CHAPITRE V
Louis Dupont rayonnait de bonheur, lorsque le lendemain matin, vers sept heures, il franchit le seuil de sa porte, en compagnie de Julien.
— Madame Lazare !... Madame Lazare ! voici mon frère !... criat-il en frappant contre la vitre de la loge, pour présenter à la concierge le nouveau venu.
La portière s'avança, à l'appel de son jeune locataire, dit bonjour à Julien, lui adressa quelques paroles amicales et ajouta :
— Ah ! bien, mon ami, tu peux te vanter d'avoir un frère qui t'aime ! Dieu de Dieu !,.. C'en était une joie pour lui d'aller te chercher... Jo suis bien sûre qu'il n'en dormait pas ! . . .
Louis l'interrompit pour dire, son bagage à la main.
— Regardez comme il se porte bien !...
— En effet, répondit M"*" Lazare, il a des joues superbes.
— Nous tâcherons de les lui conserverie!... Allons, bonjour madame, je vais lui montrer ma chambre. . .
— Bonjour, mes amis. . .
Julien qui n'avait encore rien dit, depuis son entrée dans la maison, fit ses premières réflexions en voyant disparaître son trère dans l'ombre
•cle l'escalier en colimaçon dont Louis venait de gravir les premières marches .
— C'est ça, l'escalier? liL-il tout lâtonnaut, en avançant la main pouisaisir un appui.
— Oui, oui. . . ici ! . . dit Louis, prends la corde. . . C'est la rampe. . . Julien profita de l'indication et monta, en se tenant h la corde massive
qn'il sentit dans l'ombre.
Pour lui qui, pendant deux ans, avait vécu au bord do la mer, sous Fazur d'un ciel éblouissant, devant l'immensité duu horizon sans bornes, cette cage d'escalier de la rue des Canettes semblait resserrée et ténébreuse comme un trou de cheminée. Elle n'avait rien des larges 'voûtes ogivales de Forphelinat, rien des longs couloirs où. par les
sombres journées d'hiver, les plus jeunes eufiuits avaient peur de s'aveniurer seuls.
Cependant, sans rien faire connaître de l'impression qu'il éprouvait, il monta, monta toujours et finit par pouvoir distinguer nettement les murs et les marches, à la faveur d'une étroite fenêtre.
— Il faut monter encore? demanda-t-il, quand il fut arrivé au troisième.
— Plus que quatre étages ! répondit vivement son frère qui était déjà presque rendu.
Julien poursuivit son ascension.
— C'est ici ! . . s'écria Louis, quelques minutes plus tard, en ouvrant d'un air radieux la porte de sa chambre.
Et franchissant le seuil du cabinet, il déposa le bagage de sou jeune frère.
Ce logis était à la vérité bien modeste, le plafond bien bas, la fenêtre bien étroite, comparativement à la vaste demeure que Julien venait de quitter ; mais Louis y avait disposé ses meubles avec tant d'ordre, et de goût, que le jeune voyageur trouva tout charmant.
Le nouveau lit était recouvert d'une enveloppe d'indienne ; le poêle démonté reposait soigneusement dans un coin, attendant l'hiver; les deux casseroles et la batterie de cuisine reluisaient, accrochées au mur; la table, par son seul aspect propre et guilleret, semblait tout à fait en^acreante ; la commode brillait comme si elle eût été revernie à neuf; et au milieu de cette cliambrette, un rayon de soleil matinal se glissa, discrètement par l'embrasure de la fenêtre, comme pour mêler aussi sa gaîté à la joie et au bonheur des deux frères.
— Oh ! comme c'est gentil! . . dit Julien, en examinant chaque chose avec le plus vif intérêt.
— Tu trouves ? Ah ! je t'assure que je me faisais une fête de te recevoii'. . .
— C'est à toi tout cela ? . . . Ce Ht ? Cette commode ?
— Oui, mon ami, à moi, à toi, à nous !..
— Oh ! Comme nous allons être bien !
— Tiens, mon frère, dit Louis en avançant une chaise, assieds-toi ;
assevons-nous
Kl se plaçant à ses côtés, contre la petite table, il continua de montrer à Julien toutes les curiosités de sa chambrette.
— Alors, tu as pu acheter tout cela avec ton argent?
— Oui, mon ami, j'ai tout payé, je ne dois rien. . . Et même, je n'ai pas épuisé mes économies. . .
Il se leva, ouvrit le tiroir de sa commode et montrant à son frère son livret de caisse d'épargne : -
— Tiens, dit-il, voici ce qui nous reste, nos deux voyages payés : quarante francs ; et encore douze francs cinquante, ajouta-t-il en vidant sur la table la poche de son gilet.
Julien^ qui se rappelait la misère d'autrefois, contemplait silencieusement cet argent.
— Te souviens-tu, lui dit-il, quand nous aUions manger aux Halles?
— Ce temps est passé, heureusement!
— Et tu vois toujours M. Gaspard?
— Certainement!
— Comment va-t-il?
— Bien ; nous irons le voir ensemble. Mais c'est sa sœur qui est malade.
— Qu'est-ce qu'elle a?
— Une maladie de poitrine. Je l'ai vue encore avant mon départ ; elle n'était pas bien forte. . .
— Oh! tant pis! fit Julien gravement. Puis, redevenant joyeux, il ajouta: comme ce va être gentil de vivre ensemble ici !..
— Il m'en tardait assez !
— Et alors, tu gagnes soixante-deux francs par mois?
— Soixante-douze, mon ami ! Dix-huit francs par semaine !..
— Et moi, combien gagnerai-je?
— Quarante-huit francs pour débuter; douze francs par semaine ; tu commenceras par être receveur de feuilles; tu verras cela.
— Oh ! il me tarde déjà d'être à demain, pour entrer à l'imprimerie.
— Ce n'est qu'après-demain matin que nous rentrerons... J'ai encore deux jours de congé ! . .
Et il ajouta :
— Il nous faut bien ce temps-là pour nous procurer tes pièces, l'acheter des^ vêtements de travail ; car tu verras, on se met une veste et un pantalon bleus, afin de ne pas salir ses effets... Allons, prends toutes tes aises... Ah! mon bon Julien! mon bon Julien!.. Que je suis heureux de te revoir, de te garder !
-420 LK GRAND FR[i:RK
Dans letroiible du premier moment, Julien n'avail pas remarqué le cadran colorié d'une modeste horloge, placée dans un coin, contre le mur...
— Comment? dit-il enlevant les yeux, lu as aussi une pendule?
— Oui, mon ami, une pendule à poids, qui m'a coûté deux francs cinquante, dans une vente... Ah! fit-il, elle est arrêtée... 11 faut la remonter tous les soirs. . .
Et comme Julien allait déjà s'amuser à loucher les chaînes, son frère lui recommanda :
— Fais bien attention !.. Attends!.. Attends!., je vais l'apprendre à la faire aller...
En présence de Jidien, il lira la chaîne qui supportait l'unique poids et mil la pendule à l'heure.
Bien que les deux frères eussent passé leur nuit en wagon, aucun d'eux ne songeait à dormir; tant était vif l'intérêt que Julien prenait à voir celte installation nouvelle ; et tant était grande pour Louis la joie de posséder son frère.
Cependant, comme ils se sentaient tous deux l'estomac vide, Louis descendit acheter du pain et deux copieuses portions qu'il rapporta d'un petit restaurant voisin.
— Autrefois, dit-il, jusqu'à l'hiver, je mangeais froid... Mais tu verras comme nous nous organiserons ; maintenant que nous allons gagner tous les deux, nous pourrons, chaque soir, prendre des portions chaudes au restaurant d'en face.
Jamais de sa vie, Louis n'avait éprouvé de plaisir égal à celui qu'il ressentit en voyant son frère assis près de lui à sa petite table. Et^, de fait, ce premier repas en tête à tête avait quelque chose de réjouissant. En vue de la prochaine arrivée de Julien, Louis s'était pourvu d'un second verre, de deux autres assiettes, d'un second couvert, enfin de tout ce qu'il avait cru nécessaire à leur cohabitation. On eût dit que les deux frères jouaient à la dînette.
Plusieurs fois, pendant le déjeuner, Julien se leva pour aller se rendre compte de la vue qu'on pouvait avoir de la fenêtre. Lui qui, à son arrivée, avait été saisi du triste aspect de la maison, de l'exiguïté de ce modeste logis, trouvait à présent tout cela guilleret, charmant. Il y avait sur chaque meuble, sur chaque chose, comme un air de bonne humeur qui révélait le scrupuleux accomplissement du devoir, le contentement de l'ouvrier honnête et laborieux.
LES PREMIEIIKS ARMES DE JUF.IEN 421
Ainsi que Louis l'avail prédit, ces deux jours de congé lui furent bien nécessaires pour prendre ses dernières dispositions et faire les quelques achats que lui imposait l'airivée de son frère.
Avant toutes choses, sachant la dette de reconnaissance qu'ils avaient contractée vis-à-vis de M. Gaspard, ils se rendirent à la rue aux Ours pourvoir les concierges. M"' Adélaïde était au lit; mais M. Rodolphe se fit un plaisir de les retenir et de questionner JuHen sur son séjour au Monl-Saint-Michcl. Il trouva le jeune garçon grand et foit.
— Eh bien, lui dil-il, n'as-tu jtas trop langui, là bas, si loin ?
— Un peu, monsieur; il me tnrdait de revenir...
— Et comment as-tu trouvé l'installation de ton frère?
— Très bien.
— ÎN'est-ce pas? Ah ! vous verrez comme vous allez être heureux dans celte petite chambrette. Vous n'aurez pas à regretter d'être partis d'ici... Seulement, il faudra revenir me voir de temps en temps et ne pas trop oublier le vieux père Gaspard...
— N'ayez pas peur, monsieur Rodolphe, nous ne vous oublierons jamais.
Le lendemain de cette visite à leur ancien protecteur, les deux frères passèrent leur journée en courses. Ils allèrent à la Belle Jardinière acheter un costume de travail pour Julien ; puis ils se rendirent à la mairie, prendre le livret d'ouvrier réglementaire. Ils dui-ent également se faire donner une attestation certifiant que le jeune apprenti savait lire. Quant à l'acte de naissance, Louis l'avait déjà fait venir.
Avant de rentrer, Julien manifestant la fantaisie de voir l'endroit où il travaillerait, son frère le conduisit jusque devant l'imprimerie.
— Tu vois, dit-il, c'est ici qu'on enh'e ; l'atelier est là, à gauche ; c'est de ce côté que sont les presses. . .
Comme il continuait, debout sur le trottoir, de donner à Julien son explication, un employé sortit en tenue de travail et reconnut Louis.
— Tiens, Dupont, lit-il ! . . C'est ton frère, ce pelit-là?
— Oui, monsieur. , . H arrive du Mont-Saint-Michel. . .
— Ouand rentre-t-il ?
— Demain. . .
— Allons, tant mieux!... 11 faudra qu'il lâche de suivre ton exemple!...
L'imprimeur étant pressé quilla bientôt les deux jeunes gens, en
remettant au lendemain le plaisir d'une plus longue entrevue. Oe leur côté, les deux frères dirent bonjour à l'employé et rentrèrent chez eux.
Ils passèrent leur soirée à revoir le costume qu'ils venaient d'acheter, à inspecter toutes les pièces exigées par le chef du Personnel ; l'acte de naissance, le hvret, le certificat ; puis ils se hâtèrent de se mettre au lit, pour réparer l'insomnie des nuits précédentes; et, le lendemain, un peu avant sept heures, ils se rendirent ensemble à l'imprimerie.
Le personnel des ateliers arrivait à peine. Les ouvriers s'avançaient par groupes, ou isolément. Louis et Julien s'arrêtèrent pour causer devant la porte, en attendant le signal de la cloche, et gagnèrent bientôt leur place. Quelques employés étaient déjà à leur poste, à commencer par M. Barbier, le contremaître, qui donnait toujours l'exemple de l'exactitude.
En voyant reparaître Louis, plusieurs de ses camarades vinrent lui serrer la main et, tout de suite, par considération pour lui, s'avancèrent vers son frère auquel ils souhaitèrent la bienvenue. Julien paraissait satisfait, sans être intimidé le moins du monde.
Mais Louis ne fit que traverser l'atelier et, tout en rendant quelques poignées de main à ses collègues, il alla présenter son frère à M. Barbier. Le proie les reçut tous les deux, le sourire aux lèvres :
— Eh bien, mon ami, dit-il, en s'adressant à Louis, te voilà revenu et avec ton frère, cette fois ?. . .
— -Alais oui, monsieur.
— Bonjour, mon ami, bonjour, fit-il en regardant Julien.
— Bonjour, monsieur.
— Alors, tu nous arrives avec d'aussi belles joues pour nous aider à travailler?
Julien sourit.
— Ah I reprit M. Barbier, vois-tu, mon ami, je ne peux pas te mettre sous les yeux de meilleur exemple que celui de ton frère; fais comme lui !.. . Travaille comme lui et tout ira pour le mieux.
Louis, qui paraissait un peu décontenancé, à cause de ces compliments, saisit le premier moment de silence pour changer la conversation et remettre au prote les pièces de son jeune frère.
— Ah! bien!... bien!... dit M. Barbier, en les prenant ; maintenant, suis-moi, mon ami, je vais aller te présenter à ton chef immédiat!
Et lui donnant amicalement une petite tape sur la joue, il le pria de
le suivre. Partout sur son passage, il entendit faire le même éloge de Louis; partout, on le lui proposa pour modèle. Aussi, finissant par être gêné de tous ces compliments, le jeune margeur résolut-il de les éviter, en entraînant Julien pour le présenter à quelques autres camarades et lui expliquer les fonctions des presses.
Cette fois, il pouvait se passer des leçons du contremaître. Personne n'avait besoin de guider ses explications. 11 fit voir à Julien comment il devrait s'y prendre pour recevoir les feuilles, pour les mettre à sécher ; comment et après quelques évolutions elles arrivaient entre ses mains.
Enfin, il reproduisuit textuellement, et peut-être avec une égale précision, les mêmes théories que le prote lui avait exposées deux ans
auparavant.
Julien ne perdait pas un mot des explications de son frère. Il était tout oreilles pour l'écouter et brûlait d'envie de se mettre à l'ouvrage.
Un autre que lui partageait ce désir, c'était le jeune margeur en double qui avait été chargé de tenir sa place de receveur, en attendant son arrivée; car, dès l'entrée de Julien en fonctions, il devait retourner au lavage des formes, auquel on occupe momentanément les jeunes apprentis sans travail; et où, sous prétexte de nettoyage, ils se livrent aux plus folles excentricités.
Cependant Louis voulut, avant de ramener son frère à son poste, lui faire connaître toutes les commodités de l'ateher; l'endroit où l'on va se débarbouiller avant d'aller déjeuner; le petit placard où il pourrait accrocher ses vêtements. Puis, ayant opéré son travestissement, séance tenante, le jeune apprenti revêtit son nouveau costume et vint enfin tout rayonnant prendre sa place à la presse n° îO, c'est-à-dire, à la môme presse que son frère.
Le conducteur mit la machine en train, chacun occupa bien son poste
et le travail commença.
Juhen, l'œil fixé sur la feuille, la main prête à la recevoir, prenait à peine, dans ses fonctions, le temps de soufficr. 11 avait tellement peur de se tromper, qu'il n'en respirait pas. A le voir ainsi affairé, applicpié. son frère se sentait radieux et, de temps à autre, au mouvement régulier de la presse dont le bruit eût couvert sa voix, il lançait de son côté un regard qui semblait dire :
— Allons, bravo!.. Juhen!.. travaille bien ; il ne tient qu'à nous d'être heureux, en contentant nos maîtres .
424 LE GIIANI) FRERE
Il faut dire à l'éloge du nouvel apprenti que ses débuts furent ti^ès remarqués. Doué d'une vive intelligence, adroit de ses mains et apportant à ses nouvelles occupations une bonne volonté extrême, il parvint, dès les premiers jouis, à contenter ses chefs et son frère, qui avait à cœur de maintenir la réputation par lui acquise dans la maison. Car Louis avait compris qu'en acceptant son jeune frère et en lui accordant, dès son entrée, un salaire relativement considérable, le chef de l'Imprimerie faisait preuve d'une grande bienveillance. Il sentait ainsi toute l'étendue de la dette de gratitude contractée envers lui .
Des esprits bornés, des cœurs ingrats, incapables de reconnaissance, s'imaginent que l'ouvrier est quitte vis-à-vis de son patron, parce qu'en échange du salaire, il lui a donné sa peine, son travail et son temps. D'autres même vont jusqu'à considérer leur patron comme le pire de leurs ennemis et comme un véritable tyran.
Louis, qui entendait souvent les ouvriers exposer dans l'atelier de pareilles théories, s'indignait en les écoutant.
— Sans doute, pensait-il, le patron me paie et moi je lui donne mon temps et ma peine...
Mais quand il pensait à sa misère d'autrefois ; quand il se rappelait les difficultés inouïes qu'il fallait surmonter pour se procurer du travail; quand il réfléchissait au nombre d'hommes et d'enfants, d'ouvriers de toutes sortes, qui se trouvent à Paris sans pain, sans foyer, sans ouvrage, et que, comparant sa condition à la leur, il songeait qu'à la fin de chaque mois, le caissier de l'imprimerie leur remettrait une somme de cent vingt francs, à eux, les malheureux, les mendiants de la veille, il sentait un élan de reconnaissance monter en lui pour son patron et redoublait d'application, de zèle et de force de caractère pour maintenir son jeune frère dans la voie qui lui était tracée ...
Malheureusement, tous ses camarades ne raisonnaient pas de même. Mais Louis était un garçon indépendant d'idées, ne calquant pas sa ligne de conduite sur celle du voisin; et qui pensait et agissait de cette sorte, parce que sa droiture et sa conscience lui disaient de penser et d'agir ainsi.
Grâce à cette fermeté de volonté, à cette rectitude de jugement, grâce en un mot à ces bons principes dont Louis s'inspira pour régler sa vie et diriger celle de son frère, les deux Dupont ne tardèrent pas à acquérir l'estime de tous. L'aîné continuait de donner des preuves d'une habileté
rare chez un jeune homme de son âge. Juhen se monirail intelligent, assidu et laborieux. C'était tout ce qu'on pouvait attendre de lui.
Cette régularité de vie, ces idées de travail jointes aux mesures d'économie que Louis savait imposer à son jeune ménage de garçon, devaient forcément les conduire l'un et l'autre à un accroissement d'aisance. Avec le produit de leur épargne, ils s'achetèrent bientôt de nouveaux vêtements, de nouvelles chaussures, du hnge, et montèrent ainsi leur modeste garde-robe.
Juhen ne paraissait nullement regretter le Mont-Saiul-Michel. 11 travaillait régulièrement, aux heures d'atelier, et trouvait dans la personne de ses jeunes collègues, des camarades qui lui remplaçaient ceux de l'orphelinat.
Il est vrai pourtant de dire qu'à cet égard, son frère aine se montrait
d'une réserve excessive, le détournant plutôt de ces liaisons qui. suivant lui, ne pouvaient aboutir à rien de bon.
Le pire des milieux pour un jeune garçon est la société des camarades qui, ayant encore l'âge de l'enfant, ont toutes les libertés delliomme fait.
Mais par la manière dont les deux frères avaient réglé leur vie, Julien ne trouvait que rarement l'occasion de se rencontrer avec ses collègues, en dehors de l'imprimerie. Au lieu de les suivre au restaurant, il allait déjeuner avec son frère à la rue des Canettes ; et lorsqu'il lui arrivait d'aller avec eux jouer au Luxembourg, avant de rentrer à l'atelier, c'est que Louis usait d'une grande complaisance ou qu'il jugeait cet exercice nécessaire.
Ayant ainsi établi leur existence sur ces principes d'ordre et d'économie, les deux frères arrivaient à vivre parfaitement heureux. Leur contremaître les avait pris en affection. Ils étaient aimés et estimés de tous.
M. Gaspard les engageait parfois à dîner, et comme, l'été, on ne jouait pas aux cartes, Louis se rendit très volontiers à ses invitations. Le concierge les recevait à bras ouverts. La maladie semblait même avoir modifié sensiblement le caractère de M'" Adélaïde, qui commençait à envisager avec une certaine satisfaction le bonheur des deux frères. Aussi, comme le répétait le brave M. Rodolphe, c'eût été bien dommage si quelque événement fâcheux était venu les désunir ou troubler leur paisible existence.. .
ciiAPiTur': Yi
Six semaines s'étaient déjà écoulées depuis le retour de Julien. Le jeune apprenti, compretement rompu à ses occupations, prenait goût au travail. De son côté, Louis remplissait avec bonheur le nouvel emploi qui lui avait été confié. Avec le montant de leurs économies, lentement amassées, les deux frères avaient fait quelques acquisitions importantes; bref,rexistence se montrait à leurs yeux sous un jour de sérénité et de gaieté parfaites, quand un incident vint, vers la fin de septembre, y apporter un trouble regrettable.
Si Tété est pour les imprimeurs une époque de morte saison, en revanche, les travaux redoublent dès l'automne, en vue des pul.lications de fin d'année. A ce moment-là, les appointements des employés peuvent augmenter aussi ; car les veillées commencent avec le surcroît de travail. C'est dire que, pendant cette période, les imprimeurs sont du premier au dernier entièrement absorbés par l'ouvrage.
Bien que la maison eut pour principe de ne jamais envoyer ses jeunes ouvriers porter des épreuves à domicile, et qu'elle confiât habituellement cette mission à des garçons exclusivement chargés de ce service, à quelques jours de là, tous les garçons étant en course, Julien Dupont fut désigné pour aller porter des épreuves à un auteur qui demeu-
428 LK nuAXD fii?:ri-:
rail à Billancourt. Pourquoi reuconlre-t-ou des auteurs qui aient la fantaisie d'aller se loger à Billancourt, un pays dénudé, aride et désert? Voilà ce que nous ne chercherons pas à expliquer. C'est sans doute parce que cette localité avoisine des coteaux charmants, les hauteurs de Meudon, où précisément, à l'automne, les teintes dorées des bois séduiraient le peintre le plus raffiné.
Toujours est-il que l'impression du volume étant terminée et l'auteur se plaignant, comme bon nombre de ses aimables confrères, que le travail n'avauçât pas assez vite, Julien fut dépêché pour lui apporter son ouvraore à corriger.
C'était, on en juge, une mission de confiance dont on chargeait le jeune imprimeur. Il lui fallait se rendre à la station du pont des Saints-Pères, et là, ])rendre le bateau qui devait le conduire à Billancourt. .Mais son chef savait à qui il avait affaire. Julien connaissait suffisamment Paris pour ne pas s' 5^ égarer et il était assez raisonnable pour qu'on le jugeât capable de s'acquitter fidèlement de sa mission.
Il changea donc de vêtements, prit son paquet d'épreuves et partit, en promettant d'être de retour à l'heure indiquée, c'est-à-dire à cinq heures au plus tard. Louis insista pour qu'il ne se laissât pas attarder.
L'automne n'est pas toujours beau à Paris, chacun peut aisément s'en convaincre ; mais cette année-là, la fin de septeml)re dédommagea les Parisiens des pluies tenaces du mois précédent.
La journée avait été, depuis le matin, une des plus radieuses de la saison. L'atmosphère était pure sous les rayons dun soleil éclatant, qui faisait flotter delà gaîté dans l'air et qui mettait sur le feuillage jaunissant des arbres des reflets d'un aspect enchanteur.
Il était environ deuxheures, quand Julien quitta l'imprimerie. Il longea la rue ]\Iadame, traversa le boulevard Saint-Germain, descendit la rue des Saints-Pères et arriva jusqu'à la station des bateaux « Hirondelles ».
Il suivait depuis un moment la berge, et allait s'engager sur la passerelle qui mène au ponton, lorsqu'en relevant la tête, il croisa le regai'd d'un jeune homme, plus âgé que lui de cinq ou six ans, et qui, en l'apercevant, parut attacher les yeux sur lui avec une persistance peu ordinaire.
De son côté, Julien regarda cet inconnu avec curiosité et, en même temps, parut réprimer un certain mouvement de surprise, comme si ce
UNE MAUVAISE RI:NC0NTRE 429
\isago, ne lui avait pas été complètement élranger. Cependant, n'étant pas sûr (l'avoir déjà rencontré ce jeune homme, il poursuivit sa route. Mais celui-ci pressa le pas et s approchant de lui avec un singulier sourire :
— Tiens !... Julien Dupont ! .. s'écria-t-il.
— Pied-léger!... exclama le jeune imprimeur.
— Ah! par exemple!... Comment se fait-il que je te rencontre ici?... Tu hahites donc toujours Paris?
— Mais oui ; et toi ?
— Moi? Plus que jamais... Oh! fit Pied-léger, quelle diole de chose que de te revoir!... Tu n'as pas heaucoup changé!...
— Mais, toi, si. .. tu as changé. . . D'abord te voilà avec des favoris. . . C'est à peine si je t'ai reconnu. . . Pourtant, il me semblait bien, quand tu m'as regardé, que je te connaissais. . .
— Et 011 vas -tu, avec ton paquet?
— A Billancourt.
— Tu vas à Billancourt?. . . Ah! cela se trouve bien, nous allons faire •le voyage ensemble.
— Tu prends aussi le bateau ?
— Oui, je vais à Saint-Cloud. . . Tu demeures donc par là?
— Non, je vais porter des épreuves.
— Ce sont des épreuves que tu as dans cette enveloppe?. . . Tu es donc dans rimprimerie ?
— Oui!...
^'n coup de cornet annonça le moment du départ. Les deux amis eurent à peine le temps de traverser le ponton. Ils coururent ensemble, sautèrent sur le bateau et descendirent s'asseoir dans l'intérieur du fumoir, à cause du cigare superbe que Pied-léger tenait entre les dents.
— Ah oui! . . . reprit Pied-léger, en prenant des mains de son camarade la grande enveloppe d'épreuves, afin de mieux l'examiner, alors, lu es dans l'imprimerie?
— .Mais oui. . .
— Il y a longtemps ?
— Deux mois, à peu près.
— Et ton frère ?
— 11 y est aussi; mais depuis plus longtemps, lui... Depuis bientôt deux ans et demi.
— El tu es coulent ?
— Oui.
— Combien gagnes-tu ?
— Douze francs par semaine.
— Malin! fit Pied-léger avec un signe d'étonnement, presque cinquante francs par mois ! .. . El ton frère ?
— Oh ! il a plus, lui... Il est déyd margeur en double jWga^ne soixantedouze francs ; et, quand il veille, il a davantage...
Pied-léger parut attacher peu d'importance à la qualité que Julien attribuait à son frère; mais le chiffre de ses appoitements lui fit ouvrir l'œil ; et il répéta:
— Soixante-douze francs et toi quarante-huit?. . . Vous ne devez pas être malheureux. . . Il faudra que j'aille te voir... Où demeures-lu donc ?
— Rue des Canettes.
— Ça me fera plaisir de revoir aussi ton frère . . . Vous êtes bien, là ?
— Oh, oui ! . . Nous sommes dans nos meubles.
— Tiens ! . . quand on gagne plus de cent francs par mois, à deux, on peut se loger. . . Et vous vivez tous les deux seuls ? ajouta-t-il en examinant attentivement son jeune interlocuteur.
— Tous les deux seuls.
— Ah !.. . reprit Pied-léger, de plus en plus étonné de l'avancement rapide que les deux frères avaient obtenu; et qui est-ce qui vous a fait entrer là ?
— Un monsieur que nous avons connu . . .
— Ah! dame!. . les relations, c'est tout, à Paris ; c'est pour cela, moi, quej'en ai beaucoup.
Pied-léger était suffisamment renseigné sur le compte de son camarade pour que celui-ci se crût autorisé à lui adresser, à son tour, quelques questions. Il lui demanda donc :
— Et toi, qu'est-ce que tu deviens ? ... Tu es toujours plongeur ?
— Oh ! là là !.. Il y a longtemps que je fais autre chose ... Je suis dans les assurances. . . pour indemniser les gens qui ont le feu chez eux. . . C'est moi qui vais expertiser^ quand il y a des dégâts...
— Tu gagnes beaucoup ?
— Je te crois !.. Je me suis fait un mois de cent cinquante francs ;
seulement, ce n'est pas toujours pareil. . . Mais, moi, quand j'ai de l'argent, tu sais, je le dépense. . .
— Je te croyais toujours dans les restaurants. . .
— Jamais de la vie !.. H y a trop de travail, et pas assez de monacos à palper... fit Pied-léger, en poussant dans le fumoir une énorme bouffée de fumée bleue. . . Et puis, être employé tous les jours. . . ne jamais être son maître. . . moi, je n'aime pas ça. . . Ainsi, aujourd'bui, je suis libre ; ce matin, j'ai fait une expertise; et bien, maintenant, je m'en vais à la fête de Saint-Gloud. . .
— A la fête de Saint-Cloud? répéta Julien.
— Oui, j'y ai donné rendez-vous à des camarades. . . Tiens! mais, au fait, lu devrais venir avec nous. . .
Comme si le regard même de son frère fût venu le clouer en place, pour lui interdire de céder à une sollicitation pareille, Julien s'empressa de répondre :
— Oli !.. je ne peux pas. . . J'ai des épreuves à aller porter. . .
— Ça n'empêcherait pas ! Tu vas aller porter tes épreuves et puis je t'attendrai. . . Ça n'est pas loin de Billancourt, Saint-Gloud ; c'esl à dix minutes, tout au plus. . . Veux-tu?
— Mais il faut que je sois rentré à quatre heures. . . à cinq heures au plus tard.. .
— Raison de plus.. . Tu auras bien le temps... Il est à peine deux heures et demie !.. fit Pied-léger en (irant sa montre.
L'insistance de ce camarade rendait Julien fort perplexe. Il réfléchit un moment, combattu par la peur de s'attirer une punition terrible et le plaisir de s'en aller à Saint-Cloud, d'assister à une fête, lui qui n'avait jamais rien vu de pareil. . . Il se baissa pour regarder le paysage à travers la vitre du bateau, et il aperçut du côté opposé à Billancourt les coteaux boisés, tout éclairés parles rayons du soleil d'automne, riants, dorés, séduisants au possible.
— Eh bien? reprit Pied-léger? Le cœur ne t'en dit pas ?
— Si ; mais. . .
— Viens donc ! . . Nous allons faire les fous. . . monter tous en bande sur les chevaux de bois. . . voir Pezon. ; . voir la femme Colosse. . . J'ai un camarade qui est vraiment drôle : Clément Rigot. . . En voilà un qui sait des histoires et qui en fait, des tours. . . Il est extraordinaire ! . .
Le langage animé de Pied-léger, la perspective du plaisir, l'aspect de
ce beau paysage ([iii. de loin, semblait lui faire signe d'une façon irrésistible, tout cela arracha à Julien son dernier scrupule :
— Eh bien, oui. . . j'y vais. . . répondit-il résolument.
— A la bonne heure !
— Seulement, je ne reviendrai pas tard?
— Ouand tu voudras, parbleu !.. Et puis, qu'est-ce que cela ferait? Est-ce qu'il ne peut pas arriver qu'on soit retardé, quand on va porter des épreuves?
— D'abord, réplic^ua Julien, qui cédait de plus en plus à l'entraînement, mon chef m'a dit: de quatre à cinq heures.. . C'est bien parce qu'il suppose que le bateau peut avoir du retard?. . .
— Maisbien sur !.. Tu rentreras à cinq heures et il sera content. . . Ah! mon vieux camarade !. . s'écria Pied-léger, en frappant d'un geste familier l'épaule de Julien.
Comme les autres voyageurs avaient suivi l'entretien des deux jeunes gens, Pied-léger, se sachant observé, affecta de parler fort, de se donner des airs importants pour attirer davantage l'attention, et raconta tout haut son histoire et ses farces. . .
— Eh bien, dit-il en faisant un retour vers le passé, te souviens-tu de notre arrivée à Paris, en train déplaisir?
— Oh ! oui ! répondit Julien, je m'en souviens !.. Je me rappelle aussi -M""' Beaujolais.
Pied-léger ne sut pas de qui son camarade voulait parler. Il répéta :
— 31"'' Beaujolais ?
— Mais oui ; la dame du coin... Celle que tu as empêchée de remonter?
— Ah ! cette vieille folle ?
— Nous l'avons revue à Paris !...
— Comment? nous l'avez retrouvée ?
Ici, tout en s'efforçant de rire, Pied-léger perdit un peu de son air fanfaron, lise souvint que la voyageuse lui avait fait tirer cruellement es oreilles par le commissaire de police de la gare et se garda bien de reparler de cet épisode. 11 reprit pourtant :
— Comment diable avez-vous fait pour la retrouver?
— Ah I c'est tout une histoire, dit Julien.
Et dans l'ardeur de la causerie, dans le plaisir de se revoir après si longtemps, d'évoquer d'anciens souvenirs, Julien qui, peu à peu, avait
repris sou assurance vis-à-vis de son ancien camarade, se mil à lui raconter par le menu toutes ses aventures.
Si jeune qu'on soit, on éprouve toujours un certain charme à reparler des mauvais jours, quand on est sorti de la misère. Pour Julien ce rappel du passé avait d'autant plus d'altrait qu'il était à présent complètement tiré de peine. Aussi s'animait-il au récit de son histoire, parlant avec enthousiasme des recherches faites sans succès pour retrouver ce fameux Jean Baron, inconnu dans Thôlel garni de la rue Ouiucampoix.
— A la bonne heure ! interrompit vivement Pied-léger, tu as su le tirer d'afTaires... tu es un brave !...
Ces félicitations encouragèrent Julieii, qui parla avec feu de son arrestation, quand il avait essayé de mendier; du poste de Police, du Dépôt... Pied-léger l'interrompit de nouveau :
— Bah ! toi aussi, lu es allé au Dépôl ?
434 LE GRAND FHERE
— Mais oui !
— Dans quelle cellule était-tu ?... Dans la noire, du fond ? •
— Non... Nous étions plusieurs ensemble, dans une grande pièce...
— Ali ! oui... avec les Assistes...
Piod-léger employait tout de suite les termes consacrés, en garçon habitué au langage du Dépôt. Il se vanta même d'y être allé souvent, plus souvent que cela ne lui était arrivé, en réalité. Pourtant, dans le cours de son existence aventureuse, il y avait bien couché trois ou quatre fois...
Ces points de communauté, fort peu glorieux à la vérité, attachèrent de plus en plus Pied-léger à son compagnon. Il crut comprendre que le jeune Dupont était un émancipé, qui s'amusait déjà à côtoyer le code, et qui ne devait pas détester les aventures. Et puis, pour tout dire, Julien bien chaussé, proprement vêtu, n'avait pas l'air misérable; et Pied-léger avait pour habitude de ne pas négliger ceux de ses camarades qui se trouvaient dans sa position.
Cependant, le bateau fdait toujours. Il avait déjà dépassé le Point du Jour. Un instant après, il s'arrêta devant la station de Billancourt.
— C'est ici !... dit Pied-léger. Allez !... hop !... Julien parut hésiter un moment.
— Oui, mais...
— Quoi ?
— Jp n'ai pas d'autre argent que celui du voyage.
— Tu n'as pas d'argent?... Qu'est-ce que cela fait, répondit Pied-léger... J'en ai moi... Je t'en prêterai tant que tu voudras... Tu me le rendras, voilà tout !... Allez ! . . . hop ! . . . en route !. . .
De peur que son camarade ne renonçât à son projet de l'accompagner à Saint-* lloud. Pied-léger mit pied à terre, à Billancourt, avec Julien. Il l'aida même à chercher la rue éloignée dans laquelle demeurait l'auteur auquel il portait les épreuves. Le jeune imprimeur déposa son enveloppe chez le concierge et, la commission faite, courut en compagnie de son camarade reprendre le premier bateau pour Saint-Cloud .
Quand Julien fut débarrassé de son paquet, Pied-léger se sentit de belle humeur, comme si la fête eût déjà commencé. Il sortit de sa poche un énorme cigare qu'il offrit à son compagnon ; et comme Julien cul encore assez de raison pour le refuser, Pied-léger, voulant à tout prix le voir fumer, lui roula une cigarette qu'il accepta.
L'a(mosphère paraissait à ce moment plus diaphane et plus claire que jamais. La brise, montant du fleuve, arrivait comme un coup d'éventail dans la figure. Les bords de la Seine, avec leurs contours changeants, offraient le plus délicieux spectacle qu'on pût imaginer. L'eau, d'un bleu limpide, reflétait un ciel sans nuages. On apercevait de loin en loin quelques légères embarcations, et déjà les coteaux se dessinaient à l'horizon bleuâtre, avec toutTallrait du plaisir, toutes les séductions de la fêle. C'était charmant.
Le bateau ne larda pas à aborder au ponton de Saint-Cloud. Il eut à peine atterri que Pied-léger, debout sur le pont, aperçut les camarades auxquels il avait donné rendez-vous. Il y avait là quatre ou cincf jeunes gens de mine suspecte, d'allures équivoques, à peu près de l'Age de Pied-léger et qui, en le voyant paraître, l'accueillirent avec une salve de bravos et de cris ridicules. Ce diable de Pied-léger devait être incontestablement le héros de la bande.
Le bateau arrêté, il entraîna Julien et descendit. La présentation du jeune Dupont ne lui demanda pas grand temps.
— Voici un camarade de plus que je vous amène !... dit-il. Je vous le recommande... c'est un bon... Il n'a pas froid aux yeux et a commencé par manger de la vache enragée.
— Comment l'appelles-tu ?
— Dupont...
— C'est bon ! .. vive Dupont !... tope-là, camarade !... On ne vient pas ici pour s'ennuyer.
— A la fête!... A la fête!...
— Tu sais ? Pezon a son fameux lion, Brutus...
— Il faudra aller voir la femme-colosse ! ...
— Le Phoque qui parle !. . .
— Allez !... vivent la joie et la fête de Saint-Cloud !
D'un élan fou, ils gravirent les marches du quai, traversèrent la place et pénétrèrent dans le parc.
Dans toute escapade, il y a un premier moment d'entraînement qui vous tourne le tête. Quand on n'entrevoit que l'éblouissante amorce du plaisir, on se sent disposé à franchir des montagnes, à partir pour le bout du monde... Mais bientôt, le remords vous gagne et ne tarde pas à empoisonner le plaisir, à vous empêcher de vous réjouir autant qu'on le ferait dans des conditions tout autres, si on n'avait pas la pensée du
châliment présente à l'esprit, comme une sorte d'épée de Damoclès... A peine engagé dans la cohue de la fêle, au milieu du bruit 'des balançoires, de la musique des orgues de barbarie, des explosions des tirs, Julien éprouva celle impression. Cependant, il voulut faire bonne contenance, entrer dans la baraque delà femme-colosse, qui lui parut monstrueuse, mais qu'il fut obligé de trouver merveilleuse, parce que telle était l'opinion des autres camarades. Il les suivit également sur les chevaux de bois ; dans la cabane du Phoque-Parlant... dans la ménagerie Pezon, où le prix des places était de vingt sous par personne. L'un des compagnons ayant fait le pari d'abattre trois œufs sur six coups de carabine, toute la bande se rendit au tir. Les six coups du camarade dégénérèrent en f//j:--5e/;/co?//)5, qu'il tira à la file, sans seulement toucher une seule fois l'œuf qui tourbillonnait dans le jet d'eau. Les autres compagnons tirèrent, Pied-Léger tira ; Julien tira ; mais à mesure qu'il épaulait son arme, il se sentait trembler... De grosses gouttes inondaient son front.
On a beau dire et beau faire, le plaisir volé n'est jamais bon...
Dans chaque personne, le jeune imprimeur croyait reconnaître un employé de la maison, qui venait lui mettre la main sur l'épaule, ou qui allait raconter son aventure à M. Barbier.
Ce qu'il y a de terrible, de funeste, do fatal dans ces sortes d'escapades, c'est l'entraînement mis aux prises avec l'amour-propre. Si par exemple Louis Dupont eût été là, dès le premier moment, il aurait dit à ses camarades ; « Je trouve que vous gaspillez votre argent ; je n'ai pas le moyen d'imiter votre exemple, je m'en vais !.. »
Mais Julienqui n'avait pas le caractère fortement trempé de son grand frère, Julien n'eutpas le courage de prendre une pareille décision, de tenir unpareillangage.il se laissa entraîner partout où ses camarades eurent la fantaisie ridicule de le mener. A chaque instant, il s'avançait vers Pied-léger pour lui demander l'heure ; et comme, une bonne fois, son compagnon le plaisanta sur sa poltronnerie, il voulut se montrer crâne, étouffer tout remords, et s'enfonça dans sa faute...
Rien, pourtant, ne l'amusait dans cette folle partie. Les plaisanteries de ses camarades, grossières et malsaines, 'lui paraissaient inintelligibles pour la plupart. Ils parlaient ensemble une langue de convention, un argot dont il ne parvenait pas à saisir le moindre mot.
On conçoit que Julien, qui sortait à peine de l'orphelinat du Mont-
UNK MAUVAIS1-: Il EN C ONT H K 437
Saint-Michel, où il avait reçu des principes de droiture et d'honnêteté, se trouvât décontenancé, gêné dans un pareil entourage. Lui, qui passait aux yeux de cerlaines personnes pour un garçon avide de liberté, d'indépendance et d'inconnu paraissait simple, naïf, au milieu do ce groupe d'aventuriers de bas étage, pour lesquels sa naïveté et son innocence étaient ses défauts capitaux...
Si bas qu'on (ombe, quand on a reçu les premiers principes qui avaient élé inculqués à Julien Dupont, on ne tarde pas h éprouver un profond regret de se trouve^' en pareil compagnie, de s'avilir à ses propres yeux. Rien qu'en écoutant les propos orduriers, tenus par les cinq amis, le malheureux enfant sentit le remords le gagner ; et au lieu d'être gai comme ses camarades, opposant à leurs instincts dissipateurs, à leur folie dispendieuse, la laborieuse honnêteté de son frère, sa sage et constante économie, il eut presque envie de pleurer.
— Celte fois, dit-il, après une partie perdue à un jeu de boules ; il est assez tard ... Je m'en vais ! . . .
Mais ses compagnons lui crièrent :
— Attends donc?... Nous allons [)artir ensemble !... Tu crois donc que nous voulons coucher ici?
Puis, plaisantant sa naïveté, ils ajontèrent :
— Tu comprends bien, mou ami Dupont, que tu es trop jeune pour t'en aller seul... Tu le perdrais... 11 faut qu'on t'accompagne I...
— Qu'on te reconduise à ton frère ! ajouta ironiquement un ai^tre.
Cependant, jngennl qu'ils avaient poussé la méchanceté trop loin, car Julien commençait à pleurer de regret et de remords, ils lui frappèrent sur l'épaule pour le consoler, en lui disant :
— Allons, mon bon camarade... Ça te passera, cette simplicité... Tif te feras... tu deviendras un homme..
En les entendant lui parler ainsi, Jnlien aurait voulu les gifler...
Oh ! s'il avait eu seulement cinq sous en poche pour reprendre le bateau et retourner à Paris !.. .
Mais,' on s'en souvient, Julien n'avait juste que le montant de son voyage. Or, l'ayant tout dépensé ta Taller, à cause de la halte qu'il avait faite, il se trouvait à présent sans argent et par conséquent complètement à la merci de Pied-léger, à moins d'entreprendre le trajet à pied, ce ([ui était matériellement impossible pour lui.
A ce moment, une horloo^e sonna la demie de cinq heures. Julien éprouva comme un vertige. Sa faute venait de lui apparaître plus grave que jamais. Il entrevit la punition inQigée par M. Barbier luimême, la confiance irrévocablement perdue et, qui le savait? peut-être même son renvoie de l'imprimerie.
Quand il réfléchit à toutes ces tristes choses, il alla résolument trouver Pied-léger et lui dit :
— Je t'en prie!... prête-moi quelques sous... Il faut que je retourne... Il est déjà cinq heures et demie... Je vais être chassé de la maison.
— Mais non î... mais non !... lui répondit son camarade, tu ne seras pas chassé... Attends donc, nous allons partir ; seulement, tu comprends bien que nous ne pouvons pas nous mettre en route ainsi, sans rien prendre...
Et se tournant vers ses compagnons, il ajouta :
— Dites donc! Vous ne savez pas, les amis? moi, je propose de dîner ici...
— Nous en sommes!... Nous en sommes!... Nous dînons ici!... répondirent les camarades, en entraînant Julien par les deux bras, pour l'obliger à les suivre...
CIIAPITKE VII