de grès fracassé.
— Eh bien, qu'est-ce que tu attends à présent ? gronda tante Gervaise ; ramasse les morceaux et va les jeter dans la cour !
Lenfarit obéit, prit les débris les uns après les autres et, aidé par son frère et par Armand, qui étaient accourus pour constater l'accident, il emporta les éclats de la cruche qu'il s'en alla jeter dans le creux à fumier.
C'était à la vérité un assez triste début. Après de pareils reproches, Julien sentit bien les larmes lui monter aux yeux ; mais il les refoula, par amour-propre, et afin de n'avoir pas l'air de pleurer devant ses cousins. Seulement, il crut comprendre que dorénavant il faudrait se tenir sur ses gardes chez tante Gervaise.
Armand et Edouard profilèrent de leur présence à la basse-cour, pour faire visiter à leurs compagnons les curiosités de la ferme, qu'ils n'avaient pas vues ensemble, le matin. Ils leur indiquèrent les nids oii les poules allaient souvent pondre ; le coin du hangar^oii ils avaient découvert douze œufs de cane ; et aussi la niche grotesque de Bertrand, qui semblait se familiariser avec les jeunes paients de ses petits maîtres.
Bientôt après, tante Gervaise reparut. Midi sonnait au clocher du village. La fermière arrivait avec son grand seau et son petit tabouret, pour aller traire la vache. Elle ne semblait plus être d'aussi mauvaise humeur que dans la matinée. Julien courut lui sauter au cou, et l'embrassa.
— C'est bien, lui dit-elle ; et tàclie une autre fois d'être plus adroit.
— Je ferai tout mon possible, ma tante. Oh ! vous allez traire la vache ?
— Il est assez tard.
— Voulez-vous que nous alhons avec vous?
— Venez !
Les quatre enfants suivirent M"" Aubert dans l'étable, où reposait une
('■norme vache couchée sur la hUèrc cl qui, à leur arrivée, tourna la tête (lu côlé de la porte, en les fixant de son i)on gros regard.
— Allons ! Jeannette, debout ! lui cria la fermière, en la poussant du pied.
La bête se releva cttanle Gervaise se mit en mesure de la traire. Pour Armand et Edouard, habitués à vivre au milieu des vaches, celle besogne n offrait pas un attrait parliculier ; elle intéressa davanîage leurs cousins, ({ui auraient bien désiié prendre la place de la fermière, s'asseoir sur le petit tabouret, avec le seau entre les genoux et presser le pis gonflé de la bêle, d'oijle lait jaillissait en minces fdets blancs.
— Est-ce (jue vous faites du beurre? demanda Louis.
— Oui , nous avons une batteuse.
— C'est moi qui la tourne quelquefois, dit Edouard.
— Nous la tournerons aussi, n'est-ce pas, ma taule? proposa Julien.
— Nous verrons cela, mon ami.
Ce fut un plaisir pour les deux frères de penser qu'ils se mêleraient à tous ces intéressants Iravauxdela ferme, auxquels ils n'avaient pour ainsi dire jamais assisté d'aussi près. Car leur mère, ayant été toujours trop pauvre pour faire l'acquisition d'une vache, achetait son lait et son beurre. Elle se contentait de vendre sa volaille et ses œufs.
Ils se réjouirent également de songer que, le vendredi, ils verraient battre le beurre et que le lendemain malin, ils accompagneraient leur tante au marché de Caudebec. Ah ! décidément, leur joie était grande ; et ils se trouvaient bien heureux d'être venus à Sainl-Arnould.
Après le déjeuner, M"" Aubert annonça qu'il fallait aller chercher de l'herbe pour la vache. Les enfants sautèrent de bonheur, lorsqu'on parla d'atteler le cheval. Armand, en sa qualité d'aîné, était habituellement chargé de ce soin ; mais pour celte fois, il voulut bien céder sa place à ses cousins, qui s'acquittèrent à merveille de leur tâche. Au moment de leur départ, la joie fil place à une certaine anxiété. Chacun tenait à prendre le fouel, cliacun souhaitait de conduire et de faire galoper le pauvre Flageolet. Malheureusement, lorsque tante Gervaise fut prête, elle monta sur le bras de la charrette, s'y assit, saisit le fouet, les guides et maintint le cheval au pas jusqu'à ce qu'on arrivât au champ.
Cette première journée fut, comme on a pu en juger, pleine d'intérêt et d'émolions. L'intérêt dominait, en somme ; et il devait être bien plus vif encore à la rentrée des foins, lors de la mise en grange, de la récolle des
betteraves. La perspective de ces travaux attrayant? les empêcha de songer à la tristesse de la si''paration. Ils n'y pensèrent que le soir, lorsqu'après avoir embrassé leur tanle et leurs cousins, ils se reirouvèrent tous les deuK dans leur petit cabinet. Mais, à ce moment, ils se sentirent le cœur serré, ils restèrent quelques minutes en face l'un do l'autre, comprenant qu'une chose leur manquait. Cette chose, c'était la caresse de leur père, ce bon baiser qu'il leur donnait, chaque soir, avant le coucher, lorsqu'il les pressait si tendrement entre ses bras...
Et certes ! s'il leur semblait pénijjle de se mettre au lit, sans recevoir ce gage d'affection paternelle, ils se figuraient bien aussi qu'à pareille heure, leur brave père déplorait sans doute son isolement. Comme la chaumière devait lui paraître grande et lugubre sans le babil de ses enfants, sans leurs chansons et sans leurs rires ; ils pressentaient que cette bruyante animation manquerait indubitablement à son bonheur. Alors, resserrés l'un contre l'autre dans ce lit froid, ils pensèrent au père Dupont, en se demandant s'il n'avait pas été obligé de faire tout le trajet à pied, s'il avait pu trouver une voiture en route et s'il ne lui était rien arrivé de fâcheux.
Les journées suivantes se passèrent ainsi, agrémentées encore par de nouvelles joies. Peu à peu, tante Gervaise, qui cherchait à utiliser les bonnes dispositions de ses neveux, donna à chacun d'eux ses petites attributions. Louis devait aider Armand à soigner le cheval, à l'étrier, à faire sa litière. Julien avait à s'occuper avec Edouard de la nourriture de la volaille et de l'herbe à ramasser pour les lapins.
Cette dernière besogne n'était pas, ma foi, la plus désagréable. Les deux cousins prenaient une grosse toile, une serpe, la grande brouette, et vous pouvez imaginer quelles parties ils faisaient avec la brouette vide, en descendant la côte qui conduisait au champ. 11 arrivait bien qu'au milieu de cette course folle, les deux enfants se battaient pour savoir quel serait celui qui traînerait l'autre ; mais, en général, ces querelles ne duraient pas longtemps, et ils rentraient à la ferme en rapportant une énorme botte d'herbe fraîche, qu'on s'amusait ensuite à distribuer aux lapins.
La semaine s'écoula si vite, que les neveux de tante Gervaise n'éprouvèrent pas un seul moment d'ennui. Le samedi matin, ils accompagnèrent la fermière à Caudebec ; et le lendemain, à leur réveil, ils s'écrièrent tout joyeux :
— Nous allons revoir papa ! . .. Nous allons revoir papa ! . . . Désireux de se jeter dans ses bras le plus toi possible, ils allèrent à sa
rencontre, un peu avant midi. A peine eurent-ils dépassé la propriété de M. Dumont, au tournant de la roule, qu'ils aperçurent la silhouette de leur père. Celui-ci marchait sa casquette à la main, et semblait presser le [)as.
— Le voilà!... voilà papa ! s'écrièrent Louis et JuHen. en s'élançant au-devant du brave paysan.
A leur vue, le père Dupont fut saisi de bonheur. Il écarta les bras et s'arrêta pour les attendre, le cœur rempli d'une douce émotion.
— Bonjour, papa ! s'écrièrent ses deux tils, en lui sautant an cou.
— Bonjour, mes chers enfants ! Bonjour, mon brave Louis ; mon cher petit Julien... Eh bien, comment vous trouvez-vous chez votre tante?
— Oli ! nous nous amusons joliment ! c est moi qui attelé le cheval...
— Kl moi, qui vais couper Iherbe pour les lapins...
— Nous sommes allés, hier, vendre les pains de ijcurre...
— Nous les avons vu faire...
L'animation avec laquelle les deux enfants racontaient à leur père l'emploi de la semaine, rendait le paysan si heureux, qu'il les écoutait sans perdre une seule de leurs paroles.
— Ah ! si vous saviez comme il me tardait de vous revoir !... leur ditil, après un moment... Comme je languissais loin de vous!... Ah! mes chers enfants, comme je vous aime !...
A l'arrivée du père Dupont à la ferme, Armand et Edouard poussèrent aussi des cris de joie. Tante Gervaise lui fit un accueil aimable.
— Eh bien, Dupont, lui dit-elle, vous voilà content de revoir vos enfants?
— Ah! oui, la Gervaise, je suis bien heureux! Ont-ils été gentils au moins?
M""" Aubert haussa légèrement les épaules et répondit d'un air détaché :
— Mon Dieu, oui ; ils ont élé gentils... je ne peux pas me plaindre...
— Allons, tant mieux ! tant mieux, fit le père Dupont tout rayonnant ; il faudra qu'ils continuent.
— L'autre jour, ils m'ont bien cassé une cruche de trente sous, ajouta doucement tante Gervaise; mais, ça n'a pas d'importance...
Le père Dupont se redressa :
— Ils vous ont cassé une cruche?
— Bah î répondit M"' Aubert, ce n'est pas une affaire... Je verrai d'en acheter une autre.
— Celait en voulant aller chercher de l'eau, murmura Julien qui était venu se blottir contre son père.
— Comment ? tu as déjà fait de pareilles sottises?
— Klle m'a échappé des mains, ajouta l'enfant ; et puis... Edouard...
— Non, non ! interrompit taule Gervaise, il ne faut pas accuser Edouard...
L'incident aurait pu fournir matière à discussion ; mais comme le repas était servi, on ne reparla plus du pot de grès cassé ; et chacun se mit à table, les dents longues, à commencer par le père Dupont, à ([ui le trajet avait donné un vif appétit...