LA VISITE MÉDICALE
— Eh bien, essayez de vous mettre à la composition et vous verrez si ce vice ne sera pas sensible. Enfin, ajouta le major en manière de conclusion, si vous avez la ferme intention de vous engager, je le regrette; car il n'y a pas moyen; il est impossible que, dans ces conditions, je vous délivre un certificat d'aptitude. . . Au suivant ! . . .
Il n'y avait aucune ol^jeclion à faire. Louis alla se rhabiller, sortit et
resta atterré. .
Comment? Il était réformé ! . . . Ainsi ses projets se trouvaient anéantis ;
son frère allait partir!. . .
Chemin faisant, sur le trottoir de la rue Saint-Dominique, sur le trottoir du boulevard Saint-Germain, il s'arrêta dix fois, vingt fois, essaya de hredes affiches placardées contre le mur, afin de renouveler l'épreuve qu'il venait déjà de subir. Il se masquait l'œd droit, pms inversement, se bouchait l'œil gauche et s'eiîorçait dapprécier la différence de force des deux organes. Certainement, il linit bien par remarquer que l'un des yeux avait une infériorité sur l'autre; mais comme il avait eu toujours la coutume de se servir des deux yeux à la (ois, cette différence peu sensiide, d'ailleurs, lui avait complètement échappe. Peut-être l'eût-il remarquée tout de suite, s'il avait exercé la profession de graveur ou d'horloger.
Enfin, celte faiblesse visuelle existait et l'empêchait d'être déclare bon
pour le service.
On se figure la surprise de Juhen et celle de M Gaspard, lorsqu a son retour, Louis leur annonça qu'il venait d'être réformé pour la vue. D abord, Julien crut à une plaisanterie; car jamais il n'avait entendu son frère se plaindre de ses yeux. Mais ce n'était que trop vrai. Le major lui avait refusé un certificat. H ne pouvait pas partir. Sa bonne volontt venait de se heurter contre une impossibilité matérielle et certes bien imprévue.
M. Gaspard, lui, n'en revenait pas :
— Comment, dit-d, tu es réformé pour la vue?
— Oui, M. Gaspard, pour la vue !
Le brave homme n'osait pas se réjouir, puisqu'en réalité, exprimer son contentement à ce moment, c'eût été se déclarer heureux du départ de Julien, que la réforme de son frère impliquait fatalement ; mais, au fond, il ne fut pas fâché de cette déconvenue.
— Bah! pensa-t-il, au moins, Louis ne nous quittera pas... Quant a
son frère, il ne partira que dans quatre ou cinq ans.. . Qui sait ce que je deviendrai d'ici là?... Peut-être ne serai-je seulement plus de ce monde, lorsque Julien sera appelé... Dans tous les cas, j'aurai joui de leur société pendant quatre ans de plus...
M. Barbier aussi ne parut qu'à demi désappointé.
— Tu es réformé? lit-il tout supris, en apprenant la nouvelle.
— Oui, M. Barbier !... Et mon frère sera obligé de pc-rtir !...
— Bail!... 15ahl... nous verrons cela... En attendant, tu vas rester avec nous ; cela vaudra bien mieux... Mais comment diable a-t-on pu le réformer pour la vue ?. . . Tu n'y vois donc pas également des deux yeux ?
— Il paraît que non, répondit tristement Louis.
— Gomment « il paraît » ? Tu dois le savoir, ce me semble.
— Je n'en étais pas gêné; seulement, quand le major m'a fait lire séparément d'un œd, puis de l'aulre, j'ai bien constaté que l'œil droit était en effet plus faible que le gauche...
— Eh bien, répondit 31. Barbier, en frappant amicalement sur l'épaule de son jeune ami, maintenant il n'y a plus qu'une chose à faire, développer graduellement l'instruction de ton frère et quand le moment sera venu pour lui d'èlre appelé sous les drapeaux, nous aviserons... Allons, remets-toi au travail, ajouta le prote en souiiant ; et renonce à porler le sac et la giberne !... La soupe du régiment n'est pas si appétissante, pour qu'on s'en montre si friand!...
M. Barbier envisageait la chose d'un œil pi lisant : mais Louis considérait l'avenir à un point de vue bien différent. Le résultat de cette visite médicale allait avoir à ses yeux les plus graves conséquences. Et d'abord, elle modifiait singulièrement sa situation présente. Elle détruisait aussi pour l'ancien concierge son projet de cohabitation avec Juheu; il lui fallait donc aller vite prévenir le propriétaire qu'il ne quitterait pas jusqu'à nouvel ordre son cabine! de la rue Duguay-Trouin ; à moins que Louis ne consentît, dans la suite, à louer un plus grand logement dans lequel ils pussent habiter tous les trois ensemble. Mais ce n'était là qu'une supposition qui ne reposait encore sur aucune donnée sérieuse.
Cependant, lorsque Louis se retrouva dans son petit intérieur, au milieu de ses meubles si propres et des bibelots dont il s'était peu à peu entouré ; en revoyant son bon lit, sa petite table où M. Gaspard venait régulièrement déjeuner et dîner, il ne larda pas à prendre son parti en brave et insensiblement s'estima plus heureux de n'avoir pas été jugé
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bon pour le service. Il allait recouvrer son emploi, ses habitudes, sa vie enfin ; et, ma foi ! cette existence avait assez d'attraits pour lui faire vite oublier sa résolution première. Julien lui même, ravi de n'avoir point à se séparer de son frère, s'écria dans un élan de l)elle humeur:
— Eli bien, après tout, quand le moment viendra, s'il le faut, je serai soldat et je ferai mes cinq ans ! . .. Je n'en mourrai pas !...
D'ailleurs, il avait encore le temps de penser à la conscription. Il valait bien mieux n'y songer que le plus lard possible et passer gaîment les quatre ou cinq années qui le séparaient de cette époque
Avec ces bonnes dispositions, ils secouèrent vaillamment leur tristesse; leur gaîté habituelle reprit bientôt le dessus. Heureux de leur emploi, heureux de jouir d'une bonne santé, enchantés de se trouver dans le voisinage du brave M. Gaspard et d'être toujours dans les meilleurs termes avec leur contremaître, ils n'avaient pas trop à se plaindre de la destinée.
Il leur arrivait bien, de temps à autre, de recevoir de Saint-Aruould une lettre de leur tante qui réclamait une pièce de dix ou même de vingt francs; mais ils préféraient se gêner un peu, envoyer l'argent demandé, et avoir la conscience légère et la satisfaction de pouvoir se dire qu'au lieu d'être à charge à leurs parents, ils les aidaient dans la mesure de leurs forces.
Assurément, il n'y eut pas dans leur vie, et il n'y avait pas eu peut-être dans l'existence de M. Gaspard, de phase plus gaie que celle qu'ils traversèrent alors. Et si le vieux concierge ne se fut pas senti parfois le cœur serré au souvenir de sa sœur, il n'aurait jamais passé — il était le premier aie déclarer — de meilleur temps que celui-là.
Les événements font les hommes. Lui qui, quatre mois plus tôt, ne songeait plus qu'à mourir, qu'à aller retrouver M"' Adélaïde sur les hauteurs de Montmartre, était devenu de belle humeur, guilleret, plein d'entrain. La société des deux frères le rajeunissait. Et, positivement, ce bon M. Gaspard paraissait étonnant pour son âg»*. Depuis quelque temps surtout, il se sentait plus verl, plus alerte. Son emploi de la journée, loin de le fatiguer, le divertissait ; et s'il voyait, vers le samedi soir, le temps se mettre au beau, il était toujours le premier à proposer pour le lendemain une partie de campagne, un déjeuner ou un dhier sur l'herbe, quelque chose enfin qui rompit la monotonie de la semaine et qui les mît tous en gaîté.
Les deux frères disaient en plaisantant rbumeur joviale de 'l'ancien concierge :
— Décidément, notre M. Gaspard est devenu un Roger Bontemps.
L'été, il leur arrivait de prendre le baleau, d'emporter leur déjeuner et d'aller le manger ensemble dans les bois de Saint-Cloud ou de Aleudon. Ces parties rappelèrent souvent à Julien sa fameuse escapade avec ce triste Pied-léger, qu'on n'avait plus revu, heureusement; mais à présent tout cela était passé et personne ne \oulait plus s'en souvenir.
Le seul inconvénient de ces repas champêtres c'était que, pour la simplification du menu, on emportait souvent des provisions dont ne s'accommodaient guère les mauvaises dents de M. Gaspard. A cela près, il se montrait le plus aimable compagnon du monde, ayant encore le jarret assez ferme pour parcourir les plus longs trajets et riiumeur assez jeune pour plaisauler très agréablement.
Les deux frères Dupont qui ne connaissaient pas l'ancien concierge sous ce jour-là, s'accordèrent à dire que c'était 31'"' Adélaïde qui, jusqu'alors, l'avait rendu sombre et peu expansif. Le caractère acariâtre et grincheux de la malheureuse avait insensiblement déteint sur les personnes de son entourage.
A présent, au contraire, qu'elle n'était plus là, M. Rodolphe suivait l'impulsion nalurelle de son humeur qui était, au fond, très joviale et très entraînante.
Louis et Julien citaient avec plaisir un certain déjeunera Saint-Cloud, auquel M. Barbier avait bien voulu prendre part avec sa famille. Ce fut pour les frères Dupont une occasion de faire la connaissance de M™' Barbier et de ses deux filles, qui étaient charmantes. L'aînée, Hélène, qui semblait avoir seize ou dix-sept ans, était une jolie blonde au visage frais et rose, aux dents blanches comme des perles. Sa sœur cadette, Claire, venait d'atteindre sa treizième année. Pendant toute la journée, elles furent gaies, rieuses, et donnèrent à cette partie de campagne un charme qui ne s'effaça pas de longtemps de l'esprit des deux jeunes gens.
Une autre fois, ils firent ensemble une nouvelle partie. Ils allèrent à Robinson et entreprirent une promenade à âne qui devait être inoubliable. Sur la bonne mine des promeneurs, le loueur avait laissé partir les bêtes sans les faire suivre, comme d'habitude, par un garçon d'écurie. A l'heure du déjeuner, les cavaliers s'arrêtèrent, attachèrent
par la bride leur âne à un arbre et firent, sous un bosquet fleuri, le repas le plus gai que Ton piil imaginer. Au dessert, les deux frères furent priés de chanter un joyeux refrain ; ils sexécutLM'eut de fort bonne grâce. Sollicitées par l'entourage, les deux jeunes filles chantèrent aussi; M. Gaspard lui-même chanta une chanson du bon vieux temps. Enfin, quand le moment fut venu de se lever de table, chacun reprit son de chapeau, son sac et se mit en mesure de remonter à àue. Mais au lieu de sept bêtes, on n'en trouva plus que six; l'une de M. Gaspard, celui qui portait une selle antique recouverte de velours violet, avait disparu...
La promenade lut interrompue parla recherche du malheureux baudet; on peut se figurer au milieu de quels propos folâtres et de quels éclats de rire A chaque instant, on donnait des émotions à ce pauvre M. Gaspard, en lui criant :
506 LE GRAND FRÈHE
— Votre âne est relouvc !... Le voici... Votre âne est retrouvé !. ..
L'ancien concierge accourait, s'épongeait le front, car il était en nage, et il arrivait pour constater qu'on était victime d'une méprise. .
M"^ Claire surtout, la fille cadette de M. Barbier, procura ainsi à M. Gaspard une série d'émotions qui heureusement n'eurent pas de fâcheux résultat pour le brave homme, et qui divertirent fort la société.
Enfin, de guerre lasse, les promeneurs décidèrent d'aller reconduire leurs ânes et de faire connaître au loueur le malheur qui venait de leur arriver. Mais à peine curent-ils franchi le seuil de l'auberge, qu'ils aperçurent le baudet qu'on avait tant cherché... U était revenu seul à l'écurie et mangeait un picotin d'avoine en attendant le retour de ses compagnons... La promenade n'en avait été que plus drôle. Seulement, le soir, M. Gaspard rentra chez lui harassé de fatigue.
On l'eût été à moins. . .