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TRISTE RETOUR

Il était, comme on sait, deux heures environ, lorsque Julien Dupont avait quitté l'imprimerie pour aller porter ses épreuves. Le travail exigeant que toutes les presses fussent en activité à la fois, Julien avait été remplacé par un de ses camarades, qui avait momentanément abandonné le lavage des formes^ pour venir prendre le poste du receveur absent. L'ouvrage donnait en abondance. M. Barbier était pris par tout le monde à la fois. Les ouvriers l'appelaient à droite ; d'autres réclamaient son intervention à gauche; du bureau d'expéditions, on lui demandait des feuilles, qui n'étaient pas encore tirées; enfin, il y avait, cette après midi-là, un véritable coup de collier à donner.

Le personnel des ateliers se trouvait donc extraordinairemenl occupé, quand une voix, celle d'un employé principal de la maison, cria par la porte entr'ouverte :

— Quel est le receveur de la presse n° 20?

Le jeune apprenti qui remplaçait momentanément Julien répondit :

— C'est moi !

L'employé s'avança :

— C'est toi qui as empilé les feuilles de « V Histoire des Croisades » ? C'était l'ouvrage en cours d'impressiou.

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— Xon, monsieur, rt'poiidit l'apprcnli.

— Qui est-ce ?

— C'est mon frère, dit aussitôt Louis.

— Qui?

— Julien Dupont.

— Faites-le-moi venir; il y a une erreur...

— 11 est en course pour le moment, monsieur...

L'employé grommela, comme si le prote n'eût pas dû autoriser un receveur à s'absenter, pendant les heures de travail, puis demanda :

— Quand doit-il rentrer?

— Vers quatre heures.

— Vous me l'enverrez, dès qu'il reviendra... C'est pressé...

— Oui, monsieur...

Et l'employé qui demandait à voir Julien s'en alla d'un air de mauvaise humeur.

I^n apprenant qu'une erreur s'était produite dans le travail de son frère, Louis s'inquiéla ; car précisément, dans cette même semaine, deux autres erreurs avaient été relevées contre Julien et il craignait que cette nouvelle faute ne lui attirât une sévère réprimande. Cependant, il se plut à espérer qu'il ne s'agissait pas de quelque chose de grave et continua son travail.

Une heure se passa.

L'n peu après quatre heures, l'employé descendit de nouveau et fit demander Julien. Louis dut répondre qu'il n'était pas encore rentré. Cette fois, l'employé se mit en colère et dit :

— Comment? U n'est pas encore rentré ?.. . 11 est bientôt quatre heures et demie; et il devait être de retour à quatre heures?... Qu'est-ce que cela signifie?

Puis, s'adressant au conducteur :

— Ah! çà!... fit-il, depuis quand envoie-t-on les receveurs en course ?

Il n'y a donc pas de garçons?... Qu'est-il aUé faire ?

— Porter des épreuves, monsieur. . .

— Où cela?

— A Billancourt.

— Et il n'a pas eu le temps de faire sa course en deux heures et demie ?

Eli entendant cette voix courroucée, Louis tremblait pour son frère et se disait :

— Mon Dieu!... 3Ion Dieu!... Qu'est-ce qu'il peut donc faire?... Il est allé s'amuser. . . Pas possible autrement ! . . . 11 sera puni à son retour .

Al. Barbier fut informé de ce retard par l'employé du bureau d'expéditions, qui alla lui dire :

— Ah ! çà ! . . . où est donc allé ce petit Dupont?

— A Billancourt ; mais je ne comprends pas qu'il ne soit pas encore rentré.

— Aussi, c'est absurde! Est-ce que vous deviez envoyer en course des gamins de cet âge?. . . Il est allé s'amuser. . .

— S'amuser? Oh ! je ne pense pas, répondit le prote, en prenant tout

de suite le parli do son receveur; je vous assure que ce n'est pas un garçon à faire une escapade. 11 aura été retardé, voiLà tout. . .

— Allons donc !... C'est ridicule !.. . Eh bien, quand il rentrera, vous me l'enverrez ! . . . Je lui tiierai les oreilles. . .

Et l'employé remonta. Cinq heures venaient de sonner à l'horloge de l'imprimerie. Louis se morfondait.

Cependant, M. Barbier finit par ne plus rien comprendre au retard de Julien.

Il vint trouver son frère et lui dit :

— One fait donc Julien ? Voyons, il n'est pas sérieux ! . . .

— Oh ! monsieur ; je n'en vis pas ! . . . A son retour, il va être grondé . . .

— Aussi, ça n'a pas de raison ... 11 est allé courir, parbleu !

— Oh ! vous croyez ?

Puis, une idée sinistre lui traversa subitement l'esprit.

— Pourvu, dit-il, qu'il ne lui soit rien arrivé?

— Que veux-tu qu'il lui soit arrivé?

— Un accident... Peut-être est-il tombé à l'eau...

M. Barbier, qui paraissait réellement vexé, fit un signe d'incrédulité et s'éloigna. Louis resta plongé dans de lugubres pensées. Il était tellement tourmenté que son travail s'en ressentait. En appliquant sa feuille sur le cylindre de la presse, il tremblait et se disait :

— Pas possible !.. Il lui est arrivé quelque chose !... Il lui est arrivé quelque chose !..

Cette supposition semblait d'autant plus admissible que Julien ne s'était encore jamais dérangé de son travail. Personne n'avait eu jusqu'à présent à lui reprocher le moindre écart de conduite. Guidé et dirigé par son grand frère, il n'était pas arrivé une seule fois en retard à l'ateher. Louis ne pouvait donc supposer qu'une chose, c'est qu'il avait dû être victime d'un accident.

Et quoi? Quel accident? Était-il tombé à l'eau? Le bateau avait-il sombré? Julien avait-il été écrasé par une voiture? Autant de questions que ce malheureux Louis se posait et auxquelles il ne pouvait répondre. Oh ! que n'aurait-il pas donné, à ce moment, pour être renseigné, pour connaître la cause exacte de ce retard !

Un instant, il eut envie d'aller dire à M. Barbier : « Écoutez, Monsieur, Je n'y tiens plus... Laissez-moi aUer savoir ce que cela veut dire. » Mais

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il renonça vite à son idée. Oià irait-il, pour savoir ce qu'il était devenu? Serait-ce h Billancourt? Ou seulement jusqu'au pont des Saints-Pères, pour demander si le bateau n'avait pas sombré? Le jeune camarade, qui était venu remplacer Julien, regardait de temps à autre Louis d'un air consterné et lui faisait des signes qui semblaient dire :

— Gare à iid, quand il rentrera... Les cliefs sont vraiment en colère... Je ne voudrais pas être à sa place !..

Jamais, comme on peut se le figurer, jamais la durée delà séance ne parut à Louis aussi longue. A chaque instant, il se retournait vers la porte, espérant voir rentrer son frère, qui ne paraissait jamais. Sept heures sonnèrent ; les employés se disposèrent à sortir ; le petit Dupont n'était pas encore de retour...

Cette fois, M. Barbier revint trouver Louis et ne put dissimuler une certaine inquiétude. Évidemment, un événement imprévu avait dû mettre Julien dans l'impossibilité de rentrer. Qu'il eût été en retard d'une demi-heure même, il le comprenait jusqu'à un certain point. Il n'est pas si bon employé qui n'ait un instant d'incartade ; mais pour n'être pas rentré du tout, il fallait que quelque chose de grave lui fut arrivé !

Aussi, lorsque Louis, au comble de la désolation, dit au prote, en le quittant : « Je cours au bord de l'eau !.. Je vais voir!.. Mon frère est peut-être mort !.. » M. Barbier ne répondit rien; ce qui signifiait que cette supposition était donc possible.

— Enfin, dit-il à son jeune ami, en lui serrant affectueusement la main, il faut espérer qu'il n'en sera rien... Peut-être seulement, n'a-t-il pas osé revenir et s'est-il rendu directement chez toi...

— Chez moi ? vous croyez ?

— Dame ! je n'en sais rien ; mais tout est possible. . . Il vaudrait encore mieux cela qu'une jambe ou qu'un bras cassé...

— Adieu, monsieur !.. Je cours rue des Canettes !

— Allons, adieu !.. Et bonne chance, mon pauvre ami ! ..

En quittant l'atelier, Louis se mit à courir. 11 ne fit pour ainsi dire qu'un bond jusque chez lui...

— Madame Lazare!., cria-t-il tout essouffié en se précipitant contre la porte vitrée de la loge, est-ce que mon frère est là haut ? est-il rentré ?

— Votre frère?.. Mais... non, mon garçon... Je ne lai pas vu, répondit la concierge, surprise de l'effarement de sou jeune locataire.

Louis se sentit chanceler.

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— Comment? il n'est pas rentré?

— Mais non. . .

Ses jambes fléchissaient.

— Qu'est-ce qu'il y a donc ? demanda M"" Lazare ; vous avez l'air tout bouleversé, mon garçon ; lui serait-il arrivé quelque chose?

— Ce qu'il y a?.. Il y a... madame, répondit Louis (oui haletant et accablé de chagrin; il y a que... aujourd'hui, à deux heures, on l'a envoyé en course... et il n'est pas rentré. .

Comme si Louis eût donné à la concierge la plus plausible des explications, M""" Lazare parut aussitôt rassurée. Elle reprit son calme habituel et répondit :

— Oh ! si ce n'est que cela, mon garçon. . . 11 n'y a pas à vous tourmenter. . . Il sera allé se promener. . . voilà tout. . .

Louis, au lieu d'être calmé, fut presque blessé de cette réponse.

— Comment? répliqua-t-il, vous supposez donc que mon frère est un mauvais sujet ?

— Mais non, mais non ; mon garçon. . . Ce n'est pas nn mauvais sujet, votre frère ; seulement, vous savez bien ce que c'est que la jeunesse . . . Ça aime à s'amuser, les enfants... J'en ai eu, moi; et je vous réponds qu'ils m'en ont fait voir de toutes les couleurs...

— Alors, reprit Louis, vous pensez qu'il s'en est allé courir ?

— Eh mon Dieu ! ... je pense ... je pense. . . Je dis que ce serait dans les choses possibles...

— Ça ne lui est jamais arrivé... madame !. . .

— Sans doute ; mais il ne faut qu'une fois. . . Allons donc, voyons, il ne faut pas vous tourmenter. . . Vous êtes tout vert de peui- ! Voulez-vous prendre quelque chose !

— Non, non !... merci... Je vais aller voir. ..

— Montez donc chez vous... Cela vaudra bien mieux... Je vous dis qu'il va revenir, votre frère. . .

Louis n'ajouta rien. 11 resta un moment debout sur le seuil de la porte, absorbé, songeur; puis, il remercia M""" Lazare et sortit de saloge en lui disant :

— C'est peut-être bien vrai, après tout ... Je vais monter pour l'attendre là haut.. . Il va sans doute revenir d'un moment à l'autre... .Mais jamais il ne nous a joué un tour pareil.

Ayant achevé sa phrase, il se retourna vers l'escalier et gravit ses sept

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élages^ lentemciil, la lèle basse, le regard noyé dans son chagrin et dans sa peur. . .

Arrivé chez lui, il alluma sa lampe et voulut, comme à son habitude, allumer également son poêle, afin de préparer le dîner. .Alais il eut à peine ouveit la petite porte de tôle, gratté l'ancien charbon, qu'il alla sasseoir sur une chaise, son petit bois et son papier en main, et s'accouda sur la table, pensif, rêveur, au bruit monotone de la pendule qui troublait seule le silence delà chambrette.

Ainsi, Julien aurait fait une escapade!.. Etait-ce possible? Était-ce vraisemblable? Et quand rentrerait-il? Passerait-il aussi la nuit dehors? Mais qu'allait-oa lui dire, à l'imprimerie? Il était capable d'être privé d'une partie de son salaire, peut-être même allait-il être renvoyé, le malheureux!.. Julien renvoyé!... Une catastrophe épouvantable au milieu du calme de leur paisible existence !..

Ils se trouvaient si heureux, depuisleur retour du Mont-Saint-Michel!.. Leur vie était si bien ordonnée, si charmante !.. Fallait-il qu'un pareil incident vînt empoisonner leur bonheur !.. . Que ce bonheur fût perdu par leur propre faute, par un écart de conduite ?.. Oh ! non, non!.. Cela n'était pas possible...

Alors il eut, pour ainsi dire, le désir de voir revenir son frère éclopé ; pas grièvement blessé, sans doute, mais avec une légère foulure, une entorse peu importante, avec quelque chose enfin qui, sans compromettre sa santé, ni sa vie, justifiât au moins son retard, son absence... qui lui servît d'excuse.. .

Ah ! ... son chagrin le faisait déraisonner, lui faisait perdre la tête... Voilà qu'il souhaitait du mal à Julien !.. . Le malheureux garçon devenait fou !..

Mais, brusquement, il ne pensa plus ni à son bonheur passé, ni à sa place, ni à personne ; il eut comme une intuition qu'un malheur veuait d'arriver à sou frère ; et aussitôt, jetant son bois et son papier, l'attente lui devenant trop insupportable, et son angoisse étant atroce, il quitta sa chambre, bondit dans l'escalier et sortit...

Il n'avait pas fait dix pas, encourant comme un possédé, qu'il se heurta sur le trottoir contre un jeune garçon qui, en l'apercevaut, avait traversé la rue pour venir à lui. Il ne le vit même pas, tout d'abord, tant il était troublé. Mais, soudain, il entendit une voix qui le fit tressaillir. Cette voix était celle de son frère :

— Lui !... s'écria-l-il en se retournant aussitôt.

En effet, Julien était là, devant lui, la tète basse, le visagetoul bouleversé.

— Toi !.. Toi!., lui dit Louis avec transport. Mais qu'est-ce qui t'est arrivé?. .. Ou'élais-tu donc devenu?

Sans même lui donner le temps de répondre à ses questions, l'entraînant jusqu'à sa porte, il se précipita contre la loge de la concierge en s'écriant :

— Madame Lazare ! . . Madame Lazare !.. il est revenu ! ... Le voici !.. . J'ai retrouvé mon frère !.. .

Puis, le prenant dans ses bras, il s'engouffra dans l'étroite ouverture de l'escalier, en gravit les degrés, bors d'baleine, et rentra dans sa chambre avec Julien.

— Ah! mon Dieu!... reprit-il exténué, en le faisant asseoir sur uue chaise... Mais qu'est-ce qui est donc arrivé? Ob ! si tu savais comme on était inquiet, à l'imprimerie !... On ne savait plus ce que tu étais devenu... Je te croyais mort... écrasé... noyé!... Tu as mal quelque part?. . . Tu es tombé?

— Non, dit tristement Julien en baissant la tête, comme s'il eût redouté l'explosion d'une juste colère.

— Il ne t'est rien arrivé de fâcheux? Bien sûr ?

— Non, rien de fâcheux...

— Tu n'es pas allé à Billancourt?

— Si.

— Et tes épreuves ?

— Je les ai portées...

— Mais alors ?. . .

A l'altitude de Julien, àla manière dont il évitait le regard de son frère, celui-ci comprit tout. Oui, M""' Lazare avait eu raison, en disant que le jeune imprimeur s'était amusé, qu'il était allé courir avec quelques mauvais sujets.

Cette révélation produisit sur Louis l'effet d'un coup de massue. Il demeura debout devant JuHen, les bras tombants, la tête basse, comme s'il avait assisté déjà à son renvoi de la maison. L'accablement lui ôlait l'usage de la parole. Eufin, dès qu'il put parler, il s'appprocha de lui et lui demauda d'une voix sourde, caverneuse, — la voix d'un garçon atterré :

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