‹ Le grand frèreChapitre 69 sur 84 · TROIS PLACES POUR « L'AMBIGU · texte numérisé non relu

TROIS PLACES POUR « L'AMBIGU

n'eût pas éprouvé de sensation plus douce. De triste et morne qu'il était, il redevint gai, alerte, heureux.

11 n'en fallut pas davantage pour l'engager à développer les connaissances de son frère, à lui faire poursuivre son instruction.

D'abord, dès la réouverture, il lui fit reprendre avec plus d'assiduité que jamais les cours du soir, professés à la mairie de son arrondissement. Comme le niveau intellectuel des deux frères n'était pas le même, en ce sens que Louis suivait des cours plus élevés que ceux auxquels assistait Julien, il résolut de l'accompagner à son cours et exigea de son frère qu'il le suivît au sien, afin de ne pas le laisser seul chez lui.

Il faut dire que Julien le seconda bien dans cette tâche. Il avait fini par attacher un vif intérêt aux leçons de ses professeurs ; faisait des devoirs qui lui étaient soigneusement corrigés et arriva de cette façon à posséder, au bout de quelques mois, les principes fondamentaux delà grammaire, les grandes lignes de l'histoire et la marche à suivre pour résoudre les problèmes des quatre règles.

Indépendamment des devoirs qu'il s'imposaii ; lui-même, Louis s'appliquait à revoir et à corriger dans une certaine mesure ceux de son frère. Aussi suivait-il avec satisfaction les progrès constants que celui-ci réalisait. Chacun s'accordait à dire que Julien était intelligent, qu'il <( avait de la facilité ». Un soir même, en séance publique, le professeur lui demanda s'il n'aurait pas le temps de s'adonner davantage à ces travaux littéraires ; car véritablement il y réussissait ; mais Louis alla aussitôt trouver ce professeur, lui fit comprendre que Julien était occupé tout le jour et qu'il ne fallait pas le détourner de son travail.

Stimulé par ces succès relatifs que Julien remportait aux cours du soir, Louis s'appliqua à exciter son zèle et son activité à l'atelier, pour qu'il devînt un petit employé modèle. Et, de fait, le jeune receveur répondait à la peine qu'on prenait à son sujet. Son nouveau conducteur, se félicitait de l'avoir comme collaborateur et 31. Petit alla même jusqu'à dire qu'il regrettait de l'avoir laissé partir. Louis n'en fut pas fliché, car lui-même ne se félicitait pas d'être sous ses ordres.

Enfin, rimpulsiou était donnée. Julien prenait goCit au travail et, grâce à Tautorité et à l'influence de son frère, il évitait la société des autres camarades qui le sollicitaient pour qu'il vînt de temps en temps faire avec eux une partie de bouchon au Luxembourg.

Louis ne badinait pas à cet égard. Julien refusait du reste sans regret les jDarties qu'on lui proposait. On lui avait appris ù prendre son plaisir ailleurs qu'au jeu et il ne s'en trouvait pas mal.

Un jour, entre autres, il fut témoin d'un fait qui produisit sur lui une impression semblable à celle qu'éprouva son frère, le soir où il perdit un peu d'argent chez M. Gaspard.

On a vu plus haut que le soir de paye, pour les imprimeurs, s'appelle le soir de banque. La banque a lieu tous les quinze jours et alors, au sortir de l'atelier, c'est entre employés — surtout entre les plus jeunes — une bombance générale. La plupart d'entre eux vont fêter leur banque dans des débits de boisson, contractant ainsi, dès le bas âge, la plus pej'nicieuse et la plus honteuse des habitudes. Les premières victimes de ces excès précoces sont les pauvres mères, qui, soupirant anxieusement après le gain de leur fds, viennent les attendre à la sortie, pour rapporter plus vite au foyer un argent utile au ménage. Dans la crainte qu'ils ne se laissent entrauier par d'autres et qu'ils n'aillent faire de leur paye un mauvais usage, elles les guettent à la porte.

Or, un des jeunes employés, connu dans tout l'atelier pour être un joueur passionné, bien qu'il fût le seul soutien de sa mère, avait coutume de donner rendez-vous à quelques camarades, les soirs de banque, et d'aller jouer avec eux. Rarement, il gagnait; souvent, il perdait la totalité de sa paye. Quelquefois même, il lui était arrivé non seulement d'engloutir en quelques heures le produit de sa quinzaine, mais encore do perdre d'avance le gain de la quinzaine suivante.

La mère de cet employé, connaissant la malheureuse passion de son fils, ne manquait jamais de venir l'attendre; le jeune fripon, avant de sortir, s'informait si sa mère était à la porte et, quand il la savait d'un côté, il passait de l'autre, afin d'aller rejoindre ses camarades soit au café, soit ailleurs.

Lasse d'attendre, la pauvre femme finissait par retourner chez elle, oii elle apprenait quelques heures plus tard que son fils avait tout perdu.

Un soir donc, elle était venue, comme à son habitude, attendre la sortie de son fils .

A sept heures, les ouvriers quittèrent l'atelier. Droite sur le trottoir, le visage collé contre le montant de la porte, elle épiait, espérant toujours apercevoir parmi les employés son malheureux enfant... qui ne sortit pas. Bientôt, ne voyant plus personne, la pauvre femme acquit la

triste certitude que son fils, cette fois encore, s'était échappé par une autre porte et qu'il était allé gaspiller son argent.

Alors, tout en larmes, affolée, éperdue, elle entra dans Tatolier, où Louis et Julien avaient été retenus plus tard que de coutume, et se livra devant eux à une scène de désespoir:

— Ah ! Monsieur, s'écria-t-eUe !... Monsieur qui payez mon fils, ne lui remettez plus son argent à lui-même !... A peine sort-il d'ici, qu'il va tout le jouer ! Voilà deux mois qu'il ne m'a pas rapporté un sou! . . Ses petits frères attendent son argent pour manger... Ah! que je suis désolée d'avoir un tel fils. .. Ah ! Monsieur, ayez pitié de moi !..

Louis, à qui la malheureuse mère semblait s'adresser, fut touché des accents de son désespoir et navré de son infortune. Prenant aussitôt dans sa poche une pièce de cinq francs prélevée sur sa paye, il la donna à Ja

pauvre femme, qui se confondit en remerciements, mais n'en déplora pas moins la cynique passion de son fils.

Ces pleurs, ces plaintes, ce désespoir impressionnèrent fortement

Julien.

Vois-tu, mon ami, lui dit son frère, voilà à quoi l'on arrive, lorsqu'on

est joueur ; non seulement à perdre son argent, mais à ôter à sa famille, H sa mère, à ses frères, le morceau de pain qu'ils attendent.

Julien comprit toute la portée de l'exemple qu'il venait d'avoir sous les veux et promit bien de ne jamais suivre ses camarades, lorsqu'ils l'inviteraient à aller jouer.

Se trouvant sous une aussi sage direction que celle de son frère, le jeune Dupont ne tarda pas à rentrer dans la bonne voie et à satisfaire de nouveau ses chefs. Son assiduité, son activité, sa conduite redevenues irréprochables étaient autant de garanties pour l'avenir.

M. Barbier ne pouvait pas rester insensible devant de telles marques de bonne volonté î II s'intéressa plus que jamais aux deux frères, ayant mille bontés, mille douceurs qui, à la vérité, rendaient les autres camarades un peu jaloux. Mais aussi, la situation des frères Dupont n'était-elle pas exceptionnelle ? Pouvait-on ne pas se sentir attiré vers ces deux déshérités de la vie, restés orphehns dès l'enfance, jetés sans ressources dans l'existence parisienne ? Chaque fois que le prote songeait à leur passé, à la lutte matérielle et morale qu'ils avaient dû soutenir pour ne pas mourir de misère et de faim, il se disait en lui même : « Il y a là une bonne œuvre à tenter; c'est faire acte de justice que de faciliter à ces deux jeunes gens les moyens de parvenir au but qu'ils poursuivent depuis si longtemps. »

Souvent, il lui arrivait de causer seul à seul avec Louis. Il aimait à le faire parler de son passé, des circonstances de son arrivée à Paris, de ses parents morts, de ses misères d'autrefois. Tous ces détails l'intéressaient ; et il s'attachait à lui de plus en plus, à cause de son bon naturel, de ses bons sentiments, de son bon cœur...

Jusqu'alors cependant, les rapports du prote avec les deux frères Dupont s'étaient bornés à des relations d'atelier. Mais le jour arriva oii ces rapports s'étendirent au delà de l'imprimerie.

C'était vers le mois d'avril de cette même année.

Un peu avant la sortie de l'atelier, M. Barbier appela Louis et lui demanda :

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