‹ Le grand frèreChapitre 67 sur 84 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Le momeiitle plus redouté parles deux frères, après l'aventure de Julien, Finstantleplus critique devait être, comme on le pense, celui de la rentrée àTimprimerie.

Louis y avait songé une partie de la nuit, et, dès le principe, il avait pris le parti le plus sage, c'est-à-dire celui de tout avouer à M. Barbier. Non seulement, il estimait qu'on devait toujours gagner à faire preuve de franchise, que la dissimulation n'aboutissait qu'aux plus fâcheux résultats ; mais il savait que la vérité arrivait fatalement à percer un jour ou l'autre et que, par conséquent, il était inutile de feindre.

Faute avouée est à moitié pardonnée ! lui avait maintes fois redit

sa pauvre mère.

Julien, au contraire, avait d'abord essayé d'amener son frère à pallier son escapade aux yeux de ses chefs, à imaginer une excuse vraisemblable, une raison plausible. Mais son frère lui opposa un refus si catégorique, lui représenta même avec tant d'énergie les funestes conséquences du mensonge, qu'il renonça bientôt à son idée première, déterminé à tout avouer.

Le lendemain, les deux frères reprirent donc le chemin de la rue d'Assas. Louis, fatigué par la secousse de la veille, par l'insomnie de la

nuit, était fort pâle. Julien semblait plus blême encore, il tremblait de tous ses membres.

Le premier coup lui fut porté par les camarades, qui allèrent à sa rencontre et du plus loin qu'ils l'aperçurent, lui dirent :

— Eh bien, te voilà, mon ami Dupont, tu vas te faire laver la tête !... D'autres, qui se doutaient de la vérité, lui disaient avec ironie :

— Tu as fait bonne promenade ?

— Dis donc, tu y mets le temps, quand tu fais une course?

— Tu as donc pris le chemin de l'école ?

Un jeune receveur, plus brutal dans sa sincérité, lui déclara :

— Tu sais, mon petit, gare à toi ; le patron, hier, t'a demandé et il n'avait pas l'air content... .Je ne te dis que ça !.. .

Louis essaya de son mieux de faire appel à la clémence de ses camarades et, par la seule gravité de son air, ne tarda pas à leur imposer silence. Mais Julien restait confus, ne trouvant pas un mot à répondre.

Enfin, on entra à l'atelier. Julien se hâta de gagner sa place et de voir s'il apercevrait M. Barbier. Le prote n'était pas encore arrivé. Il se dirigea donc vers la presse n" 20 ; mais à peine eut-il fait quelques pas qu'il se trouva face à face avec le conducteur.

— Ah! te voilà? fit ce dernier, en restant les bras croisés, devant son jeune receveur. Pourquoi n'es-tu pas rentré, hier

— Monsieur, balbutia Julien, c'est parce que... j'ai rencontré... Louis, qui le suivait de près, lança vers son chef un regard suppliant.

Ce regard édifia le conducteur sur le motif de l'absence de Julien. Se rappelant les erreurs de la veille et songeant sans doute aux désagréments que ces négligences pouvaient lui attirer personnellement, il ne se laissa pas attendrir. Il s'avança vers le petit Dupont, le secoua violemment par le bras et lui dit :

— Comment? tu es allé t'amuser, au lieu de rentrer? A un moment où il n'y a pas assez d'ouvriers ici pour faire marcher les presses?

— Je vous dirai tout... fit Louis d'une voix accentuée, en s'appro- •chant du conducteur ; épargnez-le !... Je vous en conjure !

Mais celui-ci, sans l'écouter, poursuivit:

— Enfin, as-tu une raison à me donner? Julien baissa la tète.

— Ainsi, tu es allé courir? Eh bien, et tes épreuves?

— Je les ai portées, monsieur.

— ïii les as portées? et qu'est-ce que lu as fait, depuis? Pourquoi n'as-lu pas rentré?

Julien ne put opposer que le silence à celte embarrassante question.

— l\h bien, mon ami, reprit sévèrement le conducteur de la presse, puisque tu aimes tant à aller te promener, va-t'en où tu voudras!... Je ne te veux plus pour receveur. . .

— Mais, monsieur. . .

— Et pas de réplique ! . . . Nous verrons bien si je compte pour quelque chose, ici. . . Si j'ai une autorité. . . Est-ce que tu l'imagines que, parce que tu auras la fantaisie d'aller faire la fête, je serai disposé à supporter tes erreurs?. . ." Hier encore, tu as mélangé les feuilles des Croisades avec celles de \?l Révolution . . . Est-ce que lu crois que cela peut durer?. . . Oh! tu as beau pleurer, tu pourras même aller trouver ion ami, M. Barbier; si je le fais mettre à la porte, nous verrons bien ce qu'il répliquera... J'en ai assez, entends-tu? Qu'on le fasse Ion compte ! et qu'on t'envoie promener ! . . .

Louis, en entendant ces derniers mots, revint conjurer le conducteur.

— Oh ! monsieur, supplia-t-il, je vous en prie!. . . Je vous en prie, ne le faites pas renvoyer. . . Que va-t-il devenir? Et moi-même, que vais-je faire?

Dans le feu de sa colère, le conducteur n'eut de pitié pour personne, n'écouta rien et répondit :

— Vous ferez ce que vous voudrez ! . . . Ça m'est égal. . . Je ne vois qu'une chose, ici: le travail. . . Et je n'admets pas ({u'un galopin aille courir on ne sait où, pendant que nous autres, nous souffrons de son absence et que nous sommes obligés de supporter les conséquences de ses erreurs. . . Ainsi, c'est réglé. . . dès demain, je te ferai remplacer. . .

Quand il eut achevé, un murmure se fît entendre autour de lui dans l'atelier. Louis était resté atterré près de son frère, qui lui-même sanglotait.

— Oh! mon Dieu !... que vais-je devenir? Qu'allons-nous faire? répétait-il, accablé, sans avoir la force de reprendre le cours de ses occupalions. Si seulement M. Barbier était là, j'irais tout lui avouer... Peut-être aurait-il pitié de nous . . .

Louis espérait beaucoup en la clémence du contremaître. Il savait quel intérêt il lui portait ; tandis que le conducteur de la presse à laquelle il appartenait, ainsi que son frère, quoique assez brave homme au fond,

était vif, emporté, et n'hésitait pas, dans un moment décolère, à congédier un apprenti.

C'est ainsi que, le mois précédent, il avait renvoyé un jeune laveur de formes qui s'était permis de lui répondre d'une manière impertinente.

Ahî dans un atelier de cette in; .ortance, où se trouvent réunis tant de jeunes garçons, pour la plupa: ! indisciplinés, il faut de la fermeté ; ou sinon, les ouvriers sérieux ne j* ;:rraicnt plus se faire respecter.

Cependant, lorsque le conductei :■ fut revenu à son poste et que Louis eut repris sa place, il fallut bien quelqu'un pour recevoir les feuilles. Louis s'adressa donc à son chef et lui dit d'une voix qu'il s'efforça de rendre humble et suppliante.

— Monsieur, voulez-vous permettre à mon frère de reprendre sa place... momentanément?... Ah! monsieur. Petit, ne soyez pas impitoyable... Ne faites pas congédier mon frère !... Si vous saviez comme nous serions l'un et l'autre malheureux de son renvoi !...

— Aussi, fit-il, c'est ridicule!... Et où est-il allé?

— Il a rencontré un ancien camarade à nous, un pas grand' chose, qui a abusé de sa faiblesse et l'a entraîné à la fête de Saint-Cloud.

A ces mots, le conducteur resta stupéfait :

— Comment, répliqua-t-il en regardant son jeune employé dans le blanc des yeux, tu es allé à la fête de Saint-Cloud, mon garçon ?

Cette question, qui fut entendue de tous, provoqua dans l'ateher une hilarité générale. Quand du sévère on passe au rire, c'est qu'on est désarmé. Louis en conclut que la partie était sinon gagnée, du moins en meilleure voie qu'au début de la scène. Il tira son frère par le bras et, doucement, lui fit signe d'aller se dévêtir. On voyait Julien sourire de bonheur à travers ses larmes...

— Oh! je ne ris pas, moi, mon ami, reprit ]\I. Petit; et je t'assure bien que, sans ton frère... Du reste, je n'ai pas dit mon dernier mot... Reprends ton poste pour aujourd'hui... Et puis nous verrons, demain...

Le jeune receveur ne se le fit pas répéter. Vite, vite, il se faufila jusqu'au vestiaire, changea de vêtements et revint à la presse.

M. Petit mit aussitôt la machine en train, Louis monta sur son marche-pied ; Julien se disposa à recevoir ses feuilles et l'on se remit à l'œuvre.

Jamais, on doit le dire, le petit Dupont n'apporta dans son travail autant de zèle et d'activité. Au lieu de babiller avec son voisin, tout en

empilant ses feuilles, comme cela lui arrivait de temps en temps, il ne desserra pas les dents, pensant que le meilleur moyen de racheter sa faute et de tout faire oublier, c'était de se remettre avec acharnement au travail

Vers huit heures, M. Barbier, qui avait dû s'absenter pour le service, reparut à l'aleher. Son premier regard fut pour le personnel de la presse n° 20. A peine entré, il alla comme à l'ordinaire revêtir son costume de travail ; puis, à son retour du vestiaire, protitant d'un moment où la machine était arrêtée, il se dirigea du côté de Julien et lui dit à l'oreille, en prenant un air de sévérité qui ne lui était pas familier:

— Ne te dérange pas, mon ami. . . Continue de travailler... Seulement, avant d'aller déjeuner, tu viendras me parler. . . J'ai deux mots à te dire . . .

Puis, il s'éloigna, laissant le jeune receveur à ses occupations.

Le prote parti, Julien échangea avec son frère un regard qui traduisait toutes ses appréhensions. Louis se rapprocha vile, et, sans s'interrompre dans son travail, demanda :

— Que t'a dit M. Barbier?

— D'aller lui parler avant déjeuner. . .

De son côté, M. Petit lança vers son receveur un regard qui voulait dire :

— Ah ! ah !... cette fois, ton ami, 3L Barbier lui-même a l'air de ue pas badiner...

Cette matinée se passa pour les deux frères dans des transes que l'on peut aisément se figurer. L'heure du déjeuner arriva pourtant et les frères Dupont allèrent ensemble trouver M. Barbier.

— Ah ! çà, mon ami, à quoi penses-tu donc, dit sévèrement le prote en s'adressant à Julien ? Tu es donc fou ?

Bien que ce début parût quelque peu violent, Louis sentit que ces paroles vives cachaient une affectueuse bienveillance. Il reprit son sang-froid.

— Enfin, veux-tu me dire, je te prie, poursuivit 3L Barbier, pourquoi tu n'es pas rentré, hier ?

— Monsieur, interrompit aussitôt Louis, Julien sera franc avec vous. lime l'a promis... Eh bien, il a rencontré sur le bateau un ancien camarade à nous, qui l'a entraîné jusqu'à Saint-Cloud ; et là, comme il n'avait plus d'argent pour revenir, il s'est trouvé à la merci de ce camarade qui ne Ta laissé partir qu'après dincr...

— Après dîner? répéta M. Barbier. Comment, lu as dîné à Saiiil-

CloLid ?

— Oui, monsieur, répondit timidement Julien en baissant la tête.

— Khbien, mon ami, tu ne te prives de rien...

Mais il reprit bientôt un ton plus grave pour demander :

— Et tes épreuves ? Qu'en as-tu fait ?

— Il les a portées, monsieur.

— Écoute, mon ami, ajouta le prote, je te préviens que, pour cette fois, je consens à te laisser reprendre ton poste, à cause de ton frère dont je suis fort content... Mais je t'affirme que si jamais pareille chose t'arrive, il ne me sera plus possible de passer outre ; je serai obligé de te renvoyer...

— Oh! monsieur, dit Louis avec une émotion qu'il avait peine à dissimuler, je vous remercie de vouloir bien conserver mon frère.

— Tu entends, Julien? reprit M. Barbier.

— Oui, monsieur; je vous promets qu'à l'avenir cela ne m'arrivera plus jamais... jamais...

— Tu dois voir, mon ami, quejeneveux pas être plus sévère pour toi que pour les autres... Au contraire... Nous sommes parfaitement satisfaits detonfrère, que je considère comme un des futurs conducteurs delamaison... et que j'affectionne vivement... Tu sais quel intérêt je t'ai toujours porté... Mais tu dois comprendre également que, pour l'exemple, il me serait impossible, sous peine de perdre ici mon autorité, de ne pas l'appliquer, si tu faisais une nouvelle escapade, la peine que j'infligerais à un autre... Ainsi, c'est entendu?

— Oh! oui, monsieur; je vous promets de bien travailler désormais.

— Allons, maintenant, va-t'en déjeuner. ..

Après ces derniers mots, Julien, sentant ses craintes dissipées, se dirigea du côté de la porte, pendant que son frère restait un moment encore avec M. Barbier.

— Monsieur, lui dit-il, notre conducteur a aussi sévèrement réprimandé Julien ; il a môme dit que, probablement, il ne le garderait pas à sa presse...

— Parbleu, répondit M. Barbier ; c'est bien naturel... D'abord, il a tout pouvoir pour congédier ses subordonnés ; et ensuite, tu comprends que si ses employés s'absentent, laissent le travail on souffrance, ou

coinmettent des erreurs, c'est lui qui eu subit les conséquences. En entendant le proie lui parler ainsi, Louis pâlit.

— Cependant, reprit M. Barbier, ne craignez rien pour cette fois. . . Je ine charge de le faire revenir sur sa décision... Mais à une condition : c'est que ton frère soit raisonnable et devienne un employé sérieux.

— Monsieur, à partir d'aujourd'hui, je me porte garant de sa bonne

conduite...

— Alors c'est bien ; vous n'avez pas à vous inquiéter...

Complètement rassuré par cette dernière promesse, Louis alla rejoindre son frère et quitta l'imprimerie, le cœur plein de reconnaissance pour M. Barbier, qui venait enfin de lui redonner du courage et des forces. De son coté, Jidien riait sous cape à la pensée qu'il ne serait pas congédié, qu'il conserverait son même poste, qu'il pourrait reprendre son travail comme par le passé. Mais Louis crut de son devoir de lui i-eprésenter encore toute l'étendue de sa faute et de lui renouveler sur un ton affectueux les recommandations qui venaient de lui être faites. Du reste, il jura bien de veiller à ce qu'à l'avenir son frère ne fût plus envoyé en course ; et il résolut de le surveiller lui-même assez étroitement, pour qu'il ne donnât plus lieu à aucune remarque défavorable.

Après déjeuner, M. Barbier arrangea les choses avec M. Petit. Louis fut cliargé de réparer l'erreur commise par son frère, celle qui avait déchaîné la colère de l'employé du bureau d'expéditions ; chacun revint ensuite à sa place et les deux frères reprirent, comme autrefois, leurs occupations à l'imprimerie.

Cependant, bien que Julien n'eût à présent plus rien à redouter de ses chefs d'atelier, il ne se sentait pas, pour cela, dégagé de toute inquiétude. Une autre préoccupation, d'ordre moins grave heureusement, mais se rattachant toujours à cette malheureuse aventure, lui tenait encore l'esprit tourmenté!

On se souvient que, dans l'ardeur de sa gaîté, Pied-léger, sans pitié pour la bourse de ses compagnons de plaisir, leur avait dit :

— Ne vous gênez pas ! . . . J'avance des fonds pour tout le monde . . . Nous partagerons ensuite les frais ...

Enhardis par cette offre, les camarades, quittes peut-être à ne pas rembourser à Pied-léger la somme dont ils lui seraient redevables, n'avaient reculé devant aucune dépense. On s'était amusé follement ; on avait diné au grand café de la Terrasse et gaspillé l'argent. Bref, le total de

la dépense s'élevait, pour les six compagnons, à quatre-vingt-douze francs et des centimes, ce qui attribuait à chacun une redevance de quinze francs environ. ..

Or, avant de se séparer de Julien, Pied-léger lui avait fait promettre, naturellement, de lui rapporter la somme fixée. Dans ce but, il lui avait donné par écrit son adresse. Julien, exploité jusqu'au bout par ce dangereux camarade, avait promis d'aller au plus tôt régler sa part.

Quand il fut tranquille du côté de l'imprimerie, la pensée de cette dette vint se présenter à sou esprit sous forme de terrible obsession. Il avait fait un premier aveu à son frère. Il lui restait à en faire un second.

Il attendit, un jour. . . deux jours. . . reculant sans cesse devant une révélation aussi pénible.

Mais voyant la semaine s'écouler, il ne put différer son aveu davan-

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tage de peur que, d'un moment à l'autre, l*ied-léger ne vînt lui-môme à brùle-pourpoint réclamer ses quinze francs. Poussé dans ses derniers retranchements, Julien se décida à tout avouer.

Ln jour donc qu'ils déjeunaient ensemble, Julien, gêné, mal à son aise, suffoqué par la pesanteur de son secret, tourna sept fois sa langue dans sa bouche et dit timidement à son frère, en sentant la rougeur lui monter au visage :

— Ecoute, Louis, je ne veux rien fe cacher de ma triste promenade à Saint-Cloud. . . J'ai été bien franc jusqu'à présent... Mais il me reste encore une chose à te dire...

— Encore autre chose ? fit aussitôt Louis, en s'arrêlant de manger.

— Oui ; autre chose... Mais... à la condition que tu ne me gronderas pas... Vois-tu... ce n'est pas ma faute... Une fois làbas, j'ai été obligé de faire comme les autres. . . On a voulu à toute force me faire boire des choses dans un café, puis me faire dîner...

— Et tu t'es endetté? s'écria Louis, qui pressentait le coup que cette nouvelle révélation allait lui porter.

— Oh ! mon bon Louis !. . . ne me gronde pas !... Si tu savais comme j'étais malheureux de penser. . .

— Combien dois-tu? interrompit vivement son frère. Juhen hésita un moment, puis avoua :

— Quinze francs !...

— Quinze francs ! répéta Louis qui se sentait faiblir.. Oh ! mon pauvre Julien !... Comment allons-nous faire ?...

C'est qu'en effet, le dernier mois avait été plus chargé encore que les précédents. Il avait fallu ramasserpourle loyer ; les provisions de chauffage, en vue du froid qui allait venir, les avaient entraînés dans des dépenses de première nécessité et fort onéreuses. Ils avaient dû, en outre, acheter quelques vêtements ; et il ne leur restait plus que dixsept francs pour finir le mois... Or, on était alors au 25 septembre. Quand ils auraient payé la somme due à Pied-léger, ils n'auraient plus que deux francs pour vivre pendant cinq jours...

— Mais, mon ami, reprit Louis avec désolation, mais tu avais donc perdu la tête ? Tu ne pensais donc pas à nos charges?

— J'y ai bien songé, répondit Julien, ému fortement du coup qu'il venait de portera son frère ; mais je n'ai pas pu faire autrement... Je n'aurais rien pris, que c'eût été la même chose... Pied-léger avait dé-

cidé qu'on s'amuserait, puis qu'on diviserait la dépense... Et quand je suis parti, on m'a dit que je devais quinze francs...

11 y eut un profond silence, pendant lequel les deux frères restèrent en face l'un de l'autre, plongés dans une morne stupeur.

— Tu vois, Julien, reprit Louis, où peut mener la mauvaise conduite... Ainsi, dans une après-midi, non seulement tuas dépensé quinze francs pour t'amuser, pour faire des folies ; mais tu t'es exposé à perdre ta place, à nous replonger tous les deux dans la misère... 3Iaintenant, ta dette une fois payée, nous n'avons plus de quoi acheter notre nourriture jusqu'à la fin du mois... Comment ferons-nous?... Je n'en sais rien encore... Ah! mon pauvre ami, poursuivit Louis avec un accent d'affliction qui fendait l'âme, que cela te serve de leçon !

Et s'arrêtant soudain, il s'adressa des reproches à lui-même. 11 se dit tout bas :

— N'aurais-je pas dû m'opposer à ce qu'on l'envoyât en course ? Ne suis-je pas son frère aîné, son ^rand frère ? N'ai-je pas le devoir de le diriger en tout et pour tout, de l'empêcher de s'écarter du droit chemin?

Enfin, maintenant, la faute étant commise, il n'y avait plus, au lieu de s'appesantir sur sa gravité, qu'à chercher à la réparer. Il accepta donc comme une terriljle et dernière épreuve la nécessité de ce remboursement, si onéreux qu'il fut. Mais il venait d'être trop cruellement puni de ce qu'il appelait « son manque de surveillance », pour laisser son frère aller seul restituer à Pied-léger la somme dont il lui était redevable.

Sans attendre plus longtemps, possédant à un assez haut degré le sentiment de l'honneur pour savoir qu'un garçon loyal doit toujours payer ses dettes, il se rendit avec son frère, au sortir de l'atelier, jusqu'à la demeure de Pied-léger.

Ce jeune chevalier d'industrie habitait seul une chambre garnie dans un hôtel d'apparence suspecte, là haut, à l'un des derniers numéros de la rue de Belleville. Les deux frères, ayant fait le trajet à pied, y arrivèrent vers huit heures et quart.

Pied-léger était chez lui. D'abord, Louis eut l'idée de monter pour remettre en main propre l'argent dont il s'était muni ; mais, soit qu'il eût craint de se livrer sur son ancien camarade à quelque acte de violence regrettable, tant il était outré de la manière dont il avait agi vis-à-vis

de Julien ; soit qu'il eut redouté de renouer les moindres rapports avec lui, il fit un petit paquet de la somme qu'il plia dans un papier et, informant la logeuse de la nature de son dépôt, la pria de le remettre à son locataire, en lui disant :

— Voilà quinze francs, que je vous demande de vouloir bien remettre à M. Pied-léger...

En entendant ce sobriquet, la logeuse ne put s'empêcher de hausser les épaules, et répondit :

— On fera la commission... C'est bien !...

Ne possédant plus que deux francs pour vivre jusqu'à la fin du mois, les deux frères dînèrent, ce soir-là, avec trois sous de pain et quelques sous de charcuterie. Il fallait bien expier la sottise de Julien. . .

Cependant, contraint par la nécessité, Louis emprunta à l'un de ses camarades la somme de cinq francs qu'il s'engagea à lui rendre, le soir même de la paye, bien heureux encore de pouvoir, avec ce dernier sacritice, effacer les traces de la faute si malheureusement commise par son frère.

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