CHAPITRE XI
Deux années se passèrent, pendant lesquelles les frères Dupont goûtèrent ensemble les joies d'une existence laborieuse et paisible.
Louis venait d'atteindre sa dix-neuvième année et Julien avait déjà quinze ans. Il y avait loin des anciens petits palefreniers de Ilouen aux deux grands et robustes ouvriers de la rue de Fleurus. Louis était maintenant un fort et beau garçon, à la figure fine et toujours énergique, au regard franc, au teint basané. Un collier de barbe naissante commençait à viriliser son visage qui offrait, chacun s'accordait à le reconnaître, une expression fort peu commune.
Julien, lui, était parvenu à cet âge ingrat, où Ton n'est pas encore un homme et où l'on a cessé d'être un enfant. 1] n'avait pas atteint la haute taille de son frère, mais cependant il n'était guère moins grand que lui. Avec cela, il était robuste, bien découplé et avait conservé celte allure des garçons de la campagne, qui ont passé leurs premières années au souffle fortifiant des champs.
De môme que leur situation s'améliorait chaque jour à l'imprimerie, l'affection que leur portait M. Barbier allait aussi sans cesse grandissant. Le prote, qui était père de Camille, n'avait que deux jeunes filles ; son rêve eût été d'avoir un fils, de sorte que, lout en chérissant tendrement ses
propres enfants, il se sentait un faible marqué pour les deux frères Dupont, qu'il était un peu arrivé à considérer comme ses fils adoptifs.
Louis et Julien se trouvaient donc à l'atelier dans des conditions vraiment exceptionnelles.
Mais bientôt une grave question vint les préoccuper. Ce fut celle du service militaire. Louis savait qu'à l'âge de vingt ans, tout jeune homme valide doit tirer au sort, et il était temps pour lui de s'occuper de cette importante affaire ; car, dans quelques mois, il allait atteindre l'âge de la conscription.
Bien des controverses circulaient à cet égard dans l'atelier. Suivant les uns, Louis se trouvait exempté du service par sa condition de frère aîné d'orphelins; d'autres lui disaient au contraire qu'il ne bénéficierait pas de cette dispense et que, n'ayant ni mère veuve à soutenir, ni père âgé de plus de soixante-dix ans, il tombait sous l'application de la loi commune.
Un jour donc, pour couper court à tous les commentaires et savoir à quoi s'en tenir, Louis, en traversant la place Saint-Sulpice, monta au bureau militaire de la mairie et obtint des renseignements positifs L'employé le fixa tout de suite. Il lui fit lire en même temps les dispositions de la nouvelle loi militaire, celle du 27 juillet 1872, et lui montrant la liste des cas de dispense, ajouta :
— Vous êtes exempté, en votre quahté de frère aîné d'orphelins ; vous n'avez pas de service à faire.
— Aucun service?
■ — Aucun, en temps de paix, bien entendu ; mais, en temps de guerre, vous pourriez être appelé.
— Et mon frère? demanda Louis.
— Votre frère partira. 11 n'a aucune raison pour être exempté. Vous, c'est différent, vous bénéficierez de la dispense inscrite à l'article 17 de la loi...
— Je croyais, reprit Louis, qu'en ma qualité d'aîné dispense j'exemptais mon frère.
L'employé sourit légèrement de la supposition faite par son interlocuteur et répondit :
— C'est une erreur, monsieur ; car, dans ce cas, il n'y aurait plus de raison, si vous étiez huit frères, pour qu'ils ne fussent pas tous dispensés, l'un exemptant l'autre... Vous ne pourriez exonérer votre frère du ser-
vice militaire, qu'à la condition de contracter vous-même un engagement pour cinq ans; et encore serait-il nécessaire que vous fussiez sous les drapeaux au moment où votre frère sera appelé.
— Ainsi, dit Louis, qui cherchait en tout une application immédiate etprali(iue, supposez que je m'engage, celte année. . .
— Quel âge avez-vous?
— Dix-neuf ans !
— Accomplis?
— Oui, monsieur.
— Et votre frère?
— Quinze ans... accomplis, également.
— Eh bien, répondit l'employé, vous êtes à peu près sur la limite. Si vous vous engagez au commencement de l'année prochaine, vous serez encore sous les drapeaux dans quatre ans et demi, époque à laquelle votre frère devra tirer au soi't ; dans ce cas, il serait dispensé ; mais pour cela, il vous faudrait contracter un engagement volontaire avant l'ouverture du conseil de revision de votre classe.
Tous ces renseignements parurent à Louis un peu embrouillés ; mais il se fît fournir d'autres explications par un camarade d'atelier, qui avait été adjudant depuis peu et qui le fixa définitivement. La question se résumait à ceci: Louis était, en etîet, dispensé de tout service; seulement, s'il voulait exempter son frère, il devait contracter son engagement avant le mois de mars suivant. Or, on était alors au mois de novembre. Louis avait donc quatre mois pour se décider.
Le délai semblait être relativement court.
La décision paraissait grave.
Ainsi, il ne dépendait que de lui d'interrompre pour cinq ans la carrière de son frère, de le laisser partir pour le régiment, ou, au contraire, de l'exonérer de tout service...
Louis attendit quelques jours avant d'en parler à Julien. Enfin, un soir, après dîner, se trouvant en tête à tête avec lui, dans le silence de la chambrette, il lui dit :
— Voici, mon ami, que nous avançons en âge l'un et l'autre... 11 va falloir songer à la conscription... Est-ce que tu serais content d'aller au régiment?
— Aloi ? fit Julien en plissant les lèvres; pas trop... On ne doit pas être bien, avec tous les soldats, dans la chambrée. .
— Mais cependanl, s'il faiil que tu partes ?
— Eh bien, je partirai...
— Parce qu'il y aurait une combinaison, poursuivit Louis; moi, je suis dispensé en ma qualité de frère aîné d'orphelins ; mais, si je m'engageais avant que tu eusses passé le conseil de revision, je l'exempterais... Veux-tu que je m'engage?
Julien qui ne savait que penser, répondit :
— Je ne sais pas, moi ; cela dépend de toi.
lîn efTet, tout dépendait de Louis et l'alternative était eml)arrassaute. D'une part, s'il s'engageait, il n'interrompait pas la carrière de son frère. A présent, au dire même de son conducteur, Julien était bien lancé; il suivait une bonne impulsion. Sans doute, il avait à altendn^ quatre ans encore avant l'âge de la conscription ; mais à vingt ans, sil
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n'était pas dérangé dans son travail, il pouvait être pointeur en double ; une interruption de cinq ans lui perdrait la main. A son retour, il aurait une sorte de nouvel apprentissage à faire. Et puis, relrouverait-il sa place, à Fimprimerie ?
Si, au contraire, son frère l'exemptait, il poursuivrait sa carrière ; mais là encore une difficulté surgissait ; il resterait seul à Paiis. Seul à Paris, à seize ansl... Celait impossible. Cet isolement lui serait fatal. N'ayant plus son grand frère pour le guider, il se laisserait entraîner et se perdrait.
On le voit, il fallait bien réfléchir avant de prendre un parti ; l'hésitation de Louis était grande. Il soumit la question à M. Barbier qui lui répondit :
— Mon ami, tu es libre ; fais ce que tu voudras ; seulement si tu me demandes un conseil, le voici : n'exempte pas ton frère ; un jeune homme se forme au régiment ; il y est élevé sévèrement, sans doute ; mais regarde ceux qui en reviennent ; ils disent tous qu'ils ont souffert et tous se portent à merveille ; les plus chétifs deviennent robustes.
A un aulre point de vue, tu peux craindre que ton frère ne se perde la main, en interrompant son travail pendant une période de cinq ans. Et puis ?... 11 se la refera, voilà tout... C'est l'affaire de quelques semaines, à peine...
— Le reprendra-t-on ici, après cinq ans ?
— Mais certainement, mon ami, certainement.
Cette assurance allégea d'un grand poids les préoccupations de Louis. Ce qui l'effrayait pourtant, c'était la pensée que son frère serait obligé de se plier au service militaire. Le régime ne lui faisait pas peur pour Julien qui. Dieu merci, était robuste ; mais la discipline milMaire l'épouvantait pour lui ; car il avait un caractère assez entier. Louis savait parfaitement s'en rendre maître, parce qu'il le prenait par les sentiments, par le cœur.
Mais au régiment, si le malheur voulait que Julien eût une altercation un peu vive avec un supérieur, il pouvait faire preuve d'insubordination et être envoyé dans une compagnie de discipline : ce serait un désastre.
Et puis Julien lui-même ne se souciait guère d'aller au régiment. Louis au contraire aurait pris volontiers du service. L'idée de la séparation n'entrait pas en ligne ; car de toute façon il fallait se séparer, que ce fût l'un ou l'autre qui partît. Mais de nouvehes considérations le faisaient
incliner vers sa première résolution. La \ie du soldat sans argent n'est pas drôle. Or, que pourrait-il envoyer à Julien, pendant que celui-ci serait au régiment? Cinq ou dix francs par mois tout au plus. Et quel bien-être pourrait-il se procurer avec ce maigre secours ? Non ; tant qu'à subir les désagréments de la séparation, il aimait mieux accepter le sacrifice en entier et au moins soustraire son frère aux dures obligations du service militaire.
Un camarade lui suggéra, à ce moment, une idée qui vint jeter un instant le trouble dans ses combinaisons.
— Si Julien pouvait taire son volontariat? lui dit-on; il ne resterait ainsi qu'une année au régiment.
Cette proposition valait la peine qu'on s'y arrêtât ; mais là les difficultés à vaincre étaient plus grandes encore que partout ailleurs ; pour arriver à faire son volontariat, il fallait verser une somme de quinze cents francs. . . Il n'y avait donc pas à y songer. Et puis ce n'était pas tout ; le candidat devait être bachelier ou tout au moins avoir subi des examens difficiles. Cette dernière condition ne présentait pas encore un obstacle insurmontable ; quant àla première, elle faisait écarter ce projetcomme étant absolument irréalisable. De sorte qu'après avoir mûrement réfléchi et pesé chacune de ces considérations, Louis finit par se dire : puisque dans l'état actuel des choses, mon frère serait obligé de partir pour cinq ans^ j'aime mieux l'exempter en m'engageant moi-même.
La seule difficulté qui subsistât était celle-ci :
A qui confier Julien, pendant cette absence de cinq ans?
Louis en était arrivé à ce point de ses combinaisons quand, un jour, au moment oii il rentrait pour déjeuner, sa concierge lui remit une lettre bordée de noir. Lui qui ne recevait presque jamais de lettres, en resta tout saisi. Il pensa d'abord à sa tante. Son sang se tourna. Enfin, il décacheta la feuille formant enveloppe et lut :
« Vous êtes prié d'assister aux convoi, service et enterrement etc.. » et au-dessous en grosses lettres :
de Mademoiselle Françoise-Adélaïde Gaspard... Les deux frères devinrent blêmes d'étonnement :
— Mademoiselle Gaspard qui est morte ! murmura Julien avec un accent de profonde tristesse.
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— Comment?.. Comment? reprit Louis qui avait peine à croire à lu réalité, elle est morte!.:.
Cela leur parut terriblement surprenant ; car, il n'y avait pas huit jours encore, ils étaient allés prendre ensemble de ses nouvelles. Ils l'avaient trouvée couchée sans doute ; mais rien ne faisait prévoir un dénouement si prompt.
Cette triste nouvelle leur ôta complètement l'appétit. Pendant toute la durée de leur déjeuner, ils restèrent muets, le regard perdu dans quelque pensée sombre, et ne rompirent ce silence que pour répéter de temps à autre :
— Pauvre M. Gaspard !... Pauvre M. Gaspard !... L'enterrement était fixé au lendemain, midi précis. Les deux frères
obtinrent de M. Barbier la permission d'y assister. L'infortuné concierge faisait mal h voir. Sans doute, il ne paitageait pas toutes les idées de sa sœur ; mais, en somme, il l'afTeclionnait vivement. Avec ellC;, il perdait le dernier membre de sa famille. Et puis, qu allait-il devenir maintenant pendant le reste de ses jours, tout seul à Paris, sans parents, sans amis, sans personne ?
Durant la cérémonie funèbre, Louis ne put s'empêcher de songer à ces tristes choses. Il y pensa encore, en accompagnant jusqu'au cimetière Montmartre les restes de l'ancienne concierge.
Comme l'aîné des frères Dupont le pressentait, cet événement fut bien terrible pour M. Gaspard. M'" Adélaïde morte, il lui était impossible de conserver seul sa place de concierge. Qu'allait-il faire, à présent? Qu'allai t-il prendre à son âge, comme travail ?
Louis et Julien, qui étaient maintenani de grands jeunes gens, l'entourèrent tant qu'ils purent de leur alTection, de leurs consolalions.Mais les moments dont ils disposaient étaient rares ; la rue aux Ours se trouvait éloignée de la rue des Canettes; de sorte que les deux frères ne virent pas autant qu'ils l'auraient voulu leur ancien protecteur.
Cej»endant, lorsque le propriétaire de la maison tipprit la mort de yV" Adélaïde, il n'hésita pas à prendre une déteimination. Il écrivit à son gérant pour lui dire qu'il ne consentait pas à laisser la garde de son immeuble à un homme seul. Le gérant entra naturellement dans les vues du propriétaire, et M. Rodolphe dut quitter, après vingt-cinq ans, la loge où il avait passé une partie de sa vie .
En lui signifiant son départ, le gérant lui donna trois semaines pour
chercher un emploi et un autre logement. M. Gaspard fut désolé, il confia sa peine aux deux frères Dupont. Il leur exposa sa triste situalion Louis ne la comprenait que trop; et certes, il y avait là pour lui une belle occasion d'acquitter dignement la dette de reconnaissance qu'il avait contractée vis-à-vis du concierge.
11 ne le berça d'abord d'aucun espoir ; mais, dès le lendemain, il s'empressa de parler à M. Barbier de cette lamentable situation.
Monsieur Barbier, lui dit-il, si vous pouviez lui trouver dans l'atelier un emploi quelconque, si modeste qu'il fut, comme je vous en serais obligé! Vous savez qui est M. Gaspard. Je vous en ai parlé bien souvent.. . C'est lui qui nous a recueillis, alors que nous étions sans asile, sans pain, à la veille de mourir de misère. .. Vous devez penser combien nous avons conservé de reconnaissance et d'estime pour ce brave
homme...
— Je comprends... je comprends, mon cher ami, lui répondit le proie ; la démarche est celle d'un garçon qui se souvient d'un bienfait reçu et qui a du cœur ; c'est que je ne vois pas trop ce qu'il pourrait faire ici, ton protégé. . . Quel âge a-l-il?
— Soixante ou soixante et un ans.
— Enfin, je verrai... Je te promets de m'en occuper... Compte sur
moi.
En retournant voir M. Gaspard, les deux frères se gardèrent bien de lui l'aire pari de leurs espérances, dans la crainte d'avoir ensuite à lui annoncer que leurs démarches n'avaient pas abouti. Ils lui promirent seulement de se montrer reconnaissant el de saisir la première occasion pour lui élre utiles. Comme le concierge cherchait en outre à savoir où et comment il pourrait se loger, car iln'avmtpour loules ressources que le montant de sa modeste pension d ancien militaire, Louis lui confia une parlie de ses projets :
M Gaspard, lui dit-il, je vais atteindre bientôt l'âge delà con-
scriplion.
-- Oui; eh bien, mais... tues exempté?. . .
— Sans doute. . . Seulement. . . je vais m'engager tout de même.. .
— Tu vas l'engager?
— Oui, Monsieur Gaspard, il veut m'exempter, dit Julien.
— Comment ? fit le concierge, voilà ([ue tu vas encore nous quitter?
— Eh oui!... Monsieur Gaspard, je vais vous quitter !...
— Et tou frère ?
— Justement... J'aurais une proposition à vous faire à ce sujet.
— Laquelle, mon ami ?
Je pense qu'à son âge, Julien ne peut pas rester seul à Paris. . .
C'est vrai, fit M. Gaspard, il est bien jeune. . .
Alors, si nous avions la chance de pouvoir vous faire entrer dans
l'imprimerie...
— Elibi3n?
Eh bien, je vous proposerais de venir habiter avec mou frère, dans
noire petite chambre de la rue des Canettes, pendant toute la durée de mon service militaire.
A cette offre si affectueuse et si bonne, M. Gaspard sentit un attendrissement monter en lui. Il comprit que les deux frères avaient à cœur de lui rendre, dans la mesure de leurs forces, le bien qu'ils avaient autrefois reçu de lui ; et il réphqua avec un chevrotement dans la voix, tant il était ému :
— Comment, mes jeunes amis, vous voulez que moi, tout vieux, tout triste, tout grincheux que je suis, j'aille pénétrer dans votre petite chambretle si joyeuse, si attrayante! . . . Mais je viendrais troubler votre bonheur ! . . .
— Pas le moins du monde. Monsieur Gaspard, pas le moins du monde !.. Et j'espère bien que vous accepterez notre offre ! . . .
— Votre offre, mes chers enfants? mais je ne sais si je puis... si je
dois. . .
Oui, oui, monsieur Gaspard, il faut que vous l'acceptiez. . .
— Cela nous ferait tant de plaisir ! ajouta Julien.
— Je vous en suis toujours bien reconnaissant, répliqua le concierge.
— Mais, c'est moi, Monsieur Gaspard, dit Louis, c'est moi au contraire qui aurais à vous remercier, puisque vous me rendriez service. Vous seriez Icà pour garder mon frère, pour l'empêcher de se laisser entraîner par les camarades. . . Car je sais ce qu'ils valent, les camarades d'atelier! .
— Nous verrons cela, mon brave Louis, nous verrons cela, répéta M. Gaspard, sans donner au jeune homme beaucoup d'espoir... En attendant, laissez-moi chercher une méchante place de commissionnaire, f^uelque part.. . Et puis d'ailleurs, poursuivit-il, ça ne sera pas pour bien
longtemps.. . Je me sens, allez î ... Je sens ce que je vaux. . . J'irai avant peu retrouver ma pauvre sœur, au cimetière Montmartre...
— Oh 1 voulez-vous ne pas dire cela, Monsieur Gaspard ?
— Bah ! fit-il avec découragement, à quoi suis-je bon, à présent ? Je ne serai pour les autres qu'une charge... Et par qui serai-je regretté ? Je n'ai ni parents, ni personne à qui je fasse faute, qui puisse me regretter par conséquent...
— Eh bien, et nous, M. Gaspard?
— Vous, sans doute, parce que vous êtes de braves garçons.. .
Et comprenant que cette conversation attristait trop les deux frères, il ajouta en manière de conclusion.
— Allons, ne parlons plus dé cela, mes jeunes amis ; songez plutôt à vous, qui arrivez dansla vie ; songez à votre avenir, à votre bonheur...
Il 'est de fait que, ce jour-là, l'entretien de Louis et de Julien avec M. Gaspard ne fut pas des plus gais. Us insistèrent d'autant plus auprès de M. Barbier, pour que celui-ci trouvât, dans l'imprimerie, un emploi adonner à l'ancien concierge. Décidément, il fallait à tout prix arracher le brave M. Rodolphe à ses idées noires, à sa mélancolie; et le meilleur moyen d'y arriver, c'était de le déterminer à venir habiter rue des Canettes. Là au moins, on se retrouverait comme en famdle ; on pourrait reparler et de M»^ Adélaïde qu'on avait comme, et du pays, d'Yvetot, deSaint-Arnould.
Le prote avait beau faire preuve de bonne volonté, il ne découvrait jamais rien à l'atelier; il ne pouvait pas cependant, renvoyer un employé pour procurer une place au vieillard qu'on lui recommandait. Mais, à quelques jours de là, il trouva quelque chose. Il appela vite Louis et lui dit :
— Mon ami, j'ai ton affaire.
Quoi donc, monsieur Barbier?
— Une place pour ton vieux bonhomme. J'ai persuadé à ces messieurs qu'il (allait donner à tous ces gamins, occupés à laveries formes, un chef qui leur en imposât un peu. J'ai obtenu l'autorisation de prendre un employé sérieux. On lui accorde soixante francs par mois. . .
— Comment? Est-ce possible, monsieur Barbier?
C'est non seulement possible. . . mais c'est ainsi. . .
— Et quand pourra-t-il entrer?
— Demain, si bon lui semble.
— Ah ! monsieur Barbier, que vous êtes bon ! . . Que je vous suis reconnaissant !..
— 11 n'y a pas de quoi, mon ami, je suis aussi content que toi de pouvoir venir en aide à ce brave homme.
Ilfalhit voir la joie des deux frères Dupont, quand le soir même, ils allèrent apprendre cette bonne nouvelle à M. Gaspard. . .
— Comment?. . . Comment? répétait le bon vieux portier, les yeuv pleins de larmes, vous avez réussi?. . Vous m'avez trouvé une })lace à l'imprimerie?
— Oui, monsieur Gaspard, un emploi !
— Mais que voulez-vous que je fasse avec ma mauvaise vue?. .
— Vous n'aurez pas besoin de luuetles, monsieur Gaspard; il s'agit de surveiller de jeunes apprentis qui nelloient d^s formes d'imprimerie... qui décrassent des rouleaux. . . Vous y verrez toujours assez... Ce ne sera pas difficile. . .
— Oh ! mes braves enfants, mes chers amis, vous êtes trop bons d'avoir pensé à moi !
— C'est bien le moins, monsieur Gaspard, c'est bien le moins.
— Et (juand faudra-t-il entrer?
— Quand vous voudrez ! Vous aurez soixante francs par mois et pas beaucoup de travail ; avec cela et votre petile pension, vous pourrez au moins vous tirer d'affaire, en attendant mieux.
Cette fois, une vive émotion gagna le cœur du pauvre homme. 11 ôta ses lunettes et, serrant les deux frères contre lui, il les embrassa comme ses propres enfants. . .
M. Gaspard déménagea le lendemain et entra à l'imprimerie dès les premiers jours de la semaine suivunle. .Mais, comme Louis devait attendre quelques mois encore, avant de contracter son enuagement, et que la chambrette de la rue des Canetles était trop étroite pour loger trois personnes à la fois, l'ancien concierge loua provisoirement, à l'un des premiers numéros de la rue Duguay-Trouin, un cabinet oii il lit transporter ses meubles, heureux de se sentir près des deux frères Dupont qui, après avoir été ses protégés, devenaient ses protecteurs.