CHAPITRE X
Pendant toute la journée du lendemain, les deux frères pensèrent à leur représentation de l'Ambigu. L'image de cette action si saisissante, si dramatique, restait fixée dans leur esprit. A l'atelier, ils y songeaient; pendant leurs repas, ils s'en entretenaient. Julien trouva même des combinaisons qui auraient pu. disait-il, arracher M. Fualdès à la mort .
A sa place, d'abord, il n'aurait jamais été aussi généreux envers Bastide et Jausion, parce que, dès le commencement de la pièce, il voyait bien quelles étaient leurs intentions. Lui, se serait méfié. . . Enfin, il
eu parlait sans cesse; et lorsqu'un rapprochement était possible, il ne manquait jamais de le faire remarquer à son frère :
— Dis donc, c'est comme l'autre soir, au théâtre, dans la pièce. . .
Cette pièce allait lui faire perdre la tête. . .
Louis en gardait aussi une impression profonde, bien qu'il fût à ce sujet beaucoup moins expansif que son jeune frère. Cependant, malgré leur enthousiasme, ils évitèrent l'un et l'autre de reparler de leur soirée avec M. Barbier, à l'imprimerie, afin de ne pas trop afficher devant les autres le caractère de leurs relations amicales avec le prote. Ils se bornèrent à lui témoigner leur gratitude, en redoublant à l'atelier de zèle et d'activité.
Ce qui les avait surtout frappés, dans ce fameux drame, c'était le dénouement si poignant et en même temps d'une implacable moralité : aux bons, la récompense, aux méchants, le châtiment.
A force d'en parler, ils apprirent que cette pièce n'était pas l'œuvre de l'imagination pure. Ils se livrèrent alors à des recherches et constatèrent en effet que M. Fualdès avait réehemenl existé à Rodez, que Bastide et Jausion n'étaient pas non plus des personnages empruntés à la fiction ; et qu'à la suite de leur crime, en 1817, ils avaient été condamnés et exécutés. Cette révélation ne contribua pas peu à augmenter leur engoûment.
Un soir qu'ils n'avaient pas à se rendre au cours de la mairie, ils passèrent plusieurs heures dans la loge de M"' Lazare, à lui raconter la pièce. C'était Louis qui avait entrepris de faire le récit ; mais Julien intervenait souvent et reproduisait avec une conviction comique certains détails quiFavaient frappé entre tous. Il rappelait surtout avec indignation l'épisode du crime, pour l'accomphssement duquel on s'était servi de l'orgue de barbarie de maître André, afin de couvrir avec son bruit les cris perçants de M. Fualdès.
M""" Lazare, qui n'avait pas vu la pièce, croyait y assister. Elle en frémissait sur sa chaise.
Ce fut aussi pour les deux frères une occasion d'aller revoir M. Gaspard et de lui raconter les bontés de M. Barbier à leur égard.
Louis et Julien, qui n'avaient pas vu, depuis un mois environ, le concierge de la rue aux Ours, le retrouvèrent dans sa même loge sombre, avec le grand lit, la table de noyer j)oussée contre le mur, le vieux fauteuil près de la fenêtre.
Ce soir-là, M. Gaspard semblait plus abattu et sa loge plus noire, plus morne.
En les voyant paraître, le concierge posa son journal, et ôtant ses lunettes pour mieux voir ses jeunes amis :
— Ah ! vous voilfà ! fit-il avec satisfaction. Comme vous devenez rares!...
— C'est que nous sommes occupés, monsieur, répondit Louis en acceptant, ainsi que son frère, les chaises que M. Gaspard leur présentait.
— Dans la journée, je ne dis pas ; mais le soir ?...
— Le soir, nous suivons habituellement les cours de notre mairie.
— Vous suivez des cours, et quels cours?
— Ceux de notre arrondissement, à Saint-Sulpice...
— Vous devriez plutôt, répliqua le concierge, qui cherchait un moyen de rendre plus fréquentes les visites des jeunes gens, suivre ceux des Arts-et-Métiers... C'est à deux pas d'ici... Au moins, nous pourrions nous voir plus souvent...
— C'est que les cours sont gratuits, à la mairie...
— Eh ! mais... c'est ijratuit aussi, aux Arts-et-Métiers... M: Gervais m'en parlait assez souvent, autrefois...
— Eh bien! que devient-il, M. Gervais ?
— Ah ! il y a eu bien du changement ici, depuis votre départ, mes pauvres amis ; M. Gervais s'est fixé définitivement loin de Paris, à cause de la santé de sa « dame »...
— Comment, il ne reviendra plus ?
— Il n'y a pas probabilité. . . vu que son appartement est à louer. . .
— Oh !.. . firent ensemble Louis et Juhen d'un air de désappointement profond.
— Oui, mes enfants, oui, c'est comme ça. . . : — Et M''" Adélaïde ? Comment va-t-elle ?
Le concierge eut un signe de tête qui n'annonçait rien de bon.
— Elle ne va pas fort, mes pauvres amis. . . Elle dort là, à côté, dans ma petite chambre. . . Nous avons changé... Car ça la dérangeait trop d'être ici, à cause du bruit, des allées et venues des personnes. . .
— Mais qu'a-t-elle, enfin?
Le concierge haussa les épaules, levâtes bras, plissa les lèvres et répondit :
/iT6 LE GIIA-ND FliEHI':
— On ne sait pas... les uns disent une maladie de foie. .. d'autres disent autre chose ... Il faudrait qu'elle pût aller prendre les eaux. .. Je vous demande un peu si c'est un remède de concierj^e, cela... Est-ce que nous sommes en mesure de nous déplacer comme des seigneurs, jjour aller aux eaux ?
— Si nous pouvions vous aider dans celle circonstance, M. Gaspard? proposa vivement Louis dans un généreux élan. . .
— Merci. .. merci mille fois, mon brave Louis, lui répondit le concierge en lui serrant la main.
— Vous savez, nous ne sommes pas riches ; mais le peu que nous a\ons est à votre disposition.
— Merci, merci, répéta M. Gaspard avec émotion.
Les deux frères demandèrent aussi des nouvelles de M"" Beaujolais.
Il est à supposer qu'une explication assez vive devait avoir eu lieu entre la fruitière et les concierges, car M. Gaspard répondit sèchement :
— Nous ne la voyons plus ! du reste, elle a mal fait ses affaires. . . Et il ajouta :
— C'est une mauvaise langue I Elle nous a fait bien du tort. .. J'aurais (iù m'en méfier plus tôt... mais c'était pour ma sœur, que je fermais les ) eux. . .Elle venait, le soir, faire avec elle la petite parlie...
— Et alors maintenant, on ne la fait plus ?
— Plus du tout, mes pauvres amis; ou n'y a plus la tète, je vous l'assure ; et c'est bien triste ici, depuis quelque temps... Qu'est-ce que vous voulez ? C'est la vie !.. .
Cette mélancolie du brave concierge attendrit les deux frères, qui se rappelèrent avec émotion le temps passé :
— Et le cabinet, demanda Julien, est-il toujours loué?
— Ah bien, oui !... J'ai eu assez de regret !... L'ancien locataire est resté pendant deux termes, puis s'est en allé ! . . . Si on avait pu savoir.. . Vous auriez bien mieux fait de rester. . . C'est ma sœur qui avait voulu absolument louer. . .
Le concierge ferma les yeux et haussa les épaules d'un air de résignation.
— Eh bien, voyons, parlons un peu de vous, ajoula-t-il. Etes-vous toujours contents ? Avancez-vouS ?
— Mais oui, monsieur Gaspard, mais oui ! . . .
—- \li ! c'est que vous voilà de grands garçons, à présent. . . Quel âge as-tu, maintenant, toi, Louis?
— Dix-sept ans et demi !
— Dix-sept ans? Déjà dix-sept ans? répéta le concierge... Oh î mon Dieu !... Comme ca\a vite !... Et toi, .Julien?
— Moi? bientôt treize ans .. Je les aurai au mois de juillet.
— Je vous ai vus si jeunes !... Vous souvenez-vous quand vous êtes venus coucher ici pour la première fois?
— Si nous nous en souvenons? C'est-à-dire, monsieur Gaspard, que nous ne l'oublierons jamais...
— Et qu'esl-cc que vous faites, à l'imprimerie? Voyons, contez-moi cela... Ça m'intéresse...
— Eh bien, dit Louis, moi, je suis toujours margeur en double.
— Qu'est-ce que cela veut dire? Tu fais les marges pour les livres ?
— Non, monsieur Gaspard ; je pose les feuilles à distance sur le cylindre de la presse. . .
— Et combien 2:aones-tu?
— Six sous l'heure .
— Allons, c'est joli ! C'est fort joli. . . Et Julien ?
— Moi, répondit le jeune Dupont, je suis toujours receveur de feuilles, à quatre sous l'heure . . .
— Et tu es toujours un bon enfant ?
Le jeune garçon, qui se souvenait encore de sa fameuse escapade, se contenta de sourire. Louis répondit pour lui :
— Oui, monsieur Gaspard, c'est uu bon travailleur... On est content.
— Allons, c'est l'essentiel.
Le concierge questionna encore les deux fi'ères sur leur genre de vie, sur leur installation, demanda si le poêle qu'il leur avait fait acheter fonctionnait bien. ..
— Nous en sommes toujours contents, dirent-ils.
— Et Yvetot? reprit M. Gaspard ; on n'y retourne plus ?
— Oh ! fit Louis, nous voudrions bien aller revoir un peu notre pa} s ; mais nous n'avons pas le temps ; et puis c'est coûteux !...
— Sans doute . . . Sans doute. .. Vous ne recevez jamais de nouvelles de votre tante Gervaise ?
— Jamais, répondirent les enfants.
— Lui avez-vous écrit?
— Non, monsieur.
— Il faut lui écrire, conseilla le hrave concierge. Je sais bien qu'elle a eu des lorts envers vous, mais c'est égal ; la famille doit toujours être la famille... Il faut lui donner de vos nouvelles, lui dire qu'aujourd'hui vous êtes complètement tirés d'affaires... Elle ne doit plus savoir ce que vous êtes devenus . . .
— Vous avez raison, monsieur Gaspard, répondit Louis, nous lui écrirons. . .
— Certainement, vous ferez bien. . . Ah ! voyez-vous, quand on a une famille, il faut l'apprécier ; moi je voudrais bien avoir des parents ; j'ai ma sœur, sans doute, mais dans un si triste état ! . . .
Ainsi, d'une chose à l'autre, ils reparlèrent du passé, des mauvais jours, du temps où ils erraient de maison en maison sans pouvoir trouver une place.
— Vous pouvez vous estimer heureux, mes amis, reprit M. Gaspard. Combien d'autres n'ont pas eu votre chance ! . . .
Vers dix heures et demie, après avoir réitéré leur promesse d'écrire à leur tante Gervaise, les deux frères prirent congé du concierge et retournèrenl à la rue des Canettes.
Cette visite les avait profondément attristés. Quelle différence surveuue brusquement dans la loge de M. Gaspard! A présent, tout y était plus froid, plus morne. On y trouvait un calme glacial, lugubre. Oii étaient les rires d'autrefois, quand on se réunissait, le soir, pour faire la partie de rams ? La maladie de M"^ Adélaïde plongeait son frère dans une cruelle mélancohe. Et puis, le départ de M. Gervais avait dû porter au concierge un coup terrible. Il perdait en lui non seulement un protecteur, mais un sage conseiller et, l'on peut dire, un ami...
A peine rentré chez eux, les deux frères ne purent s'empêcher d'établir une comparaison entre la tristesse noire qui régnait chez le pauvre concierge et l'aspect guilleret de leur chambrette. Les uns quittaient insensiblement la vie ; les autres y rentraient. Et de voir que leur place y était déjà faite, qu'après avoir été si malheureux, ils avaient pu arriver à posséder un intérieur, des meubles, du linge ; qu'ils parvenaient à payer régulièrement leur loyer, à s'acheter des chaussures et des vêtements, quand les vieux étaient usés, cela faisait naître en eux des sentiments de reconnaissance...
El non seulement, ils avaient la possibilité de vivre sans trop de gêne,
mais en sachant bien ordonner et régler leurs dépenses, ils étaient parvenus à mettre décote, dans l'espace de six mois, une somme de cent cinquante francs. Cent cinquante francs en réserve, pour faire face à l'imprévu !...
— Conlinuezî... Continuez ainsi, mes amis, leur dit tout paternellement M. Barbier, le jour où Louis lui apprit quelle était sa modeste situation pécuniaire... Ce sont les premiers mille francs qui sont les plus difficiles à amasser ; et puis cela fait la boule de neige et c'est ainsi qu'on arrive à se former un petit capital.
Ces bons conseils, ces affectueux compliments les encourageaient. Jamais, ils n'avaient été ni plus assidus, ni plus zélés à l'atelier.
En avançant en âge, en acquérant plus de raison, Julien, reconnaissant tout le sens pratique et sérieux des petites théories de son frère, s'affectionnait comme lui au travail. De son côté, Louis cherchait avant tout à donner le bon exemple ; et c'était quelque chose de charmant que la vie de ces deux jeunes gens, se soutenant l'un l'autre, ne se quittant presque jamais, et sachant apprécier le bonheur qu'ils s'étaient créé par leur bonne conduite, leur honnêteté et leur travail.
Sans doute, il y avait bien des moments où cette rigidité de conduite, cette assiduité à suivre la bonne voie, paraissait dure. Il était évident que Julien aurait aimé à pouvoir de temps en temps partager les plaisirs de ses camarades d'atelier, afin d'avoir, le lundi matin, ses échappées ou ses promenades du dimanche à raconter. Mais lorsqu'il sut à quel prix le plaisir se prenait à Paris, il résolut de ne plus se laisser tenter par l'exemple des autres.
Un soir, comme ils avaient entendu parler avec enthousiasme d'un spectacle extraordinaire qui se donnait au Cirque, ils se décidèrent à l'aller voir. Assurément, les exercices auxquels ils assistèrent leur parurent divertissants ; mais, à leur retour, en additionnant le total de leurs dépenses, ils constatèrent que cette distraction fugitive leur avait coûté quatre francs; et certes, il n'eût pas fallu beaucoup chercher pour trouver à faire un meilleur usage de cette somme.
Ils prirent donc le parti de laisser leurs camarades courir aux fêtes qui pouvaient les séduire et continuèrent comme par le passé de se créer des distractions moins coûteuses.
Les dimanches ou les jours de fête, par exemple, ils emportaient leur déjeuner et allaient le manger soit sur les hauteurs de Meudou, soit dans
les bois de Saint-Cloud. Après le repas, ils s'amusaient à courir, à faire des parties de balle, qui leur déliaient les membres, ou bien s'exerçaient à des jeux d'adresse qu'ils se plaisaient à imaginer.
Ce qu'ils perdaient en agrément d'un côté, ils le gagnaient en profit, de l'autre. Ainsi, leur assiduité aux cours du soir, avait très sensil)lement développé leur instruclion, qu'ils complétaient encore par la lecluie d'ouvrages sérieux, empruntés gratuitement à la bibliothèque municipale.
A présent, Louis mettait admirablement l'orthographe; et, ses lectures aidant, il avait même acquis un style qui ne manquait pas d'élégance. Julien avait également réalisé de sensibles progrès. Il faisait des dictées presque sans faute, et possédait déjà quelques notions de littérature élémentaire .
Ce que les deux frères savaient le moins bien, c'était l'histoire. Quelquefois, à l'ateher, il en était question; et il arriva même qu'un jour, à propos de la bataille de Waterloo, Louis commit une erreur qui provoqua l'hilarité générale.
On ne se figure pas combien Tamour-propre du jeune ouvrier en souffrit. Comment? lui, un Français, ne savait pas l'histoire de son pays?
Le lendemain même, il alla dans un cabinet de lecture et loua le premier volume de Y Histoire de la Réwlution par M. Thiers. Après la Rcvolation, il lut le Consulat et V Empire ; puis il prit à ces lectures un tel goût qu'il résolut de lire l'histoire de France depuis son origine jusqu'à nos jours. Il demanda conseil à cet égard et, ayant trouvé sur les quais des livraisons au rabais de Y Histoire de France par Henri Martin, il les acheta. A mesure qu'il lisait, il éprouvait naturellement le besoin de faire part à un autre de ses réflexions, de son enthousiasme, de ses indignations. Le moyen le plus profitable de s'entretenir de ce sujet avec quelqu'un, c'était de faire lire les volumes à son frère, au fur et à mesure qu'il les terminait.
Julien trouvait bien cette occupation un peu aride ; et il aurait mieux aimé, à n'en pas douter, nourrir son esprit de récils plus romanesques et plus gais ; mais son frère, qui avait le sens juste et droit, lui apprit à trouver un intérêt puissant dans le récit des batailles et des guerres de son pays ; de sorte qu'en peu de temps, ils possédèrent leur histoire à merveille.
Maintenant, on pouvait parler à l'imprimerie du baptême de Clovis ou de la bataille de Waterloo , les deux frères conn lissaient aussi biiMi les célèbres paroles de larchevêque de RtMins : « Courbe la tète, lierSicambre », pronouci'es dans la cathédrale, ({ue la réponse héroïciiie du général Cambronne aux masses ennemies : « La garde meurt et ne se rend pas ! . . . »
Ce fut à ses connaissances historiques que Louis dut son avancement ; et cela le plus inopinément du monde.
On imprimait, à ce moment, une Histoirn de Henri IV, \\[\v ce même auteur auquel Jidien était allé porter (b^s épreuves, le jour de sa malheureuse aventure. Le bon à tirer avait été donné, et l'ouvrage allait être mis sous presse, quandle tirage s'élanl li-i»uvé retardé, Louis, par le plus grand des hasards, jeta les yeux, en di^jeuuaut, siu* une l'euille du livre
qu'il avait emporloe. Il y était question du meurtre de Henri lY, assassiné comme on sait par navaillac ; et Louis lut celte phrase :.
« Ainsi de 1G74 à 1710, on vil deux rois de France, Henri III et Henri lY.. . »
Louis s'arrêta et dit :
— Henri IV en 1 710? quand Louis XIY montait sur le trône en 1643, à la mort de Louis Xîll ?.. . 3Iais il y a là une erreur de cent ans ! . . . Comment? Et l'on a donné le bon à tirer avec de pareilles fautes?. . .
Sans prendre le lemps d'achever son repas, il courut à l'imprimerie et fit part de sa remarque à M. Barbier, qui déjeunait ce jour-là à l'atelier. Le proie bondit sur place, et saisissant celle occasion pour mettre en évidence l'instruction de son jeune ami, il lui dit :
— Monle vite cette teuille à 31. Boivin ; je crois qu'il n'est pas encore parti... Hâte-loi !
Ce M. Boivin élait un des chefs de l'imprimerie. Louis courut et eut la chance de le rencontrer au passage. Il lui montra la feuille ; M. Boivin resta stupéfait.
— El on a tiré un grand nombre de feuilles? demanda-t-il.
— Non, monsieur ; on commençait. . . Mais avant le tirage, nous sommes allés déjeuner et comme j'avais emporté quelques feuilles pour les lire, j'ai remai'([ué celle erreur. .. Alors; je me suis dit : on se trompe ; il y a une erreur de cent ans, attendu que Henri III a été assassiné à Saint-Cloud, par Jacques Clément en 1589 et que Henri lY, qui lui succéda, mourut également assassiné en 1610. . .
Étonné de trouver chez son jeune ouvrier des connaissances historiques aussi piécises, M. Boivin reprit :
— Et c'est toi qui t'en es aperçu ?
— Comment t'appelles-tu ?
— Louis Dupont.
— El lu es?
— Margeur en double . . .
— Eh bien, c'est bon, mon ami ; je te prie de croire que je me souviendrai de loi à l'occasion. . .
Louis remercia son chef, reprit sa feuille et descendit. Huil jours plus tard, une place de margeur en pied s éiani trouvée vacante, il y éiail installé par M. Barbier. Il gagnait quarante centimes
par heure, c'est-à-dire quatre francs par jour, et quatre-vingt-seize à cent francs par moi s .
A partir de ce moment, Louis Dupont acquit à l'imprimerie non seulement une petite autorité relative; mais il couronna sa réputation d'ouvrier honnête, intelligent et particulièrement instruit. Être margeur en pied dans une imprimerie de cette importance, lorsqu'on a dix huit ans à peine, c'était un fait à peu près sans exemple dans les annales de la maison. Il est vrai que le sujet était hors ligne ta tous les points de vue.
Une fois en possession de son nouveau poste, Louis n'eut plus qu'une ambition, ce fut de faire venir son frère à sa presse, pour l'avoir sous ses ordres. Cette faveur lui fut accordée aussitôt, et alors, il ne songea qu'à l'avancement de Julien qui, du reste, occupait depuis longtemps déjà sa place de receveur. Mais la durée de ce stage, que le jeune apprenti trouvait bien longue, n'étonnait personne ; car ce n'est ordinairement qu'après quatre années d'apprentissage comme receveur qu'on arrive au grade de margeur en double. Louis à la vérité n'avait pas attendu si longtemps ; mais, au vu et au su de tout le monde, il avait fait son chemin avec une rapidité extraordinaire.
Il ne changea guère pour cela son modeste genre de vie. Il augmenta seulement le chiffre des versements qu'il avait coutume de faire à la caisse d'épargne, améliora un peu son ordinaire, surtout à cause de son frère, et ne modifia pas autrement ses habitudes.
Cependant, une pensée le poursuivait, depuis une certaine visite ftiite à M. Gaspard, presque au lendemain de sa fameuse soirée passée à l'Ambigu. L'^v concierge lui ayant paru étonné qu'il n'eut jamais écrit à sa tante Gervaise, il se reprocha en effet cette négligence; et bien qu'il eut certes des grieTs contre elle, il se mit un soir à sa table et lui fit une lettre affectueuse.
Par délicatesse, il s'appesantit moins sur les terribles épisodes par lesquels il avait passé avec son frère, depuis son départ de Saint-Arnould et son arrivée à Paris, que sur la prospérilé présente de sa situation et sur l'avancement qu'il avait obtenu dans la maison. Il terminait en disant : « Allons, ma bonne taule, j'espère bien que vous ne nous en voulez plus de nos petites sottises d'enfants... Nous n'oublions pas que c'est vous qui nous avez recueillis après la mort de notre pauvre mère... Nous devons vous en être bien reconnaissants. Julien se joint à moi pour vous embrasser de tout son cœur. 11 est grand, travailleur, salisfait ses
chefs... Nous voudrions bien pouvoir retourner de temps en temps jusqu'à Saint-Arnould et revoir nos cousins, qui doivent être aussi de grands garçons. »
Avant de plier sa lettre, Louis la lut à son frère qui y ajouta, de son côté, quelques ligues affectueuses.
Au moment de la jeter à la poste, ils se rappelèrent bien que leur tanle ne savait pas lire; mais ils pensèrent qu'un homme du pays, le père Lamothe, ou iMscot, lui rendrait le service de la lui interpréter.
La réponse ne se fit pas attendre. Ils la reçurent quelques jours plus tard. C'était en efTet Lamolhe qui leur avait servi d'inlerprèle et ce fut lui qui écrivit cette lettre sous la dictée de M"' Aubert :
« Mes chers neveux, » Je suis heureuse d'apprendre que vous èles bien placés et que vous vous faites de si belles journées. Il n'en est pas de même, ici. . . Vos cousins, au lieu de m'aider, me sont de plus en plus à cbarge. Ils me mangent tout mon revenu, qui n'est pourtant pas bien cotiséquent ! . . . Avec ce que vous gagnez, j'imagine que vous devez faire des économies. Si vous pouviez m'envoyer cinquante francs, vous me feriez plaisir... C'est le devoir de la jeunesse d'aider les parents malheureux. . .
» Votre tanle, » Veuve Aubert. »
Après la lecture de celte lettre, les deux frères ne purent se défendre d'un mouvement d'étonnement. A vrai dire, ils ne s'attendaient pas à une pareille réponse. Leur désappointement fut grand.
— Elle nous demande de l'argent !... fil Louis tout pensif.
— Si nous avions su cela, insinua doucement Julien, nous aurions aussi bien fait de...
JMais ils songèrent ensemble que leur tante était peut-être mallieureuse. Us savaient ce que c'élait (jue la misèie ; ils avaient passé par là.
— Va, mon ami, dit Louis, faisons une boni e œuvre ! Nous sommes heureux; nous gagnons relativement beaucoup; eh bien, faisons partager notre bonheur auK aulres, surtout puisque ers autres sonl nos paienls.
El comme, il avait à présent Ihabilude, en raison de l'âge de Julien, de le consulter chaque fois qu'il s'agissait de prendre une grave décision, il lui demanda :
— Qu'en dis-tu? Ne ferions-nous pas bien de lui envoyer ces cinquante francs?... Nous tâcherons de les rattraper en économisant davantage !...
— Envoyons-les, si tu veux, lui répondit son frère.
Dès le lendemain, ils se rendirent au bureau de la caisse d'épargne, firent une demande de remboursement et, trois jours plus tard, ils envoyèrent à leur tante un mandat s'élevant à la somme qu'elle réclamait d'eux. . .
Cet acte de g/inérosité leur porta pour ainsi dire bonheur. Car, dès les premiers jours du mois suivant, M. Barliierfit quitter à Julien son emploi, pour lui accorder celui d'un margeur en double qui^ de son côté, venait de monter en grade .
C'était la récompense ! . . .