‹ Le grand frèreChapitre 74 sur 84 · LA VISITE MEDICALE · texte numérisé non relu

LA VISITE MEDICALE

Quelle que soit l'énergie dont on fasse preuve, il est des cas, dans la vie, où certaines décisions coulent à prendre. Si résolu que fût Louis, à mesure que les semaines s'écoulaient, il seiilil un serrement de co^ur le gagner, en pensant au sacritice de la séparation. Mais, la raison aidant, il refoula bien vite ce sentiment. Du reste, dans un cas comme dans l'autre, la séparation était inévitable ; par conséquent, il fallait en prendre son parti.

Les engagements pouvant se contracter à n'importe quelle époque de l'année, Louis était libre de se faii-e enrégimenter quand bon lui semblerait. Cependant, eu égard au but qu'il se proposait de remplir, il lui fallait, comme il a déjà été dit, calculer la date de son incorporation, de manière à ce que ses cinq armées ne fussent pas révolues, au moment où Julien devrait être appelé. Sinon, il perdait le fruit de son sacrifice, puisqu'alors son frère parlait quand môme.

Tout compte fait, il résolut d'attendre quelque tem|)S encore et de ne contracter son engagement qu'au commencement du mois de mais. Comme on se trouvait à ce moment vers le milieu de janvier, il lui restait encore six semaines environ à rester avec son frère et M. Gaspard.

Pendant cette courte période, les trois amis vécurent plus unis que jamais, prenant tous leur repas en commun et ne se séparant que le soir ; car l'ancien concierge conservait encore sa chambre de la rue Duguay-Trouin, qu'il ne devait quitter qu'après le départ de Louis. A cette époque, il avait été décidé qu'il prendrait un petit « logement » où il pourrait habiter avec Julien, le cabinet de la rue des Canettes commençant à paraître trop étroit.

Aiusi, tout avait été réglé d'avance ; les dernières dispositions étaient prises. Il n'y avait plus qu'tà attendre la date fatale.

Elle arriva plus tôt qu'on n'eût voulu.

Un matin vers dix heures, suivant les indications de sa feuille de convocation, Louis se rendit au bureau de la rue Saint-Dominique, afin d'y passer la visite médicale. On sait, eu effet, que lorsciu'on contracte un engagement, on est soumis à un examen méticuleux qui a pour but de remplacer le conseil de re vision. Il n'est même pas hors de propos de dire qu'on se montie beaucoup plus sévère pour les engagés volontaires que pour les conscrits.

Louis pénétra donc, en compagnie d'autres jeunes gens, dans la salle d'attente et s'y assit en attendant son tour. L'épreuve ne semblait pas

500 LE GRAND FRERK

durer longtemps. Les camarades allaient se dévêtir dans une pièce voisine et passaient ensuite dans le cabinet du médecin, d'oii ils ressortaienl bientôt après.

Louis Dupont ne tarda pas à être appelé. A peine se fut-il présenté devant le major, que celui-ci eut un mouvement de tête signifiant :

— Ah ! Ah !.. . voilà enfin un garçon bien constitué ! . . Sa conformation était en effet un modèle.

Mais, ce n'est pas tout que d'être bien conformé pour pouvoir être soldat; il ne faut avoir ni l'oreille dure, ni la vue faible. Or, il arriva précisément qu'en examinant Louis, le major lui dit avec un froncement des cils :

— Mon ami, y voyez-vous également bien des deux yeux?

— Oui, Monsieur, répondit Louis.

— Aussi bien de l'œil droit que de l'œil gauche?

— Aussi bien.

— Cela m'étonne, fit le major.

Et lui bouchant l'œil avec la main, il lui présenta à une certaine distance une feuille imprimée en caractères assez fins. Louis put les lire parfaitement ; mais il résulta de la contre-épreuve que l'œil droit ne jouissait pas, en etret, delà même intensité visuelle que l'œil gauche; de soi-te qu'à distance égale, il ne put pas distinguer de l'œil droit les lettres fines de l'imprimé.

Un frisson lui passa par tout le corps. « Est-ce que je vais être réformé pour la vue ? » pensa-t-il.

— Voyons, essayez de nouveau, dit le médecin-major.

Louis fit un nouvel essai ; mais il fut aussi infructueux que le premier.

— Il n'y pas moyen. Monsieur, reprit le major en écartant les bras ; vous avez une in^ualité visuelle très fortement accusée.

— Comment ? répliqua Louis cruellement désappointé du résultat de l'examen ; mais cependant, je n'en ai jamais souffert... Je n'ai jamais été jusqu'à présent gêné dans mon travail par ma vue. . .

— C'est possible ; mais c'est pourtant ainsi ; quel est votre métier?

— Je suis dans rim[)rimei'ie.

— Vous êtes imprimeur et vous n'avez jamais été gêné dans Tassembligc des 1 -tires par v(itre mauvaise vue?

— Je suis au tirage des feuilles, Monsieur,

Page 1