‹ Le grand frèreChapitre 62 sur 84 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

Quand Louis Dupont se trouva dans son nouveau cabinet, isolé, livré à lui-même, avec la préoccupation d'acquitter sa dette, d'ordonner ses dépenses, de payer un loyer ; en un mot de supporter ces mille frais prévus ou imprévus, inhérents à l'existence, il comprit qu'il commençait enfin à être initié à la vie. Avec la liberté et l'indépendance, il acquérait aussi l'inquiétude et la responsabilité.

La pauvreté d'un côté ; de l'autre, le regret de la séparation ; mais au milieu de tout cela la possilulilé d'apporter par le travail un remède à ces maux; voilà quelle était sa situation ; et voilà aussi quelle est, avec des modifications plus ou moins sensibles, celle de la plupart des hommes, qui ont à lutter tour à tour contre la misère ou les chagrins, souvent, hélas! contre le tout ensemble !..

L'installation du jeune imprimeurn'avait pas demandé grand temps. Une heure au plus avait suffi pour indiquei' tout le parti qu'il pouvait tirer de rarraugement de ses meubles, pour assignera chaque objet la place qu'il devait occuper. Son lit au fond contre le mur, en face de la porte; sa chaise à la suite du lit et sa petite commode à droite de la porte, en entrant ; tel était la disposition de son mobiher, quand il coucha pour la première fois dans la chambre de la rue des Canettes.

Sans doute, avec le temps, il espérait jjien se procurer d'autres meubles, à commencer parla petite table de quatre francs que lui avait i)roposée M. Gaspard ; mais il se contenta, pour le moment, d'aller au bazar de l'Hôtel-de-Ville et d'y acheter une fourchette en métal anglais et un couteau de poche. Ces dépenses faites, il pensapouvoir resserrer les cordons de sa bourse.

La nécessité l'y contraignait bien, du reste. Le montant du terme qu'il avait dû régler d'avance s'élevait ;i la somme de trente francs. Son mobilier lui coûtait dix-huit francs. On voit donc que pour acheter un couvert, quelques clous et un porte-manteau, il avait eu besoin de prendre sur les douze francs qu'il avait en réserve et qu'il alTectail à ses frais de nourriture.

En faisant son petit compte, il ne put s'empêcher de laisser échapper cette exclamation :

— Gomme l'argent file !..

Aussi, résolut-il d'arrêter le courant de ses dépenses.

Pour commencer, il alla prendre dans un bureau de poste, un livret de caisse d'épargne. Cette précaution, quoique prématurée, lui avait été suggérée par son chef d'atelier, M. Barbier, auquel il avait cru à propos de faire connaître sa situation. Le prote, qui était lui-même un homme rangé, arrivait à faire partager ses idées d'ordre et d'économie aux employés auxquels il s'intéressait. Or, Louis lui paraissant à tous égards mériter son estime et sa confiance, il vouUit bien l'aider de ses conseils et prendre en toutes choses son intérêt.

Ce fut lui qui régla le mode de remboursement auquel le jeune Dupont devrait être assujetti pour acquitter sa dette. Au lieu d'exiger de lui le versement de la somme entière, il lui proposa de se libérer en laissant prélever, chaque semaine, une retenue sur le montant de son salaire. De cette manière, Louis ne touchait plus, le samedi soir, que six francs au lieu de douze; mais cette combinaison lui parut encoi-e la meilleure de toutes, en le forçant à se réduire dans ses dépenses journalières, ce qui valait mieux que de lui imposer l'obligation de verser en une fois le montant de sa dette. Seulement, il enferma dans un tiroir son livret de caisse d'épargne, pour ne s'en servir que lorsqu'il aurait remboursé l'intégralité delà somme dont il était redevable.

Son existence s'établit donc ainsi sur des bases modestes. Le remboursement de sa dette devant durer deux mois, il s'arrangea de manière

à vivre, pendant ces deux mois, comme s'il n'avait gagné que six francs par semaine. Il se réduisit davantage, voilà tout.

Ali ! pour arrivera « lier les deux bouts », il ne fallait pas se laisser entraîner par les camarades, ni même se payer une seule fois le luxe du restaurant. Sans cela, il était perdu.

Mais, par bonheur, on se trouvait alors dans la belle saison ; la vie n'était pas trop chère, et il était possil)le de se nourrir de fruits, de jardinage, ce (jui délabre bien un peu l'estomac, mais ce qui permet au moins de réaliser des économies. Ce n'est du reste qu'en se sentant aux prises avec les nécessités premières de l'existence, avec les duretés de la vie, ()u'ou Unit par bien la connaître.

Il est juste de dire aussfque la proxiuiilé de son logement lui créait bien des tacilités. Au lieu d'aller, comme pir le passé, manger ses

deux SOUS de cerises et son pain sur un banc du Luxembourg, il pouvait prendre son repas chez lui, où il était parvenu à faire quelques petites provisions, à s'acheter une bouteille de vin, dont il se versait la valeur d'un quart de verre, en guise de dessert.

C'était même, à ses yeux, un amusement que de s'installer pour déjeuner. Il poussait un peu sa commode, qui lui servait de table, avançait sa chaise dans l'embrasure de la fenêtre, entre l'épaisseur des murs de la mansarde et mangeait ainsi sa portion de fruits, de jardinage ou de charcuterie. Le temps qu'il passait là n'étiit pas un temps pardu. Lorsqu'on est seul, on vil avec ses pensées ; et quand on a le bonheur de pouvoir se recueillir à heure fixe, on conduit mieux sa vie.

En déjeunant, Louis réfléchissait. Il songeait à son cher petit frère, qu'il aurait bien voulu avoir auprès de lui ; il songeait à son pays, à ses pauvres parents, à sa tante Gervaise. Que devait-elle faire? Qu'était-elle devenue? Et puis, il pensait aussi à M. Gaspard et à M. Gervais, dont il regrettait réloignemenl.

Cet éloignement de AL Gervais, Louis le déplorait, non pas tant dans son intérêt personnel, qu'à cause du regret de ne pouvoir lui montrer qu'il n'oubliait pas les bienfaits dont il l'avait comblé. Étant privé du plaisir de le voir, il résolut de lui écrire.

Quand on a su accepter les libéralités d'un protecteur, il faut savoir aussi le remercier. Ce devoir, d'ailleurs, ne lui coûtait pas. La reconnaissance n'est une tâche lourde que pour les cœurs ingrats et dénaturés.

Deux fois, dans le courant du mois d'août, il écrivit à son protecteur. Avec une orthographe et un style qu'il essaya de rendre le plus corrects possible, il lui témoigna toute sa gratitude, ainsi que le bonheur qu'il éprouvait d'être entré dans la maison de la rue de Fleurus.

Il lui fil part également de ses préoccupations, lui annonça qu'il avait déménagé et l'enlrelint de ses projets d'avenir. Mais il mit sa délicatesse à ne |)as lui parler de l'emprunt qu'il avait fait, dans la crainte de passer pour un solhciteur, en ayant l'air de faire un nouvel appel à sa charité personnelle. 11 lui dit seulement qu'à son dépari de la rue aux Ours, M. Gaspard l'avait beaucoup aidé.

M. Gervais ne répondit pas à la première lettre ; mais dès qu'il eu^ reçu la seconde, il s'empressa d'écrire à Louis quatre longues pages affectueuses et pleines de bienveillantes recommandations. Le jeune

protégé garda celle lellre comme un litre de noblesse. Il l'enferma dans le tiroir de sa commode, avec les deux lettres de son frère.

Car Julien aussi lui écrivait, et de singulières lettres ! où les principes de la grammaire française n'étaient guère respectés; mais qui contenaient, ce qui valait mieux encore, de tendres témoignages d'affection. Seulement Louis ne lui demandait pas de ses nouvelles aussi souvent qu'il l'aurait voulu, parce que lorsqu'on est obligé de vivre avec dixhuit sous par jour, on calcule avant d'acheter des timbres.

Bien que Louis fût, depuis son installation à la rue des Canettes, assez éloigné de M. Gaspard, il n'en continuait pas moins d'entretenir avec jui des relations suivies. Le soir, après sou dîner, il lui arrivait plusieurs fois par semaine de reprendre le chemin de la rue aux Ours; mais, il faut bien l'avouer, ses visites perdaient beaucoup de leur cliarme par la seule présence de M"" Adélaïde, qui avait toujours des choses désagréables à dire. Elle ne voyait jamais reparaître Louis sans murmurer :

— C'était bien la peine de me montrer si bonne pour toi I... Quand je pense que lu es parti, sans seulement me nettoyer mon buffet de cuisine!..

— Je vous assure, mademoiselle, répondait Louis, que je suis tout prêt à vous le nettoyer si cela peut vous faire plaisir...

— Allons donc!., me faire plaisir!.. Est-ce qu'il y a une veine de ton corps qui pense à me faire plaisir... Jeté connais trop ; va, mon garçon !.. Tu es fait comme les autres...

Souvent même, elle n'osait pas aborder la question d'une manière aussi catégorique. Elle se contentait alors de faire de continuelles allusions qui finissaient par devenir insupportables.

Une fois, Louis voulut y couper court. Il demanda une l)rosse de chiendent, du savon et se mit à racler ce meuble de huit heures à dix heures du soir. Mais c'eût été bien étonnant si la désespérante coucierge s'était montrée satisfaite. Quand Louis eut terminé son nettoyage, elle regarda dédaigneusement le buffet et grommela :

— C'est suffisant, va ; lorsqu'on fait les choses pour s'en débarrasser, on doit trouver que c'est toujours assez bien... Du reste, je te demande un peu si c'était un travail à faire, le soir, à la lumière... Je suis bien persuadée que demain, lorsque je reverrai mon buffet, au jour, il me paraîtra aussi sale qu'auparavant..

Ah! il eût fallu aller loin, pour trouver un caractère équivalant à celui de M"" Adélaïde.

388 LIi r.U AND F ri: FIE

Louis ne renonça pas pourtant à la satisfaire. Il ne lui répondit rien sur le moment; mais comme il avail du caractère, le dimanche suivant, il retourna dans la matinée à la rue aux Ours et recommença le nettoyage de ce fameux bu (Tel. Cette fois, xM"* Gaspard ne trouva rien à dire. Il est vrai que le meuble élait blanc comme s'il fût sorti du magasin du marchand. Non content de le brosser et de le savonner, Louis l'avait complètement gratté à l'aide d'un morceau de verre.

Avec sa nature droite, franche et bonne, Louis ne s'était fait pour ainsi dire autour de lui que des amis. 11 excluait, bien entendu, du cercle des personnes qui lui étaient sympathiques. M'" Adélaïde et xM""" Beaujolais. Plusieurs fois, il rencontra cette dernière chez M. Gaspard et jamais elle ne lui pardonna l'aventure du train de plaisir.

xMais, tant à l'imprimerie que dans la maison de la rue des Canettes, Louis jouissait de l'estime tous. D'al)ord, il sortait et rentrait toujours à des heures réguhèrcs, et puis il n'avait aucune de ces manières déplaisantes et ridicules que prennent souveni les garçons de son âge. Aussi, pouvait-on aller questionner sur son compte la concierge, M""" Lazare.

— Oh ! écoutez ! répondit-elle un jour à une personne qui lui parlait de son jeune locataire, il est vraiment à son affaire; je n'ai jamais eu à me plaindre de lui, madame Latour ; et avec cela poli, ne passant jamais sans saluer...

xM"* Latour habitait le troisième étage de la maison ; et ayant plusieurs fois remarqué Louis, elle se demandait avec curiosité quelle pouvait être l'existence de ce garçon si jeune, qui vivait ainsi dansl'isolement et ne recevait pas de visite.

Car, à l'exception de M. Gaspard qui consentait volontiers h faii-e, le soir, le trajet de la rue aux Ours à la rue des Canettes, il ne voyait jamais personne.

L'accomjjlissement du devoir et la bonne conduite procurent toujours aux âmes droites une satisfaction.

Louis était donc heureux, heureux de penser qu'il n'était plus à charge h personne, qu'il s'acheminait insensiblement vers l'époque où il pourrait faire revenir son frère; heureux de l'avenir qui lui semblait réservé, à l'imprimerie, oià \L Barbier se montrait de plus en plus bienveillant pour lui.

Mallieureusement, un jour, il fit une triste découverte. En partant de Saint -Arnould, il n'avait apporté que deux paires de chaussures. Pen-

daiit son séjour à Rouen, h Paris, dans ses innombrables courses, il avait complèlement usé la première. Il portait donc l'autre depuis un certain temps déjà, lorsqu'un malin, étant à son travail, penché sur la presse pour recevoir ses feuilles, il entendit un camarade lui dire en badinant :

— Eli! Dupont!... Ils font comme moi, tes souliers, i.ls bâillent !... Louis fut gêné de cette plaisanterie, qui était d'ailleurs d'assez

mauvais goût. 11 changea aussitôt d'attilude, afin de ne pas laisser voir que ses chaussures étaient percées. Mais, le soir, en renirant chez lui, il se hâta de les examiner et remarqua en effet, que sur l'un des côtés du soulier, à l'endroit où l'empeigne se rattache à la semelle, il y avait un trou énorme.

Le matin, eu le cirant, il ne s'en était pas aperçu. Celait probablement dans la journée que cette catastrophe avait eu lieu.

— Gomment faire? se dit-il avec tristesse?

Sa première idée fut d'essayer de raccommoder son soulier.

Ne possédant, naturellement, aucune fourniture de mercerie, il alla prier 31""' Lazare, la concierge, de lui prêter une aiguille, du fil et s'installa sur sa chaise pour tâcher de recoudre sa chaussure. Mais il n'eut pas fait trois points que l'aiguille se brisa dans l'épaisseur du cuir.

Louis était un garçon trop délicat pour ne pas rendre ce qu'il empruntait. Il courut chez une mercière voisine, acheta pour un sou d'aiguilles et en rendit une à la concierge. Puis, remontant chez lui, il prit son marteau, un clou et fit à son soulier plusieurs trous dans lesquels il passa de la ficelle. Son raccommodage tint pendant un jour; mais le lendemain, le trou se rouvrit de plus belle, à tel point que la semelle se détachait presque complètement de l'empeigne.

N'avoir qu'une paire de chaussures en mauvais état, ne pas être en mesure d'en acheter d'autres et savoir que les camarades de l'atelier vont plaisanter votre pauvreté, c'est se trouver dans une situation dure à supporter. Louis, nous l'avons dit, était un garçon d'un caractère fortement trempé. 11 endura sans sourciller les quolibets de ses camarades. Cependant, il n'en cherchait pas moins à sortir de peine et à trouver le moyen de se procurer des souliers neufs.

Sa misère se prolongeant, il se lamentait déjà sur son triste sort, quand, en montant un matin la rue Garancière, il aperçut chez un sa-

vefier une paire de bons napolitains, qui lui paraissaient à son pied et sur lesquels le cordonnier avait écrit à la craie, au revers de la semelle : 3 francs.

Assurément, si Louis se fût senti de l'argent dans sa poche, il n'eût pas hésité à faire cette acquisition. L'occasion était superbe. Ces chaussures avaient bien été portées; mais elles n'avaient pas dû l'être longtemps. En tout cas, elles étaient en fort bon état.

Il les examina attentivement, si attentivement même que le savetier, poussant la porte de sa cabane en planches, lui cria :

— C'est trois francs, mon ami.

— Merci, monsieur, répondit Louis un peu gêné.

— Allons ! je te les abandonne à cinquante sous, parce que c'est toi.. .

Cinquante sous de si bonnes chaussures, lorsqu'on marche par terre, c'était véritablement fort tentant! Mais encore fallait-il les avoir!.. Or, Louis ne pouvait pas les distraire de son budget, sans s'exposer à rester plusieurs jours sans manger. 11 s'éloigna donc avec regret et prit tristement le chemin de l'imprimerie.

Le soir, au lieu de retourner chez lui par la rue Bonaparte, il descendit jusqu'à la rue Garancière, afin de savoir si les chaussures n'étaient pas vendues. Il les revit à la même place, avec le même prix : 3 fr. 11 s'arrêta de nouveau pour les regarder. Le savetier lui dit :

— Allons, mon ami, je vois que tu en as envie... prends-les pour cinquante sous...

— C'est encore trop cher pour moi, monsieur, murmura le jeune imprimeur.

— Si tu n'as pas d'argent, parbleu ! c'est différent!... J'en suis bien fâché; mais je ne donne pas ma marchandise. . .

Hélas! comme il l'avouait ingénument, <( c'était encore trop cher pour lui!. . . » Et il dut, pendant toute la semaine, se rendre à son travail avec ses vieux souliers .

Mais à quelques jours de là, une aubaine lui arriva.

Le charbonnier de la rue des Canettes, qui montait habituellement l'eau aux personnes de la maison, tomba malade et dut cesser pendant un moment son service. M""* Latour, qui habitait le troisième étage, se trouvant obligée de recourir à un autre porteur, pria la concierge de lui en indiquer un. M""' Lazare eut la bonne pensée d'en parler à Louis

et le mit aussitôt en rapj)ort avec sa locataire. Or, cette brave dame était précisément celle qui avait paru, à plusieurs reprises, s'intéresser au jeune imprimeur. Elle ne demanda pas mieux que de lui faire gagner quelques sous et consentit très volontiers à ce qu'il suppléât le charbonnier malade, lille lui proposa même de le remplacer tout à fait ; et comme elle crut comprendre qu'il ne devait pas être dans une position aisée, elle lui offrit tout simplement de lui payer son mois d'avance.

Cette proposition combla de joie Louis. Il l'accepta avec reconnaissance. Muni de ses trois francs, il courut chez le savetier de la rue Garancière et acheta la paire de souliers qu'il convoitait depuis si longtemps.

Los exigences de cette existence besogneuse ne tardèrent pas heureusement à disparaître. Dès le commencement du mois de septembre, Louis toucha l'intégrahté de sa solde, et alors sa position s'améliora sensiblement.

En ajoutant au montant de son salaire les trois francs de M"* Latour, il réunissait, chaque mois, un gain total de cinquante et un francs. Quelquefois même, il était assez heureux pour trouver une commission à faire, un paquet à porter, une malle à descendre de chez une voisine qui parlait pour la campagne ; et il parvenait ainsi à gagner de temps en temps une pièce de cinquante centimes.

Dans cet état de choses, Louis songea à l'avenir. Il se rappella qu'il avait enfermé au fond du tiroir de sa commode un livret de caisse d'épargne ; et, tous les samedis soir — les soirs de Banque — il mit de côté une pièce de deux francs.

Lasaison d'été se passa ainsi. Dans sa chambretle, placée immédiatement sous la toiture, le jeune imprimeur avait parfois bien chaud ; mais quand l'atmosphère lui semblait trop étouffante, il descendait sur la place Saint-Sulpice, y prenait l'air jusqu'au moment du coucher et remontait ensuite se mettre au lit.

D'autres fois aussi, il allait, après dîner, faire une courte visite à M.Gaspard qui le revoyait toujours avec plaisir. Le concierge lui demandait s'il continuait d'être satisfait de son travail, s'il n'avait pas d'ennui, s'il ne languissait pas trop tout seul, dans son modeste cabinet.

De son côté, Louis s'informait auprès de M. Gaspard de la santé de M. Gervais ; de l'époque de sa rentrée, et il apprit avec regret que son protecteur devait ajourner son retour, jusqu'à une date indé-

terminée ; que peut-être même il passerait l'hiver sous un ciel plus clément que celui de Paris, à Nice probablement.

Au milieu de ses occupations nouvelles, Louis n'avait pas oublié les recommandalions de M. Jimet, qui lui avait conseillé, ainsi que M. Gaspard lui-même, de suivre les cours du soir. A plusieurs reprises, il alla aux informations pour connaître ceux auxquels il lui serait possible d'assister, et savoir l'endroit où ils avaient lieu.

Il fut ravi de découvrir qu'ils se tenaient à la mairie môme du VP arrondissement, place Saint-Sulpice, c'est-à-dire à deux pas de chez lui. Aussi résolut-il de s'y rendre assidûment ; mais il apprit que ces cours clôturaient à la fin de juillet et qu'ils ne rouvraient que vers les premiers jours de novembre.

Jusqu'à cette époque, ne voulant pas perdre son temps, il reprit les livres dont il s'était servi à l'école et relut les premières règles de la grammaire ; enfin il fit tous ses efforts pour entretenir les quelques connaissances qu'il avait acquises el même pour les développer.

Cependant, le froid ne tarda pas à se faire sentir. La fin d'octobre arriva et, avec la chute des feuilles, les nuits fraicliirent sensiblement. Louis commençait à ne plus avoir assez chaud dans sa mansarde, aussi malheureusement exposée au froid, l'hiver, qu'elle l'était à la chaleur, l'été. Par les nuits glaciales, il entendait le vent souffier dans les interstices du toit, et la bi>e siffier en passant sous la porte. Il lui fallut s'ingénier pour organiser une petite installation d'hiver et bien se calfeutrer chez lui.

Ce fut encore son protecteur et ami, M. Gaspard, qui le guida dans cette circonstance. Étant à l'affût des bonnes occasions qui se présentaient dans le quartier, il découvrit chez un brocanteur de la rue Brantôme, un poêle au charbon de terre de petites dimensions. Tout de suite, il pensa à Louis. Celui-ci vint voir l'objet, le trouva de son goût et fit pour six francs cette nouvelle acquisition.

La grande difficulté fut d'installer ce poêle, qu'on ne savait oii placei , à cause du tuyau, qui nécessitait une issue pour le tirage et la fumée. Car il ne fallait pas le faire passer par la fenêtre, sous peine de s'assujettir à la laisser toujours fermée, ce qui devenait fort gênant ; ou toujours ouverte, ce qui était impossible à cause du froid.

Heureusement, la concierge de la maison, que Louis consulta dans cette circonstance, eut la bonté de prendre en considération la récla-

mation de son jeune locataire. Elle comprit qu'il ne pouvait se passer d'avoir un poêle et obtint du propriétaire l'autorisation de faire pratiquer dans le toit une petite ouverture qui servirait de dégagement au tuyau.

L'installation de cet appareil de chauffage apporta une grande amélioration dans la manicrc de vivre du jeune inipiimeur, en lui permettant de ne plus manger froid. Louis en profita pour faire lui-même sa cuisine. Le soir, dès sa rentrée de l'imprimerie, il allumait vite son feu et mettait à cuire le petit morceau de viande ou la côtelette qu'il achetait. Cette vie lui paraissait charmante.

Peu à peu, il s'entoura de ses petites commodités. Dans un coin, entre un meuble et le mur, on voyait le tas de bois menu, qui servait à allumer le feu. Une caisse, poussée et dissimulée sous le toit fuyant de la

31)i LE GRAND FRERE

mansarde, contenait le charbon de terre. Sur l'un des murs, au-dessus delà fameuse petite table de quatre francs qu'il avait achetée et placée en face de la commode, s'étalait sa modeste batterie de cuisine.

Ainsi arrangée, cette chambrette lui semblait fort gaie. Rien ne l'intéressait tant que de la meul)ler, et même de l'orner dans la faible mesure de ses moyens. Car si attrayant qu'il voulût rendre son intérieur, il ne devait pas, dans le but de l'embellir, empiéter sur la réserve qu'il allait chaque semaine déposer à la caisse d'épargne. Le casuel seul, c'est-àdire les aubaines qui lui arrivaient, servait à l'enjolivement de son logis.

Au bout de quelques semaines, il parvint ainsi à se procurer à peu près lenécessaire. Il ne manquait plus à son bonheur que la présence de son frère. 11 comparait son ménage à celui de la poupée. Tout y était de dimensions si mignonnes, que ses objets et ustensiles de cuisine semblaient être des joujoux d'enfants détournés de leur première destination.

A partir du 15 novembre, il ne pa*sa plus toutes ses soirées chez lui. Deux fois par semaine, il redescendait aussitôt après son dîner et allait assister aux cours du soir, à la mairie de Saint-Sulpice. Le lundi, il suivait le cours de langue française, professé avec un réel intéi'ét par un jeune avocat de talent, M. Ernest Roy, qui savait mettre ses explications à la portée de tous; puis, le vendredi il assistait au cours d'iiistoire, que dirigeait un autre professeur de V Association Polytechnique., M. Raymond Maygrier. En garçon laborieux, désireux de s'instruire, il ne se contenta pas d'assister aux cours ; il fit aussi des devoirs et fut bien heureux d'apprendre que ses professeurs se mettaient à son entière disposition pour les lui corriger.

Malgré ses occupations de la journée et celles du soir, il avait su, en ordonnant sa vie avec méthode, se réserver encore un peu de liberté, lien profitait pour continuer d'entretenir les meilleurs relations avec M. Gaspard.

Une ou deux fois par semaine, quand le temps n'était pas trop mauvais, il se rendait donc chez le concierge de la rue aux Ours. Souvent, M"^ Adélaïde profitait de sa présence pour lui donner quelques commissions à faire ou le prier de venir, le dimanche suivant, lui nettoyer son cuivre ou lui frotter son escalier. Ces sortes de travaux ne réjouissaient guère Louis ; mais il s'y livrait sans murmurer, par affection pour M. Gaspard.

II y avait une autre raison plus grave, qui finit malheureusement par rendre plus rares ses visites au concierge. Les soirs d'hiver, lorsqu'il se rendait à la rue aux Ours, il lui arrivait fréquemment d'y rencontrer la fatale M""" Beaujolais, qui venait faire avec son amie la partie de rams. Comme on se le figure, après ce qui s'était passé entre eux, lejeuue imprimeur faisait une triste mine devant la fruitière de la rue Saint- Martin. M""" Beaujolais, au contraire, semblait s'autoriser de sa solide amitié avec la sœur du concierge, pour devenir plus incisive et rappeler méchamment, à tout propos, l'aventure du train de plaisir.

Ces allusions devenaient même parfois si blessantes que M. Gaspard, à bout de patience, intervint une fois pour toutes et déclara avec fermeté qu'il ne reverrait plus M"" Beaujolais, si elle entretenait encore chez lui des conversations à ce sujet. Cet acte d'énergie détermina une certaine froideur dans ses rapports avec la fruitière ; mais celle-ci, qui n'était pas un modèle de déhcatesse, n'en continua pas moins de revenir, comme par le passé, faire la partie chez M"* Adélaïde.

Les circonstances lui fournirent un autre moyen de se venger de Louis Dupont.

M. Gaspard ayant exprimé le désir que son protégé apprît à jouer aux cartes, afin de pouvoir servir de partenaire, M"' Beaujolais décida de s'associer avec son amie, pour se liguer contre Louis.

Engagées dans de telles conditions, les parties devenaient féroces. On restait quelquefois jusqu'à dix heures et demie dans un profond silence, les yeux lixés sur les cartes. M"'' Gaspard était une joueuse enragée; et comme on exposait un sou à chaque partie, Louis était en proie à une vive inquiétude, pendant toute la durée de sa visite au concierge.

Le jeu, d'ailleurs, lui avait toujours paru présenter un péril extrême. Il n'y prenait part qu'en cédant, par considération pour M. Gaspard, aux instances de sa sœur et à celles de M"" Beaujolais. Or, se sachant très fortes au rams, les deux amies rayonnaient de bonheur, en faisant passer dans les cartes la leçon que la fruitière eût été si heureuse d'administrer à Louis.

Un soir, il perdit cinq sous. M"° Adélaïde et AI"" Beaujolais ne furent jamais aussi gaies ni aussi acharnées.

Louis ne montra pas d'humeur. Il se dit simplement, en rentrant ihez lui, navré :

396 LE G H AND FREIIE

— Au lieu de dépenser vingl-deux sous pour ma nourriture, demain, je n'en dépenserai que dix-sept !...

En somme, il vit se dégager de son aventure une cruelle leçon et pensa résolument :

— Je n'irai jamais plus, le soir, chez M. Gaspard; je choisirai un autre moment.

Pendant quelque temps, il put tenir sa promesse ; mais bientôt, il fut tellement sollicité par le concierge, qui l'engagea même à dîner, qu'il crut malhonnête de refuser son invitation Seulement, il résolut bien de ne pas se laisser tenter ; d'abord, il ne prit pas d'argent sur lui ; de cette manière il espérait bien pouvoir se dispenser de prendre part au jeu. Il comptait sans la ténacité de la fruitière et celle de son amie perverse.

Le dîner fini, M"" Adélaïde leva le couvert, mit sur la table le vieux tapis et apporta le tiroir de sa table à ouvrage où elle avait coutume d'enfermer les cartes. Louis voulut partir; mais on le retint. De grosses gouttes commençaient à perler sur sou front :

— Mon Dieu ! disait-il avec angoisse !... Si j'ai le malheur de perdre, comment ferai-je ?... Et AP" Lazare qui m'a réclamé déjà deux fois l'argent de la blanchisseuse !...

Dans son trouble, il y avait un peu de la terreur du condamné qui verrait dresser devant lui les bois de la guillotine. M. Gaspard, en homme aimable, lui avait même dit :

— Tiens, mon ami, je mets pour toi...

— C'est que, monsieur, je n'ai pas d'argent sur moi... rôpliquat-il.

— Tu n'as pas d'argent? Eh bien, ça ne fait rien... Nous nous arrangerons toujours...

Ainsi, il ne pouvait plus reculer ; il fallait prendre les cartes, il fallait jouer... Ah! maudite M""*" Beaujolais! c'était sans doute dans l'espoir de le battre encore qu'elle insistait tant pour qu'on fît la partie !

Mais son triomphe ne fut pas de longue durée ; son espoir ne tarda pas à être déçu. On joua, et cette fois Louis gagna dix sous!...

Oui, dix sous !..

Quatre sous à M"' Adélaïde, et six sous h la fruitière !...

Les deux femmes étaient furieuses. En se disposant à. repartir, M""' Beaujolais lançait à son jeune partenaire des regards terribles. La concierge, elle, devenait agressive et mordante :

INSTA[J>.\Tin\ 397

— Voyez-vous ça ! ricanait-elle; maintenant qu'il ^ngno plus que nous, il va vouloir rum^r les autres ! . ..

Louis ne voulait ni « ruiner » ni enrichir personne. Il rentra chez lui en riant'de plaisir; mais l'épreuve lui avait paru si dangereuse, qu'il jura (le ne plus rejouer de sa vie et que, depuis cette partie, il ne retourna plus, le soir, chez M"' Gaspard, afin de ne plus lui gagner son argent et de ne pas s'exposer à perdre le sien !...

Page 1