‹ Le grand frèreChapitre 70 sur 84 · TROIS PLACES POUR « L'AMBIGU · texte numérisé non relu

TROIS PLACES POUR « L'AMBIGU

— T'est-il déjà arrivé d'aller au théâtre, mon ami ?

— Au théâtre ? Oh ! non, Monsieur ; jamais.

— l^]t ton frère ?

— Encore bien moins.

— Veux-tu y aller, ce soir?

Cette proposition parut à Louis tellement invraisemblable qu'il resta saisi.

— Aller ce soir au théâtre ! répliqua-t-il, et comment ?

— J'ai trois places pour l'Ambigu... Situ veux, en sortant de l'atelier, tu iras vite te préparer ; tu viendras dîner avec ton frère et moi chez Duval ; et de là, nous irons ensemble au théâtre.

Louis fut comme suffoqué de bonheur.

— Comment, monsieur Barbier, lui dit-il, vous aurez cette bonté?

— Allons, va ; dépêche-toi de retourner à ta place ; et ce soir, ne vous faites pas attendre : à sept heures et demie précises, vous vous trouverez devant l'établissement de Bouillon-Duval qui fait presque le coin de la rue de Rivoli et de la rue Saint-Denis...

— Soyez tranquille ! nous ne vous ferons pas attendre.

Et, retournant à son poste, Louis se remit à l'ouvrage. Afin de ne pas exposer son frère à bavarder avec ses camarades d'atelier, et à faire des jaloux, il crut prudent de ne rien lui dire avant le moment du départ ; mais à son regard étincelant, à la joie qui, malgré lui, éclairait son visage, Julien comprit bien que Louis avait quelque bonne nouvelle à lui apprendre.

Deux fois, il vint le trouver à sa presse et lui demanda mystérieusement:

— Qu'est-ce qu'il y a? Que t'a dit M. Barbier?

— Tu le sauras tout à l'heure 1 . .

— Oh ! dis-le tout de suite. . .

Louis eut la fermeté de ne pas céder. Il attendit la sortie. Enfin, à sept heures, en quittant l'atelier, il dit à son frère :

— Eh bien, voici ce qu'il y a : dépêchons-nous ; nous allons ce soir au théâtre!..

— Au théâtre ?

— Oui; c'est M. Barbier qui nous offre les places.

— Et à quel théâtre ?

— A l'Ambiiiu.

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— Oh ! c'est ]à qu'est allô Giraud. . . Tu sais, quand il nous a raconté la pièce ?. . Oh ! quel bonheur!..

— Dépèchons-nous ! M. Barbier nous invite aussi à dîner !..

— Aussi à dîner?

— Au restaurant !..

— Au res. . . ?

Décidément, c'étaient tous les boiilieurs à la fois.

— Hàtons-nous ! reprit Louis en entraînant son frère, allons vite nous habiller!... Il faut que nous nous trouvions à sept heures et demie devant le « Bouillon-Duval » delà rue de Rivoli.

.Jamais, ils ne gravirent leurs sept étages dans un élan plus fou. Tout en montant, ils répétaient :

— ?sous allons au théâtre!... Nous allons au thérdre!... Tralala! Tralala!...

Ils pénétrèrent dans leur chambrette, comme s'ils eussent à moitié perdu la raison et, pour se dépêcher davantage, mirent tout sens dessus dessous. Il ne leur fallut pas grand temps pour revêtir leurs vêtements neufs, ceux qu'ils avaient achetés avec les économies des mois passés. lin un clin d'œil, ils furent prêts, redescendirent quatre à quatre, au risque de dégringoler dans Tescaher et se mirent à courir jusqu'à la rue de Rivoh. Ils y arrivèrent en nage, le visage rouge comme une cerise.

Au moment où ils s'arrêtèrent sur le trottoir, vis-à-vis la porte du restaurant, M. Barbier n'était pas encore là; mais ils ne tardèrent pas à le voir paraître. Il se hâtait aussi. Depuis qu'ils le connaissaient, les deux frères ne l'avaient pas encore vu aussi beau. Avec sa redingote noire, son pantalon noir, son chapeau de soie, il avait l'air d'un officier m'nistériel.

— Eh bien, mes amis, leur dit-il en arrivant, à la bonne heure I vous ne vous êtes pas fait attendre.

— Oh ! non, monsieur ! nous nous sommes dépêchés !...

— On dirait que vous êtes contents d'aller au théâtre?

— Oh! oui, monsieur!

— Allons ! nous n'avons pas de temps à perdre!... On commence à huit heures et quart... Ilâtons-nous de dîner!

Les deux frères se regardèrent en riant de plaisir et entrèrent dans le restaurant à la suite du prote. Le rez-de-chaussée se trouvant encombré,

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ils montèrent au premier étage, où ils s'assirent à une petite table isolée, près des vitrages donnant sur la rue.

— Ah ! Ah !.. . mes enfants, dit M. Barbier en s'installant à sa place et en se frottant les mains, il s'agit maintenant de ne pas lambiner. . . Allez! hop!... hop!... voici la carte !... Choisissez !

Louis et Julien saisirent la carte que leur tendait leur aimable compagnon. Serrant leurs têtes l'une contre l'autre, afin de pouvoir lire le menu en môme temps, ils passèrent en revue les différents plats. Julien hésitait entre une sole et une portion de lapin ; malheureusement, il fallait se dépêcher, et comme M. Barbier commanda un bifteck aux pommes, les deux frères prirent aussi un bifteck. Ils demandèrent ensuite une matelote, une salade, un pot de crème pour dessert ; et, à huitlieures précises, les trois amis quittèrent le restaurant.

C'était trop à la fois pour les deux frères d'aller, le même soir, au restaurant et au théâtre. Ils n'avaient pas eu le temps de savourer assez leur plaisir. A deux ou trois reprises, pendant le dîner, il s'étaient arrêtés de manger pour s'extasier sur le luxe de l'ameublement, l'élégance du service; mais chaque fois, le prote les avait rappelés à l'ordre, en répétant :

— C'est bon ! . . . C'est bon ! . . Vous nous direz cela demain. . . Pour le moment, il faut manger, afin d'arriver assez tôt pour être bien placés...

Par exemple, quand un quart d'heure plus tard, ils furent installés dans la salle du théâtre, au premier rang des secondes galeries de face, il fallut voir leur étonnement et leur bonheur. Jamais, naturellement, ils n'étaient entrés dans une salle de spectacle. Ce lustre immense, audessus de leur tête, ces appliques de cristal illuminées, ces loges recouvertes de velours, la toile, la scène, les moulures dorées du cintre, tout cela leur mit devant les yeux une vision de conte de fée.

— C'est là bas derrière que sont les acteurs? dit Julien.

— Oui, derrière la toile.

— Elle va se lever tout à l'heure ?

— Oui; c'est ce grand rideau qui va monter comme ça. . . comme ça . . .

— Alors, il a fallu trouer le plafond pour le faire passer?

— -Mais non, on l'enroule sur lui-même.. .

— \oi\k les musiciens qui entrent.

— 11 y a donc de la musique, dans la pièce?

— Oui ... de temps en temps . . .

— Louis, regarde donc le soldat là bas !

— C'est un garde de Paris, répondit M. Barbier. . . afin de maintenir le bon ordre. . .

— Ali ! . . . \oilà ! . . . voilà ! ... on frappe !... ça va commencer !

— Dis donc, Louis, vois-tu bien ?

— Oui, et toi ?

— Moi aussi !...

On jouait à ce moment Fualdès. C'était un ami du contre maître, contrôleur au (béàtre de l'Ambigu, qui lui avait donné ces trois places ; et la seule satisfaction de voir quel bonheur M. Barbier procurait aux deux frères valait pour lui autant que la représentation de la pièce, qu'il connaissait d'ailleurs.

Ce fut bien autre chose encore, au moment où, la toile levée, Louis et Julien se virent transportés sur la place de VAnnonciade, à Rodez, au milieu de la danse qui s'organisait au son de l'orgue de barbarie porté par maître André, l'auvergnat...

Les bras croisés sur le velours du balcon, le menton posé sur leurs bras, ils mangeaient des yeux les acteurs, pour ne pas perdre un mot du dialogue, bien saisir l'intrigue de la pièce et s'intéresser au héros du drame. Tout de suite, ils pénétrèrent les intentions criminelles de Bastide et de Jausion et prirent parti contre eux pour M. Fualdès, l'honnête magistrat.

— Oh ! s'écria tout à coup Julien avec indignation ; il leur a prêté de l'argent, il leur a fait du bien et ils veulent le tuer !...

Comme à chacune de ses réflexions, des personnes se retournaient du côté du jeune employé et souriaient de sa naïveté, M. Barbier dit à voix basse :

— Pas si fort!. .. Julien !. .. Chut !.. . pas si fort !... .

Louis ne disait rien. Il se contentait d'écouter; il ne perdait pas un mot du drame.

Mais lorsque Julien eut compris que les deux scélérats de Jausion et Bastide tendaient un guet-apens à 3L Fualdès et qu'ils voulaient Tempècher de sortir pour l'assassiner, ce fut plus fort que lui ; sa nature se révolta et il cria :

— C'est pour vous tuer!... Méfiez-vous!... Ils veulent vous tuer!...

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Au bruit causé par ces paroles, le garde municipal, qui était posté dans le couloir, près de la porte des loges, intervint et dit à Julien :

— Eh ! là bas !... Pas si fort !...

Julien devint tout rouge et tout honteux du scandale qu'il menait de causer. De leur côté, M. Barbier et Louis se sentirent quelque peu gênés; bon nombre de spectateurs étouffèrent un éclat de rire. . . C'est qu'aussi pour un honnête garçon comme Julien, c'était trop fort de voir assassiner par deux scélérats un brave homme tel que M. Fualdès.

Pendant les entr'acles, M. Barbier s'amusait des réflexions de ses deux jeunes compagnons. Julien surtout s'identifiait tellement avec les personnages de la pièce, qu'un moment, songeant au dénouement fatal qui attendait M. Fualdès, il pensa :

— Si on pouvait aller lui dire de se sauver?

— Mais non, mon ami, mais non, lui répondit M. Barbier, c'est bien de s'intéresser au drame ; mais il ne faut pas prendre les choses tant à coeur. . .

A fin de la représentation, quand la toile tomba sur la condamnation de Bastide et de Jausion, les deux frères éprouvèrent une véritable satisfaction. Certainement, cela leur fit de la peine de voir condamner des malheureux; mais c'était égal. . . Ceux-là l'avaient bien mérité.. .

En se levant pour sortir, Juhen demanda :

— Alors, on s'en va ? C'est tout à fait fini ?

— Mais oui, mon ami, c'est fini. . .

— Oh ! quel dommage ! . . . C'était joliment intéressant ! . . .

A peine dehors, les deux frères réitérèrent à leur chef tous leurs remerciements :

— Oh ! vous nous avez fait plaisir, monsieur! dit simplement Louis. C'est vraiment une belle pièce !

— Ainsi, je crois que le spectacle vous a intéressés?

— Ah ! oui, monsieur ! . . . Merci. . . merci bien ! . . .

— Vous voyez, mes amis, reprit M. Barbier, que lorsqu'on travaille bien, je suis le premier à vouloir qu'on soit récompensé... Eli bien... maintenant je vous dis : à une autre fois !

l*uis, en serrant la main de ses jeunes compagnons, il leur demanda :

— Savez-vous le chemin, pour rentrer chez vous, au moins?

— Oui, oui, monsieur; nous allons prendre par la rue St-.AIartiu. ..

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— C'est cela ! . . .

Le proie les accompagna pendant un moment, afin de les mettre en bonne voie ; puis il les quitta pour se diriger vers la Bastille, tandis que les deux frères descendaient la rue St-Martin, en s'entretenant encore du drame poignant qu'ils \enaient de voir représenter.

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