CHAPITRE V
Plusieurs mois s'écoulèrent, pendant lesquels Louis et Julien s'accoutumèrent à leur nouvelle existence. Bien que fort jeunes, ilss'efîorçaienl de se rendre utiles et, grâce à leur bonne volonté, ils en étaient arrivés, malgré leur âge, à seconder sensiblement leur tante. Loin d'avoir à se plaindre d'eux, cette dernière appréciait à tel point leurs services, qu'au lieu de les envoyer à l'école, comme il avait été convenu, elle les garda tous les deux auprès d'elle. Ils l'aidaient, ainsi qu'Armand et Edouard, dans tous ces travaux manuels que l'hiver réserve aux fermiers, battaient le blé dans la grange, nettoyaient l'écurie et l'étable, écossaient les haricots ou les pois secs, enfin remplissaient à eux quatre l'office de deux robustes domestiques.
M"' Aubert ne pouvait donc que se louer d'avoir recueilli ses neveux. Elle se montrait bien, de temps à autre, un peu sévère ; mais cette sévé rite ne se traduisait jamais, ou que fort rarement, par des brutalités; de sorte que Louis et Julien se trouvaient, en somme, heureux à Saint- Arnould. Le père Dupont venait les voir chaque dimanche, à moins que le temps ne fût trop mauvais; et quelquefois, il leur arrivait, quand les chemins étaient praticables, d'aller avec leur taule jusqu'à Lillebonne. une ville voisine, oîi M™'' Aubert avait coutume d'acheter son avoine et son fourrage.
Mais un joui\ — c'était vers le commencement du mois de mars, — les enfants éprouvèrent une vive émotion. Leur père, qui était déjà resté un dimanche sans venir, ne parut pas le dimanche suivant ; et le lendemain, tante Gervaise, à sa grande surprise, reçut une lettre. Comme elle était ignorante, elle alla prier Lamothe, l'instituteur, de lui lire sa correspondance. La lettre était écrite par un ami du père Dupont ; et voici ce qu'on lui disait :
» Valliqiicrville, le 8 mars 1875,
» Madame, » Étant allé, avant-hier, pour voir votre beau-frère, M. Dupont, je l'ai trouvé couché ; il a pris froid en travaillant aux champs, et me paraît bien malade. Je le soigne comme je puis. Ceci vous explique pourquoi il n'est allé vous voir ni hier, ni l'autre dimanche. Je vous envoie ses amitiés pour vous et ses caresses pour ses enfants et pour les vôtres. Je vous
salue.
» Ilubard. »
Pendant toute la lecture de cette lettre, tante Gervaise n'avait pas desserré les dents. Quand l'instituteur eut achevé, elle lui prit le papier des mains et dit :
— Ça va bien l'arranger, cet homme, d'être malade, fout seul h Valliquerville ! Vous allez voir que je vais être obligée de le soigner...
— Est-ce qu'il paraissait fatigué, la dernière fois qu'il est venu ?
— Mais non ; il se portait comme vous et moi.
— Il aura attrapé froid.
— Il paraît bien. . . Je vais aller voir. . .
— Ecoutez, M"' Aubert, dit l'instituteur en reconduisant la fermière jusqu'à la porte, moi, à votre place, api'ès une lettre pareille, je n'hésiterais pas.
— Il faudra que j'y aille... Il ne manquait plus que cela, à présent...
— Si la voiture de Mathivet était libre ?
— Oui; c'est une bonne idée ; essayez donc de voir... Et comme elle s'éloignait, l'instituteur reprit :
— Quel âge a^t-il donc votre bcau-frèrc ?
— Je ne sais pas au juste, répondit M"' Aubert ; il faut toujours bien compter cinquante-cinq à cinquante- six ans.
— Ce n'est pas vieux, cela.
Sans doute; mais c'est un homme qui a été usé par le travail et qui a
UiNE TRISTE NOUVELLE 37
eu du chagrin. Aiibert ii'avail que quarante-cinq ans, lui, quand il a pris le lit ; et il est mort tout de même. Et puis, ajouta-t-elle, avec un geste significatif, pour le bonheur qu'il a sur cette terre, le pauvre homme !... Lamothc ne répondit rien. 11 se contenta de promettre à sa voisine :
— Eh bien, c'est entendu, M'"' Aubert; je vais m'occuper de savoir si Mathivet pourrait vous prêter sa carriole. Quand comptez-vous partir?
— Dame ! aujourd'hui ou demain, au plus tard.
— Dans tous les cas, vous auriez votre cheval ?...
— Du tout !.. Vous comprenez que je ne vais pas tuer mon cheval pour m'en aller à Valliquervillc ; faire vingt kilomètres... Il serait sur le flanc, le lendemain.
— Eh bien, comptez sur moi...
— C'est cela !
— Bonjour, M"" Aubert.
— Bonjour, M. Lamothe...
Tante Gervaise s'éloigna lentement, pensive, sa lettre à la main. Quand elle rentra à la ferme, elle trouva les quatre enfants attendant son retour sur le pas de la porte.
— Eh bien, demanda Louis, qui redoutait une mauvaise nouvelle, qu'est-ce qu'il y a?
— Il y a, mon petit, que ton père n'est pas venu parce qu'il est malade...
Louis et Julien répliquèrent en même temps :
— Papa est malade ?
— 11 paraît qu'il a attrapé froid.
— Oh 1 fit Louis d'un air consterné, bien malade ?
— Ah ! mon ami, quand je l'aurai vu, je te le dirai.
— Comment doit-il faire pour se soigner, à présent qu'il est tout seul ?
— Dame ! Je n'en sais rien.
— Nous irons le voir ?
— 11 faudra bien. Lamothe est allé demander au père Mathivet s'il pourrait nous prêter sa carriole.
— Quand partirons-nous? demanda Armand,
— Ça dépendra ; d'abord il est impossible que nous nous absentions tous.
— 11 faudrait partir tout de suite^ reprit Louis.
— Sans doute ; mais encore ne pouvons-nous pas nous en aller comme
38 LE r.llÂND FRERE
cela, sans savoir quand nous reviendrons. S'il est malade, Ion père, on sera obligé de rester pour le soigner.
— l'^li bien, nous resterons ; moi, d'abord, je le soignerai, fit Louis. Julien dit à son tour :
— Moi, je resterai auprès do lui, le jour, et Louis, lanuit...
Cette nouvelle alTecla les quatre enfants. Elle plongea surtout Louis et Julien dans une profonde tristesse. Comme il était environ midi, M""' Aubert se hâta d'aller traire sa vache ; elle revint ensuite préparer le déjeuner et Ton se mit à table. Mais personne n'eut appétit. Chacun mangeait silencieusement, en s'arrêtant de temps à autre, pour penser. Vers la fin du repas, l'instituteur entra :
— Bonjour, M. Lamothe, dirent les enfants.
— Bonjour, mes amis.
— Eh bien ? demanda tante Gervaise.
— Eh bien, le pèreMathivet dit qu'il pourra vous prêter sa voiture aujourd'hui, mais que demain il ne le pourra pas, parce qu'il en a besoin ; ça vous va-t-il?
— Oui et non, répondit la fermière. Ça nous va qu'il nous prête sa carriole ; mais ça ne nous va pas que ce soit aujourd'hui, parce qu'il est déjà tard pour se mettre en route.
— Vous savez, reprit l'instituteur en écartant les bras, voilà... On ne peut pas mieux...
— Nous vous remercions bien tout de même, Lamothe; vous nous avez rendu service. Tenez, asseye^z-vous donc là... Armand, donne un verre... Lamothe va prendre un coup de cidre... N'est-ce pas, Lamothe?
— ALi foi, ça n'est pas de refus...
L'instituteur s'assit et se laissa verser un verre de cidre, qu'il vida au rétablissement du père Dupont: puis, comme il avait sa classe à préparer^ il s'excusa et sortit.
11 venait à peine de partir que le père Mathivet parut.
— Eh bien, qu'est-ce qu'il y a, voyons, M""' Aubert, lit-il en entrant à la ferme ; nous avons donc des malades ?
— Il y en a un : Dupont^ qui a attrappé froid, répondit la fermière.
— Et alors vous auriez besoin de mon cheval ?
— Dame ! si c'était un effet de votre bonté, oui... Vous pensez que le mien ne pourrait jamais faire le trajet, avec trois personnes dans la voiture...
— C'est que, je vais vous dire: je veux bien vous prêter mon cheval ; mais il me le faut pour demain.
— Eh bien, vous l'aurez demain.
— Ça n'est pas sûr, reprit le fermier ; une supposition que Dupont sf>it plus malade et que vous suyez obligée de rester à Valliquerville, qui me ramènera le cheval? El puis, vous savez, vingt kilomètres pour aller, ce soir; vingt kilomètres pour revenir, demain ; c'est quelque chose... Sans compter qu'à peine arrivé, mon cheval serait obligé de repartir... J'ai des foins à aller chercher à Duclair.
— C'est juste, répondit tante Gervaise en approuvant de la tête.
— Vous savez, un autre jour, ça serait avec grand plaisir; mais aujourd'hui...
Le paysan teuait, en somme, un raisonnement fort sensé. Un tel trajet, répété coup sur coup, lui paraissait une course exagérée pour une bête, qui aurait à travailler encore à son retour. M"® Aubert le comprit et n'insista pas.
— Si encore, ajouta Mathivet, on pouvait couper par Sainte-Gerirude, sans aller faire le tour par Caudebec, je vous offrirais de vous accompagner, parce que ça serait moins long ; mais vous pensez que je veux pas m'absenter le temps de descendre toute la côte, pour aller rejoindre la la grande route d'Yvetot. Vous voyez que ce n'est pas de la mauvaise volonté de ma part, madame Aubert ; mais je ne peux pas vous rendre ce service...
Mathivet réitéra encore ses regrets à sa voisine et s'éloigna. La tante Gervaise resta pensive, en compagnie des quatre enfants qui paraissaient très impatients de partir. Louis, le premier, proposa d'un air décidé :
— Si j'y allais à pied ?
— Tu t'en irais tout seul, mon garçon, lui dit sa tante.
— Eh bien, comment allons-nous faire, alors, si vous ne voulez pas vous servir de Flageolet et si personne ne peut nous prêter sa voilure?
La fermière chercha un moyen de tout concilier ; cela ne lui parut pas facile. Il lui était d'abord bien pénible d'imposer une course pareille à son cheval, « qu'elle allait mettre sur le tlanc », comme elle avait dilàrinstiluteur El puis, elle ne pouvait pas s'absenter et laisser sa maison seule peut-être pour plusieurs jours. Cependant, il fallait prendre un parti. 11 fut donc décidé que ses deux fds resteraient à Saint-Arnould. avec un voisin qu'on prierait de venir coucher à la ferme, et
qu'elle se servirait de son vieux cheval pour accompagner ses neveux à Valliquerville.
Sa résolution prise^ les enfants allèrent atteler Flageolet à la carriole ; tante Gervaise monta faire un peu de toilette et, vers une heure, ils se disposèrent à partii'.
Le père Mathivet étant venu assister au départ, M"^ Auhert lui recommanda sa maison et le pria d'envoyer son fils coucher auprès des enfants.
— C'est entendu I cria le fermier et je les ferai dîner; vous pouvez être tranquille.
— Merci !
— C'est bon... c'est bon... et tâchez de remonter le père Dupont...
— Je ferai mon possible.
— Allons, adieu!...
Louis et Julien se placèrent sur la banquette, à côté de leur tante; celle-ci prit en main le fouet, les guides et Ton se mit en route...
Vous pensez qu'avec une bête telle que le vieux cheval de tante Gervaise, si maigre et si efflanqué qu'il faisait peine à voir, le trajet devait être long. Cependant, comme s'il eût devine, lui aussi, qu'il fallait se hâter dans cette circonstance, l'animal prit lourdement le trot, un trot dur, saccadé, qui faisait danser en mesure les trois personnes dans la carriole. Durant toute la descente de la côte, Louis et Julien restèrent silencieux, les yeux fixés sur le vague du paysage, l'esprit absorbé. Puis, ils demandèrent à leur tante quelques détails sur la maladie de leur père :
— Est-ce qu'on dit ce qu'il a, dans la lettre ?
— On écrit qu'il a attrapé froid.
— Oh! bien, alors, ce n'est pas dangereux, n'est-ce pas ma tante?
Plusieurs fois, ils renouvelèrent leurs questions sans obtenir de réponse. M""' Aubert devait être de très mauvaise humeur. Elle proférait des paroles inintelligibles et pensait bien sûr à son vieux cheval, qu'elle allait épuiser.
Ils passèrent à Caudebec vers deux heures, traversèrent la ville et gagnèrent la grande route. Sur ce beau chemin, Flageolet reprit son trot régulier ; mais aux montées, comme il avait la croupe mouillée de sueur, la fermière fit descendre les deux enfants, qui suivirent la voiture à pied.
Ce ne fut qu'un peu avant quatre heures qu'ils arrivèrent à Yvetot. Il ne leur restait plus qu'un trajet de quatre kilomètres à parcourir. En approchant du terme de leur voyage, les enfants devenaient de plus en plus impatients. Enfin, après une attente qui leur avait paru interminable, ils aperçurent les premières maisons du village, le toit moussu de leur ferme, et se sentirent blêmir, tant était vive l'émotion qui les envahissait.
Le père Dupont habitait à Valliquerville une très modeste chaumière, située au l)ord de la route. Une pièce eu bas, deux pièces en haut, un grenier et une cave; telle était la composition de sa pauvre masure, àlaquelle il fallait ajouter une étable vide servant à renfermer les outils, une basse-cour où couraient quelques rares poulets et un jardin potager. La terre qu'il possédait se trouvait à plus d'un kilomètre de là.
42 T.E GRAND FREHE
Quelques minutes avant d'atteindre leur ancienne demeure, en passant devant l'auberge de Dusseaux les enfants aperçurent IIul)ard, celui qui avait écrit à leur tante. A sa vue, M'"" Aubert arrêta le cheval et demanda à ce brave homme de plus amples détails sur la santé de son bcdu-frère.
— Eh bien, ça ne va pas du tout, dit Hubard en s'approchant et en venant appuyer ses deux mains sur les montants de la voiture ; il était bien mal, ce matin.
— Bien mal, bien mal? fit Louis.
— Mais oui, mon petit.
— Et vous dites qu'il a attrapé froid ? reprit tante Gervaise.
— Dame, on ne sait pas au juste ; mais Renaud, l'officier de santé, est venu, et croit que ça lui est tombé sur la poitrine... Alors, vous pensez...
— Nous allons voir cela, dit M"""' Aubert. Venez donc avec nous, voulez-vous, Hubard?
— J'allais précisément auprès de lui, ajouta-t-il, puisque j'étais seul à le soigner...
Le cheval n'eut qu'à avancer de quelques pas ; et l'on se trouva devant la porte. Les enfants, tout pâles d'anxiété, sautèrent de la voiture, entrèrent dans la chaumière, et gravirent le petit escalier de bois conduisant au premier étage. La fermière et Hubard les suivirent de près.
C'était dans la chambre du fond que se trouvait le père Dupont. Couché dans un vieux lit de noyer au bois vermoulu, la tête coiffée d'un bonnet de coton qui lui descendait jusqu'aux sourcils, la barbe longue de quinze jours et déjà grisonnante, le pauvre paysan sommeillait. Au bruit de leurs pas, il rouvrit les yeux, poussa une légère exclamation et essaya de se soulever ; mais l'effort qu'il fit lui arracha une plainte et, au même instant, il retomba sur le dos.
— Bonjour, papa, lui dirent ses deux fils, en s'élançant vers son lit, pour l'embrasser.
Leur père sourit doucement des yeux et l)ali)utia à voix basse:
— Bonjour... bonjour... mes enfants...
— Eh bien, Dupont, ça ne va donc pas? dit la fermière en entrant à son tour.
Le pauvre homme rappela toutes ses forces pour murmurer :
— Ah ! je suis l)ien malade, ma bonne Gervaise.
— Comment avez-vous pris ça ? C'est un froid ?
Le père Dupont ne put que hausser les épaules d'une manière imperceptible en fermant les yeux ; puis, comme il semblait tendre les lèvres, en avançant la tête du côt6 de ses enfants, llubard, qui était là, leur dit :
— Approchez- vous ; voire père veut vous embrasser.
Louis et Julien s'approchèrent de leur père ; et le paysan leur mit un faible baiser sur le front. Mais cel effort l'épuisa, et, brisé d'émotion, il retomba sur son chevet et sanglota.
— Allons, voyons, Dupont! lui dit sa belle-sœur; il faut reprendre courage, cane sera rien...
Puis, se tournant du côté d'IIubard :
— Et l'officier de sanlé?...
— Vous savez ce que c'est, répondit l'ami du père Dupont ; il n'est pas bien entendu... Il faudrait faire venir un médecin d'Yvetot...
Tante Gervais ne répondit pas.
— Un médecin d'Yvetot ! pensa-t-elle, cela va coûter les yeux de la tête ; et s'il guérit sans lui, voilà des frais inutiles.
— C'est sûr, ajouta Hubard, en attirant lAP" Aubert dans le fond de la pièce, qu'il ne peut pas rester ainsi. Il faut quelqu'un de plus entendu que Renaud.
— Sans doute, murmura la fermière à voix basse, je suis d'avis aussi de le soigner; mais il n'est pas nécessaire, non plus, de jeter l'argent par les fenêtres... Il n'en a pas tant, le pauvre homme.
Et elle appela :
— Louis? descends vite, pour faire rentrer le cheval... Tu le conduiras dans retable et tu fermeras la porte^ afin qu'il ne soit pas au courant d'air... Il ne manquerait plus que cela, si lui aussi tombait malade...
Louis obéit ; et comme llubard avait à préparer un médicament ordonné par l'officier de santé, il descendit en emmenant Julien.
Restée seule en face de son beau frère, ^P* Aubert essaya de se rendre compte par elle-même de la gravité du mal ; mais ses investigations personnelles ne purent aller bien loin ; car elle était ignorante en toutes choses. Elle constata seulement que Dupont avait, par dessus la maigreur de son visage, comme une sorte de masque rouge qui s'arrêtait aux yeux. Il était, au surplus, en proie à une fièvre ardente, et sa langue, que la fermière le pria de montrer, était blanche comme du lait. En présence de l'abattement général de son beau-frère, bien plus
encore qu'à cause des symptômes du mal, qu elle était incapable d'interpréter, tante Gervaise se rendit à la nécessité. Elle reconnut que lintervention d'un médecin était indispensable. Quel remords l'aurait poursuivie durant le reste de ses jours, si, par sa faute, elle avait privé ses neveux de leur père?
— Tout cela va retomber encore sur mon pauvre Flageolet! murmurait-elle, en mettant un peu d'ordre dans la chambre du malade; s'il en réchappe, lui, il aura de la chance!...
Ce fut Ilubard, le vaillant ami du père Dupont, qui s'offrit à aller jusqu'à Yvetot à la recherche d'un médecin. 11 se rendit d'abord à l'étable, pour savoir un peu dans quel état se trouvait le cheval de ]\P^ Aubert, après la course forcée qu'il venait de faire. Il le vit tellement accablé que, sans même songer à se procurer un autre véhicule, il courut changer de vêtement et s'en alla bravement à pied.
En cette triste circonstance, Louis et Juhen donnèrent des marques d'une souplesse et d'une docihté vraiment touchantes. Louis, qui voulait absolument se rendre utile, s'offrit à faire de la tisane. 11 se souvenait qu'on en avait ordonné à sa pauvre mère, quand elle était ahtée; et puisque son père aussi était malade, il lui semblait tout naturel qu'on lui en donnât également. Le jeune garçon descendit donc avec son frère et essaya d'allumer le feu, mettant dans la cheminée des troncs de pommiers capables d'incendier la chaumière, bouleversant tout pour n'arriver à rien ; mais animé d'une bonne volonté extrême. De temps à autre, les enfants remontaient, s'avançaient doucement jusqu'à la porte delà chambre et demandaient :
— 1-^st-ce que ça va mieux?
Plusieurs fois, leur tante leur fil, delà tèle, pour toute réponse, un signe négatif; puis, comme ces allées et venues la dérangeaient, elle les pria de rester en bas et de se tenir tranquilles.
La nuit déjà commençait à tomber, quand M. Canu, le médecin d' Yvetot, arriva à Valliquerville. Dès son entrée dans la chambre, son premier soin fut de se faire donner de la lumière pour examiner la physionomie du malade. Il lui prit ensuite la main, lui tàta le pouls, le fit asseoir doucement sur son lit et lui ausculta le dos en plusieurs endroits. Tante Gervaise assistait à cet examen, debout au pied du lit, les deux coudes appuyés sur le bois du meuble. Hubard secondait le docteur dans ses mouvements.
— J'ai apporté un vôsicatoire qu'on va vous mettre tout de suite, dit 31. Canu. Recouchez-vous, mon ami, et couvrez-vous bien.
Le père Dupont obéit en poussant de douloureuses exclamations ; car sa respiration devenait de plus en plus pénible et la moindre secousse le sufToquait horriblement.
Le visite faite, le docteur sortit pour s'entretenir pendant quelques instants avec Ilubard et M"'^ Aubert. Les deux enfants attendaient, palpitants, le résultat de l'examen .
— Est-ce que papa va mieux? demanda vivement Louis.
— Oh! mon petit, lit M. Canu en secouant la tète d'un air attristé, il ne faut pas faire de bruit, parce que votre père est bien mal.
— Bien mal, bien mal? répéta Julien tout consterné.
— Oh ! bien mal, mon ami... Allons, laisse-nous...
Les deux frères redescendirent, les yeux pleins de larmes, et M. Canu passa dans l'autre chambre avec Hubard et tante Gervaise.
— Madame, votre beau-frère a une fluxion de poitrine, dit le médecin en s'adressant à la fermière.
— Jésus Dieu! une fluxion de poitrine!... exclama 3P' Aubert en joignant les mains.
— Et je regrette que vous m'ayez fait appeler si tard, ajouta le docteur; à l'heure qu'il est, les deux poumons sont 'pris... Je ne dois pas vous cacher que la situation est fort grave... Le mal aurait dû être combattu depuis cinq ou six jours au moins...
— Cinq ou six jours !... murmura Hubard avec une sourde colère, et on hésitait encore...
— Cependant, M. le docteur, répliqua la fermière, je vous prie de croire que je me suis hâtée tant que j'ai pu... J'ai reçu la triste nouvelle, ce matin; et, vous le voyez, je suis arrivée aussitôt de Saint- Arnould, avec les deux petits... Je n'ai pas hésité à laisser mes deux enfants seuls à la ferme...
— Enfin, conclut M. Canu en fermant les yeuxet en levant les épaules, je vais faire mon possible, tout mon possible ; mais je ne réponds de rien.
Le docteur descendit, alla prendre, dans le caisson de son cabriolet, une petite boite qu'il remonta. Puis, il s'enferma avec Ilubard et la fermière dans la chambre du malade, appliqua sur le dos du père Dupont le vésicatoire dont il avait parlé et recommanda qu'on le lui laissât jusqu'à cinq heures du matin.
46 LE GRAND FRÈUE
Guidé parles indications verbales crilubard, M. Canu availacquis tout de suite la certitude qu'on se trouvait en présence d'une pneumonie ; aussi, avant de se mettre en route, sachant qu'il n'y avait point de pharmacien à Valliquerville, s'était-il arrêté à Yvetot, pour y prendreles médicaments.
Il remit donc à M"' Aubert les potions nécessaires, lui expliqua comment elles devaient être administrées au malade; et quand il jugea sa mission terminée, comme d'autres visites réclamaient sa présence à la ville, il remonta dans son cabriolet en invitant tout le monde à espérer
encore.
Mais, en s'éloignant il eut un mouvement de tête qui les navra tous,
car il signifiait :
— C'est un homme perdu !...