TRISTE RETOUR
— Mais alors, où cs-lu donc allé, malheureux ?. . .
Julien n'osa pas lui répondre, et sentant aussitôt les larmes lui monter aux yeux, il éclata en sanglots.
Ce fut pour Louis quelque chose d'horrible que d'être obligé d'arracher un tel aveu à son frère. Mais, hélas ! il n'eut pas besoin de le presser davantage, pour apprendre toute la vérité. Ses larmes disaient assez quelle avait été sa folie.
Et lui aussi, devant un tel désastre, sentit un sanglot l'étouffer. Rien n'aurait pu rendre ce qu'il éprouvait. Il se sentit navré; oui, navré de penser que, par une incartade, une folie d'enfant, son frère allait bouleverser leur existence, détruire leur bonheur, troubler ce repos qu'ils avaient acquis au prix de tant de peine, de tant de luttes, de tant de larmes versées. Tout cela perdu peut-être pour jamais!. . . Car savait-on ce qu'on allait lui dire, à l'imprimerie ? M. Barbier avait beau vouloir user de bienveillance, débouté, ne se verrait-il pas obligé de sévir ? N'y aurait-il pas au-dessus de lui des chefs qui neutraliseraient son indulgence et imposeraient une punition sévère, terrible, qui demanderaient le renvoi du jeune receveur ?
Ah! ce fut à ce moment que l'infortuné Louis déplora plus que jamais encore la perte irrémédiable qu'il avait faite, en perdant ses parents! Quelle désolation de ne pouvoir en de pareilles circonstances invoquer l'autorité d'un père, d'une mère qui fût venue raisonner Julien, qui lui eût fait comprendre toule l'étendue de sa faute !... Mais hélas I il se sentait seul devant lui ; il était à lui seul toute la famille, toute l'autorité. . .
Cependant, bien qu'une indignation sourde grondât en lui, il eut assez de force de caractère pour concentrer l'explosion de sa colère, il circula dans la chambre, puisse décida à ramasser son petit bois, son papier et alluma le poêle, afin de préparer le repas.
Neuf heures sonnaient. Julien, toujours assis sur sa chaise, essuyait ses dernières larmes.
— Tu as faim? lui demanda tristement sou frère.
— Non; merci... J'ai dîné...
— Tu as dîné ?
— Oui ; à Saint-Cloud...
Louis se releva, comme s'il eût été poussé par un ressort et s'adressant de nouveau à son frère :
— Tu as dîné à Saiut-Gloud? répéta-l-il^ et avec qui ?
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Ici, Julien releva doucement la tête, regarda son frère, et ne pouvant plus y tenir, avoua tout...
— Écoute, Louis, fit-il humblement en sollicitant d'avance son pardon ; oui, tu vas me gronder... Mais tu verras, ce n'est pas seulement par ma faute que je n'ai pu retourner à l'heure... Je t'assure que je m'en repens maintenant. ,, Cela ne m'arrivera plus jamais, jamais... Je me suis laissé entraîner...
— Entraîner? répéta Louis, et par qui ?
En effet, sachant que son frère ne connaissait à Paris que ses camarades d'ateher et que ceux-ci, pendant l'absence de Julien, étaient tous restés à leur poste, il ne pouvait comprendre, comment et par qui il avait été entraîné .
— J'ai rencontré Pied-léger, avoua Julien d'un air contrit.
Ce nom n'avait pas été prononcé depuis si longtemps devant Louis, qu'en l'entendant il ne sut plus d'abord, dans son trouble, de qui il s'agissait.
— Pied-léger... que nous avons rencontré à Rouen, reprit Julien. Cette fois, Louis se rappela le personnage dont son frère voulait parler.
— Comment, dit-il, tuas rencontré Pied-léger?
— Oui, avant de prendre le bateau, sur le ponton.
— Et c'est lui qui t'a emmené h Saint-Clou d ?
— Il m'avait dit que je pourrais être de retour h cinq heures, et il a voulu à toute force m'entraîuer...
Alors, rassuré par le ton de douceur relative^ avec laquelle Louis venait de lui adresser ces dernières questions, le jeune imprimeur raconta tout: la descente à Billancourt, le départ pour Saint-Cloud, l'entraînement des autres camarades et la folie delà fête...
— Mais, mon ami, lui dit son frère avec un accent de supplication tendre, quand tu as vu passer l'heure, tu n'as donc pas pensé que tu allais être sévèrement réprimandé, à ton retour?
— Je voulais bien revenir, fit Julien ; mais je n'avais plus d'argent ; il fallait m'en faire prêter par Pied-léger, et ses camarades qui voulaient à toute force me retenir l'ont empêché dem'avancer le prix du voyage...
— Les misérables ! grommela Louis ; mais l'argent qu'on t'avait donné au départ ?
— Je l'ai dépensé pour aller d'abord à Billancourt, puis de Billancourt à Saint-Cloud.
Ce récit avait toutes les apparences de la sincérité. Louis jugea donc inutile de demander de plus amples détails sur l'escapade. Il n'en fut pas moins surpris de l'audace qu'avait eue son frère de faire une fugue pareille, dans la situation où il se trouvait.
Cependant, Julien semblait si repentant, si humble, si contrit, que les réprimandes paraissaient inutiles.
Louis descendit pour faire quelques emplettes et acheter de quoi diner ; puis, son repas préparé, il s'assit à sa petite table, tandis que son frère méditait à ses côtés sur l'étendue de la faute qu'il avait commise.