CHAPITRE YI
OnPHELINS
Le docteur parti, tante Gervaise commenta silencieusement son dernier geste et comprit toute la gravité du mal dont son beau-frère était atteint. M. Canu ayant même recommandé que le pauvre homme fût soumis à une surveillance de tous les instants, dans la crainte d'un dénouement prochain, elle prit ses dispositions pour passer la nuit à son chevet. D'abord, elle se mit à Taise et traîna dans la chambre le matelas emprunté au lit de la pièce voisine, celui sur lequel couchaient les enfants, avant leur départ pour Saint-Arnould.
Jusqu'à huit heures, rien d'anormal ne se produisit dans l'état de son beau-frère. Ilubard, qui n'avait pas voulu s'éloigner, bien qu'il fut tard, se chargea de faire boire au malade les premiers médicaments et expliqua à la fermière comment elle devait s'y prendre, pour donner la potion, toutes les heures. Dupont absorbait les remèdes avec courage ; mais, au moindre de ses mouvements, l'oppression devenait si forte qu'avant de pouvoir reprendre sa respiration normale, il poussait une suite de gémissements navrants à entendre.
Cependant, comme l'heure s'avançait, tante Gervaise exigea d'IIubard qu'il retournât chez lui. Le brave voisin s'y refusa d'abord. Entin, cédant aux instances de M""' Aubert, il consentit à descendre, en ame-
liant les deux enfants pour les faire dîner. La fermière demanda seulement une assiette de soupe, un peu de viande, et pria qu'on lui servît une tasse de café bien chaud; eu attendant, elle s'installa près du lit du malade, pendant que ses neveux s'éloignaient.
Un moment après, Louis lui apporta ce qu'elle désirait; puis, vers neuf heures, les deux enfants rentrèrent, et après avoir embrassé doucement leur père, se couchèrent dans la pièce attenante à sa chambre.
La nuit commençait. La campagne environnante dormait dans un silence absolu, troublé seulement par le bruit des heures et des demies, qui sonnaient lourdement à l'église du village, indiquant ainsi à la tante Gervaise le moment de donner la potion au malade. Celui-ci faisait preuve d'une résignation touchante. De temps à autre, il remerciait d'un regard sa belle-sœur pour les soins qu'elle voulait bien lui prodiguer. Mais un peu avant onze heures, une suffocation le prit avec une telle violence, que la fermière pensa le voir trépasser entre ses bras. Elle s'avança vite vers le lit, essaya de calmer le mal, en administrant une potion nouvelle. Rien n'y fit. Il fallut laisser passer la crise. C'était un essoufflement qui arrivait, peut-être parce que le mal augmentait...
Tante Gervaise, toute seule auprès du père Dupont, passa là un bien mauvais moment. Par bonheur, Hubard arriva vers minuit. En le voyant entrer, M""" Aubert parut soulagée et lui expliqua tout avec une grande volubilité :
— Je vous dis que c'est cette espèce d'emplâtre qui le gêne, grommela-t-elle. Il fautl'ôter... Il faut l'ôter !...
Hubard s'y opposa :
— Mais non, voyons, madame Aubert, repril-il ; M. Canu m'a bien expliquéque votre beau-frère doit le garder dix heures. Plus il le conservera, mieux cela vaudra. On lui a mis son vésicatoire à sept heures ; on ne le lui enlèvera qu'à cinq heures du matin !
En même temps, pour démontrer à la fermière que son raisonnement était juste, il fit, en sa présence, un calcul sur ses doigts, expliquant que de sept à minuit, cela faisait cinq heures et de minuit à cinq heures du matin, encore cinq autres heures, soit un total de dix heures... Devant cette insistance, M""" Aubert abandonna son idée et reprit sa place sur le matelas.
Après ce qu'il venait d'apprendre, llu])ard ne voulut plus retourner
chez lui. Il tirait des signes du mal cette conclusion que la situation empirait de minute en minute. 11 prit une chaise et s'assit au chevet du malade, à côté de tante Gervaise qui essayait de sommeiller. Lui aussi, par intervalles, s'assoupissait, puis se relevait hrusquement, craignant d'avoir laissé passer l'heure delà potion. Alors, vite, il redescendait et allait voir la vieille horloge, dont le bruit se faisait entendre jusqu'au premier étage, à travers l'épaisseur des portes.
Entui, après une nuit qui paraissait devoir durer toujours, tant elle tut trouvée longue, Ilubard se disposa à ôter au père Dupont son vésicaloire. 11 s'approcha de son ami et lui fit part de son intention. Mais d»'jà, le malade ne semblait plus comprendre le sens de ses paroles.
De part et d'autre, il fallut un effort terrible pour le soulever et l'asseoir sur son lit. Chaque nouvelle tentative lui arrachait un cri déchi-
rant. Cependant, à force de patience, on parvint à lui dégager le dos et à lui enlever le vésicatoire.
— A-t-il i)i'is? demanda vivement tante Gervaise, à qui M. Canu avait expliqué le itul du remède.
— Non !... répondit Ilubard, avec consternai ion.
En eft'et, au lieu de présenter les cloches habituelles, la surface de chair sur laquelle le médicament avait été appliqué paraissait à peine louge ; c'était le pire des indices.
Avec la })kis grande dificulté, le malade se recoucha ; celte secousse l'avait tellement agité, que sa respiration semblait ne plus pouvoir se remettre. Elle était courte, saccadée et lui faisait proférer, à chaque aspiration, des cris de plus en plus doulom-eux.
— Ah! fit Ilubard, avec une émotion dans la voix, en attirant la fermière à l'écart ; ma bonne dame Aubert, notre pauvre Dupont est perdu !...
Comme il disait ces mots, sa voix faiblit et il se retourna pour essuyer une larme.
— Si on éveillait les enfants? murmura-t-il.
— Les éveiller? Laissez-les donc dormir!.. Qu'est-ce que nous en ferions?... Ils nous gêneraient encore plus...
— Ne faut-il pas cependant qu'ils embrassent leur père, une dernière fois ?
Ces paroles firent courir un frisson dans le dos de la paysanne.
— Allons donc ! vous croyez qu'il est si mal ?
Hubard leva les yeux avec un mouvement de tète et un haussement d'épaules désespérés.
— Voyons, ne perdez pas courage! reprit la tante Gervaise. Donnons lui sa potion... 11 est l'heure...
Ilubard versa la quantité voulue du liquide dans une cuillère d'étain el présenta le remède au malade. .Mais celte fois, le père Dupont ne put même plus ouvrir la bouche pour l'avaler; et il fit avec la tête un signe voulant dire qu'il était inutile d'insister. Puis, brusquement fondant en larmes, il appela :
— Mes enfants!...
Ces mots, prononcés par une voix mourante, furent empreints d'un tel accent de désespoir que, malgi'é son sang-froid el sa fermeté, tante Gervaise sentit les larmes lui venir aux yeux.