CHAPITRE XIII
Ces promenades, qui se renouvelèrent fréquemment dans la belle saison, eurent pour conséquence de resserrer davantage encore les liens d'amitié qui existaient déjà entre les frères Dupont et leur contremaître. Elles procurèrent en outre à Louis et à Julien l'immense avantage de faire, nous l'avons dit, la connaissance de la famille de M. Barbier qui, dès le début, se montra fort aimable pour eux.
Comme M. Gaspard se trouvait mêlé à toutes ces parties de plaisir, il participa aux mêmes politesses que ses jeunes amis, de sorte que l'intimité la plus étroite s'établit bientôt entre l'ancien concierge et ses protégés, devenus ses protecteurs.
Il n'en fallut pas davantage pour déterminer les deux jeunes gens à prendre une grave décision.
Puisque Louis ne devait plus songer à partir pour le régiment et que son frère ne pouvait pas être appelé avant trois ou quatre ans, ils résolurent de quitter leur cabinet de la rue des Canettes et de louer, dans le voisinage, un logement plus spacieux, dans lequel M. Gaspard apporterait ses meubles et où ils habiteraient tous en commun.
Cette combinaison était bien la meilleure à prendre. Elle offrait d'abord l'avantage d'épargner à M. Gaspard bien des dérangements, eu lui
évitant la peine de s'en retourner, chaque soir, couclier chez hii ; et ensuite elle leur procurait le plaisir de la cohabitation, qui devenait une source de gaîté de plus.
Quand Louis fil part de son projet à l'ancien concierge, celui-ci l'accepta tout de suite avec enthousiasme.
— Si vous voulez de moi, leur dit-il d'un air de bonhomie plaisante, si vous ne me trouvez ni trop maussade, ni trop ennuyeux, ni trop vieux, je suis tout prêt, mes amis, avenir habiter avec vous... Et je vous serai bien reconnaissant de cette marque d'affection ; seulement, je vais vous paraître encombrant, grognon, triste...
— Vous, triste? monsieur Gaspard? répliqua Louis ; vous êtes gai comment) pinson... Alors, c'est entendu ! Nous allons donner congé?
— Donne congé, mon ami, donne congé...
Dès le lendemain, Louis prévint M"" Lazare el il fut convenu qu'on chercherait d'autres chambres. Aussi bien, Louis trouvait-il depuis longtemps déjà que son ancien cabinet était trop étroit et possédait-il les ressources suffisantes pour selogerplus grandement. Avec le chiffre deses appointements, avec ceux de son frère et la quote-part que M. Gaspard tenait absolument à lui payer, il pouvait sans inconvénient améliorer sa position.
Ce fut Julien qui, par le fait du hasard, découvrit leur nouveau logement. Un matin, en remontant la rue Servaudoni, il aperçut vers le commencement de cette rue un écriteau suspendu au-dessus d'une porte d'assez modeste apparence. Il entra chez le concierge pour se renseigner sur la distribution des pièces.
Leur nombre et le prix du loyer semblant correspondre à son désir, il fit part de sa découverte à son frère, qui alla visiter le local en compagnie de M. Gaspard. Ce petit appartement, composée de trois chambres et d'une cuisine était situé au quatrième élage. Il comportait en outre une jolie terrasse d'où l'on dominait, à gauche, l'église Saint- Sulpice, à droite la sombre verdure du jardin du Luxembourg, et ne se louait que trois cent quatre-vingts francs.
Louis ne voulut pas laisser échapper une aussi belle occasion. Séance tenante, il arrêta ce nouveau logement et comme il était vacant, il obtint du propriétaire la faveur d'emménager immédiatement. On se trouvait alors au commencement du mois de juillet.
11 serait difficile de décrire le bonheur qu'éprouvèrent les deux frères
Dupont, lorsqu'ils se trouvèrent réunis avec l'ancien concierge dans ce nouvel apparlcmont. A daler de ce moment, M. Gaspard fut considéré par eux non seulement comme un ami, mais comme un membre de la famille. M. Barbier lui-même, qui vint à plusieurs reprises visiter la nouvelle installation de ses employés, le trailait comme un de leurs parents. Il l'appelait « le père Gaspard » du môme ton qu'il disait « mou bon Louis. . . mon petit Julien. . . »
Il poussa plus loin sa bienveillance.
Se trouvant en quelque soite gôné d'avoir assigné à ce brave homme un emploi aussi modeste que celui qu'il lui avait donné, il le fit, h son tour, monter en grade et le plaça au magasin des papiers, où il fut rovèlu d'une certaine autorité. Celte élévation relative justifiait mieux du reste les excellentes relations qui existaient entre M. Barbier et M. Gaspard. Ce ne fut pas tout. En allant occuper son nouvel emploi, celui-ci reçut une augmentation de salaire, de sorte que le prote, après avoir fait pour ainsi dire le bonheur des deux frères, venait d'assurer celui de sou nouvel et respectable employé.
D'ailleurs, il n'y avait pas d'homme plus dévoué que l'ancien concierge de la rue aux Ours. Encore vert, encore robuste, encore droit, malgré ses soixante et un ans sonnés et bien sonnés, il était toujours disposé à rendi-e service, à obliger ses collègues d'atelier, et comme il joignait à un excellent cœur le solide appoint de l'expérience et d'un jugement sur, il était devenu pour la maison un précieux auxiliaire.
Favorisés par un entourage aussi bienveillant, guidés par d'excellents conseils et mis en évidence par leur intelligente activité, les deux Irères Dupont ne devaieiit pas tardera obtenir un nouvel avancement. Vers le milieu de l'année suivante, Louis fut nommé /;o//2/e///' ; quelques mois plus tard, son frère devint margeur en double. Ainsi, ils étaient à présent complètement lancés dans la maison. Us n'avaient plus (lu'à vouloir, qu'à peisévérer dans la voie où ils se trouvaient engagés ; ils avaient devant eux une carrière toute tracée, un avenir assuré, peut-être la fortune.
Cette prospérité, Wv.\ d'exercer sur le caractère de Louis une fâcheuse influence, lui fit ouviir encore plus les yeux sur ses devoirs. L'inditTérenceel l'oubli ne sont que le triste apanage des cœurs ingiats. L'aîné des frères Dupont avait un tnq) bon naturel pour ne plus songer
510 LE GRAND FUEIilil
aux siens. S'il voyait sa posilion s'améliorer de jour en jour, il voulut que sa générosité granilil avec son élévation.
Le jour même oii il toucha le montant du premier mois de ses appointements comme pointeur, il envoya, après avoir consulté Julien, cinquante francs à sa tante Gervaise.
La fermière de Sain t-Arn oui d les fit remercier bientôt après. Mais sa lettre fut navrante à lire. M""" Aubert était devenue positivement méconnaissable par les sentiments qui s'y trouvaient exprimes. Fallait-il qu'elle eût été malbeuieuse et que les chagrins lui eussent torturé le cœur pour qu'elle eût ainsi changé ! Ce n'était plus la tante dure, sévère, impitoyable et intéressée. Elle apparaissait maintenant comme une parente malheureuse, victime de sa sévérité, punie dans ses enfants.
« Mes chers neveux, leur faisait-elle écrire par un voisin ; je vois avec plaisir que vous ne m'oubliez pas, et que vous ne m'avez pas gardé rancune de la rigueur dont j'ai peut-être fait preuve à votre égard. Aujourd'hui, je me trouve bien malheureuse. Non seulement je suis vieille, et je n'ai presque plus la force de faire valoir mon maigre patrimoine, mais je suis complètement abandonnée. .. Vos cousins sont part s. . . Ils m'ont laissée dans la misère. . . Ils ne sort pas les seuls coupables. Je les ai mal élevés et je me suis montrée injuste vis-à-vis d'eux. . . Je crois qu'ils sont du côté de Caen. Voilà plus de huit mois que je n'ai pas de leurs nouvelles. Qui sait ce qu'ils sont devenus ? Ah! s'ils pouvaient imiter votre exemple et devenir ^'es garçons honnêtes et travailleurs !... Je vous remercie encore, mes chett, neveux, de votre envoi. Cet argent va m'aider à payer quelques dettes. Je vous embrasse tous les deux.
Veuve Aubert.
» Si jamais vous pouvez quitter Paris et retourner un peu au pays, ne manquez pas de venir me voir » .
Cette lettre, si humble et si affectueuse à la fois, causa aux deux frères un profond étonnement. C'était à se demander si réellement elle avait été dictée parla fermière, on si elle n'était l'œuvre d'un écrivain de fantaisie. Mais, après s'être un instant arrêtés à cette supposition, les deux frères l'écartèrent bien vile. Oui, ces sentiments étaient bien ceux qui pouvaient animer M""" Aubert. Un remords lui venait de son injustice passée, et en se voyant à la fin de sa vie, seule, abandonnée, elle expiait durement son châtiment. Aussi avait-elle à
LE SERVICE MILITAIRE oH
cœur de témoigner sa gralilude à ses deux neveux qu'elle avait autrefois chassés de chez elle, et qui, en retour, comme s'ils eussent fait litière du passé, prélevaient sur leurs appointements une part considérable pour la lui envoyer.
Cette opinion fut aussi celle de M. Gaspard, quand les deux jeunes gens lui eurent lu la lettre qu'ils venaient de recevoir de leur tante .
— Eh bien, mes amis, leur dit-il, vous le voyez... Vous avez aidé votre tante, vous l'avez secourue, et aujourd'hui elle vous en remercie ; elle revient à vous parce que vous avez été bons pour elle. Cela ne vaut-il pas mieux que de lui avoir gardé rancune? Allons, oubliez les misîîres qu'elle peut vous avoir faites et songez que sans elle, en somme, vous ne seriez sans doute pas venus à Paris, et que vous n'occuperiez pas la place que vous avez aujourd'hui.
— C'est vrai, c'est vrai ! . . . dirent ensemble les deux frères, en reconnaissant la justesse de la réponse de leur vieil ami.
Cependant, le temps s'écoulait. Deux années s'étaient déjà passées depuis que les deux frères Dupont avaient quitté la rue des Canettes. Louis était sur le poiut d'atteindie sa vingt-troisième année, Julien sa dix-neuvième et le moment approchait où ce dernier devrait pour tout de bon songer à la conscription.
Cette question, qui avait tant préoccupé Louis, n'était pas, en somme, résolue d'une manière définitive. Elle semblait même avoir été abandonnée, lorsqu'un jour, la conversation s'étant trouvée, à l'imprimerie, fortuitement amenée sur ce point par M. Barbier, celui-ci demanda :
— Enfin, Louis, oii ton frère en est-il de son instruction? A-l-il continué de suivre les cours du soir?
— Mais certainement. Monsieur ; j'y ai beaucoup tenu : il les a suivis et continue de les suivre assidûment.
— Connaît-il bien son histoire, sa géographie?
— En fait d'histoire et de géographie, je le crois suffisamment instruit, Monsieur Barbier.
— Calcule- t-il bien?
— Assez bien.
— Ferait-il une dictée sans faute?
— Je le crois.
— Sais-tu pourquoi je te demande tout cela, mon ami? dit le prote qui voyait son jeune ami assez intrigué.
512 LK r.HAND FnKUE
— Non, 3Ionsieur.
— Parce que je pense que le moment viendra bientôt pour Julien de tirer au sort. . .
— Oui, Monsieur, oui ; j'y pense aussi ; et cela me préoccupe.
— Eh bien, je te conseillerais de te procurer un programme de l'examen du volontariat et d'en faire étudier les matières par ton frère.
Louis, qui était loin de s'attendre à une proposition de ce genre, fut fort étonné d'entendre M. Barbier lui tenir un pareil langage.
— Dans quel but? lui demanda-t-il avec hésitation, list-ce que vous croyez, Monsieur, que mon frère peut songer à faire son volontariat?
— Mon Dieu !... on ne sait pas... Il peut toujours essayer... ce serait une bonne chose pour lui que de passer cet examen ; et puis, s'il était reçu, on verrait ensuite.. .
Louis ouvrit les yeux démesurément.
— Quant à l'examen, dit-il, je ne doute pas que Julien puisse arriver à le passer ; j'ai entendu dire qu'il n'était pas d'une difficulté insurmontable; et d'ailleurs, mon frère est intelligent ; je me charge de le faire travailler... Mais, c'est le resie qui me paraît impossible.. ,
— Les quinze cents francs?
— Dame ! . . . Comment voulez-vous que nous fassions ?. . . Ce n'est pas avec nos économies que nous pourrons jamais réunir une somme pareille. .. Le volontariat, Monsieur Barbier, c'est pour les gens riches. . .
— Enfin, mon ami, ne t'occupe pas de cette dernière question ; je ne dis pas cependant que je m'engage à t'avaucer cette somme; car tu le sais, mon cher Louis, moi aussi, j'ai mes charges.. . Mais ce n'est pas pour le moment ce qui doit le préoccuper... L'essentiel, je te le répète, serait d'engager ton frère à se mettre sérieusement au travail.
Voici l'hiver qui vient, les soirées sont longues ; les examens ne doivent avoir lieu que vers le mois de juillet ou le mois d'août; ainsi, il aurait le temps d'étudier les matières. . . Et je t'assure qu'il ferait bien de prendre ses dispositions.
Le langage du contremaître était trop calégori({ue et cachait un plan trop nettement arrêté, pour que Louis hésitât à suivre le conseil qui venait de lui être donné.
— Soyez tranquille, monsieur, répond"l-il; dès ce soir, je vais en parler à mon frère et il se mettra de suile au travail. .. Pensez donc
quel immense avantage ce serait pour lui, de pouvoir faire son volontariat, ne s'abscnler qu'un an au lieu de ciuq !...
— Note bien, mon brave ami, que si je te parle ainsi, c'est que j'ai à ma disposition quelques bienveillautes protections qui m'autorisent h tenir ce langage... Dans tous les cas, Julien ne peut que gagner à passer cet examen et à acquérir le plus d'instruction possible.
Louis remercia bien M. Barbier de son conseil et se promit d'en faire part à Julien; mais il fut singulièrement intrigué et désireux de connaître le moyen que le prote comptait mettre en œuvre, pour leur faire obtenir cette somme fabuleuse de quinze cents francs ! Les protecteurs dont parlait le prote consentiraient-ils k donmr tant d'argent? C'était peu probable.. . Le leur avanceraient-ils? Dans ce cas, comment feraient-ils, son frère et lui, pour le leur rendre ?
Enfin, puisque suivant les dires de M. Barbier, cette question ne devait pas le préoccuper, il ne s'y appesantit pas et, à peine rentré chez lui, entretint Julien des dispositions que M. Barbier l'engageait à prendre.
Cette proposition fut accueillie avec entbousiasme par le jeune Dupont.
— Comment, dit-il, M. Barbier veut me faire faire mon volontariat ? Eh bien, et les quinze cents francs? Il les paiera donc ?
— Il paraît, répondit Louis, que nous n'avons pas à nous en occuper. Nous les fera-t-il avancer par quelqu'un ? Se les fera-t-il prêter ? Nous les donnera-t-il ? Je n'en sais rien... Dans tous les cas, voilà ce qu'il m'a dit ; et il faut, mon cher Julien, que dès maintenant tu te mettes à l'ouvrage...
— Sois tranquille, je suis trop heureux de ce conseil pour refuser de le suivre... Je m'informerai, je demanderai le programme et j'en étudierai les matières sans retard.
Il n'y eut pas jusqu'au brave M. Gaspard qui ne fût enchanté de cette combinaison. Il lui était bien arrivé autrefois de s'élever en termes violents contre l'institution du volontariat qu'il trouvait dérisoire ; et en sa quahté d'ancien militaire, il en avait bien dit tout le mal qu'il en pensait ; mais pour l'instant il n'avait qu'un désir, c'était de se séparer le moins possible des deux frères; et du moment que le volontariat abrégeait dans des proportions aussi appréciables la durée de la séparation, il lui apparaissait comme la plus pratique, la plus avantageuse et la plus louable des institutions.
Dans sa joie de penser que Julien ne ferait peut-être qu'un an de service, au lieu de cinq, Louis voulut aplanir à son frère toutes les difficultés, lui faciliter l'épreuve de l'examen. Ce fut lui qui se rendit dans les bureaux des affaires militaires à l'avenue Victoria et qui se fit délivrer la liste des formalités à remplir et celle des matières à préparer pour le volontariat. A peine fut-il en possession du programme, qu'il le parcourut avec la plus vive attention. Ce ne fut ni l'arithmétique, ni la géographie, ni l'histoire qui l'effrayèrent. Juhen en savait suffisamment sur ces différents points pour être à même de satisfaire aux conditions de l'examen; mais par exemple la ^é?o;726V/7> l'épouvanta. Son frère n'en connaissait pas les premières notions. Enfin, il suivrait un cours et, au besoin, prendrait quelques leçons particulières.
Quant ù la partie profesûonnclle, elle était toute choisie d'avance.
Puisqu'en dehors des connaissances générales, les candidats devaient être interrogés sur une matière spéciale, en rapport avec la carrière qu'ils avaient embrassée, il désignerait l'imprimerie.
— M. Gaspard! M. Gaspard ! s'écria Julien tout joyeux, quand il eut pris connaissance du programme; voyez!... Ce n'est pas aussi difficile qu'on le disait; l'examen écrit ne comporte qu'une dictée et qu'un problème... Sans doute, l'examen oral est plus compliqué; on peut être interrogé sur la géométrie et je ne l'ai jamais apprise ; mais, vous allez voir; je vais travailler sérieusement, avec Louis... Je vais suivre un cours, le soir; je prendrai des leçons... Tenez, regardez le progi-amme!
— Allons, travaille, travaille bien, mon cher Julien, lui répondit l'ancien concierge, en prenant la feuille des mains de son jeune ami, tout ce que je peux te dire c'est que j'aime mieux que ce soit toi que moi qui passe cet examen...
Et comme, ayant mis ses lunettes, il lisait au paragraphe de l'histoire : <( Renaissance — Réformes — Guerres de religion ».
— Ah ! mon pauvre enfant, répondit-il, qu'est-ce que je deviendrais s'il me fallait être interrogé sur la Renaissance et sur les Guerres de religion? ♦
— Dame 1 cela se comprend, Monsieur Gaspard, répondit Louis, ce n'est pas à votre âge qu'on passe des examens. Chaque chose a sou temps...
— Oh! Dieu, oui, mes chers amis !... Quand je pense que je suis arrivé au régiment sans savoir lire, ni écrire, et que c'est au service que j'ai appris le peu que je sais!... Allons, travaillez, intruisez-vousî... L'instruction est la véritable richesse de l'homme. . . Si j'en avais eu. moi, de l'instruction, je n'aurais pas été concierge...
Il s'arrêta soudain et reprit :
— Il est vrai que si je n'avais pas été concierge, je ne vous aurais pas connus et je m'estime trop heureux aujourd'hui, pour songer à me plaindre. . .
Avec la bonne volonté dont les deux frères se sentaient animés, ils se mirent dès le lendemain à l'ouvrage. Ils jichetèrent quelques nouveaux livres, établirent dans la chambre de Julien un petit bureau, avec la table qu'ils recouvraient d'un tapis et qu'ils poussaient contre la fenêtre, et travaillèrent ensemble les matières de l'examen.
Louis tit d'abord repasser à son frère son histoire, qu'il avait déjà lue
dans les meilleurs auteurs, Henri Martin et Miclielel. Ils apprirent aussi la géographie, noircirent des feuilles de papier pour faire des problèmes et s'initièrent aux premières notions de la géomélrie.
La saison d'ailleurs, était favorable à l'étude. Le soir, au clair rayon de leur lampe posée sur le coin de la table, les fenêtres bien closes, le poêle ronflant dans un coin de la pièce, la veillée était laborieuse et charmante. Les deux frères auraient toujours voulu préparer des examens, pour travailler toujours ainsi. .Minuit sonnait ; et souvent ils étaient encore à leur table, occupés à chercher la solution d'un problème. Aussi, quelle joie, lorsqu'on arrivait à la trouver ! . ..
De temps en temps, M. Barbier leur demandait, à Timprimerie :
— Eh bien, où en êtes-vous, mes amis ? La préparation de Julien avance-t-elle ?
— Oui, monsieur ; oui,! il n'y a plus que la géométrie... Oh! cette géométrie ; mais, c'est égal, nous en viendrons à bout...
— A la bonne heure ! . .. A la bonne heure !... travaillez !. . . De mon côté, je suis aussi très satisfait ; je m'occupe de vous; mes démarches aboutissent . . . Bon courage !
On conçoit qu'après quatre ou cinq mois d'un travail aussi soutenu, Julien fut prêt à subir les épreuves de l'examen. Un jour donc, pour se conformer aux prescriptions légales, il acheta une feuille de papier timbré, formula sa demande etl'envoya dans les délais voulus, à la Préfecture de la Seine, en ayant soin d'indiquer « l'arme dans laquelle il voulait servir ». Sur le conseil de M, Gaspard et de Louis lui-même, il choisit simplement l'infanterie. Puis, vers le commencement du mois de juillet, afin de pouvoir joindre aux pièces nécessaires son certificat d'aptitude physique, il se rendit au bureau de recrutement de la rue Saint-Dominique et se disposa à passer la visite médicale
Cette fameuse visite médicale l'effrayait plus que l'examen .
— Pourvu que je ne sois pas aussi réformé pour la vue ? pensaitil avec inquiétude.
Dans cette crainte, il se fit subira lui-même des épreuves, en essayant de lire d'un œil, de l'autre, des deux à la fois, de près, de loin, à l'envers même, enfin de toutes les façons. xMais ses appréhensions furent bient(jt dissipées. A peine le major se trouva-t-il en présence du jeune Dupont, qu'il déclara:
— Allons, va, mon ami, tu es bon pour le service; et il serait à
souhaiter que tes camarades fussent ù.lous les points de vue aussi bien
constitués que toi. .
Cette admission lui Ôta donc d'eml)lée une grave préoccupation. A présent, il ne lui restait plus qu'à attendre la lettre de convocation pour aller subir l'examen. Pendant les quelques semaines qui le séparèrent de l'épreuve, il repassa ses matières, sous la direction de Louis, qui le guidait comme un véritable professeur. Afin de le mettre en garde contre ces mille pièges que les examinateurs tendent aux candidats dans la composition d'orthographe, il lui fit étudier toutes les difficultés de la grammaire française, les règles sur les compléments, les participes, l'accord des adjectifs, les mots tout, quelque, le plus, le moms,
etc.. . etc. . .
Enfin, la date fatale arriva et, un mardi matin, Julien Dupont se rendit à la mairie du IV= arrondissement, pour y subir Texamen.
Ah ! quand il se vil dans la grande salle, avec les autres candidats, en présence de l'officier qui tenait en main le pli cacheté, reçu du Ministère, il éprouva une émotion violente. U essaya vite de la refouler, prêta une attention soutenue afin de bien entendre le texte de la dictée, la donnée du problème et réfléchit longtemps avant de prendre un parti. 11 fut certainement favorisé pour celte première partie des épreuves. La dictée réunissait un amas de difficultés sur les participes qu'il avait justement étudiés avec un soin particulier; et le problème roulait sur les règles d'intérêt simple qu'il connaissait à merveille.
Il n'eut pas tout d'abord la même chance à l'examen oral. — ou il se trouva certainement intimidé devant la commission composée d un lieutenant-colonel, d'un chef de bataillon, d'un inspecteur d'enseignement primaire, d'un capitaine et d'autres membres encore d'aspect severe, - et auquel avait tenu à assister son propre frère. L'officier lui posa justement, pour commencer, une question de géométrie à laquelle il ne répondit que d'une façon assez approximative ; mais pour Ihistoire. la geo-
arc.phic et le système métrique il reprit son sang-froid et mérita dos félicitations. Quant à la partie professionnelle, pour laquelle le maximum de points attribués est de quarante, il raconta d'une manière si remarquable l'orioine de l'imprimerie, les inventions et les découragements de Gutenberg,^son association avec Faust et Pierre Schelfer que sa réception fut assurée .
On peut se figurer la joie des deux frères, le malin où, après avoir
reçu de la Préfecture de la Seine la nouvelle de l'admission de 'Julien, ils allèrent annoncer cet heureux résultat à M. Barbier et au brave M. Gaspard.
— Tu es reçu? dit le prote, en voyant arriver son jeune margeur le visage réjoui.
— Oui, Monsieur, reçu!. . Voici l'avis de ma réception, fil Jidien en montrant sa lettre.
— Ah! Monsieur Barbier, dit à son tour Louis, je suis bien heureux ! . . .
— Et moi aussi, mon cher ami ; allons, toutes mes félicitations, tous mes compliments; eh bien, maintenant, le reste me regarde.
M. Gaspard, lui, en apprenant cette bonne nouvelle, traversa l'ateher et vint embrasser son jeune ami sur les deux joues. Il était même si ému, qu'il put à peine articuler une phrase et dit d'une voix chevrotante :
— Bien heureux... Je suis. . . bien heureux !... Ah ! mon bon Julien... tu avais assez travaillé ! . . .
Les camarades de l'atelier voulurent aussi joindre leurs félicitations à celles de M Gaspard et du contre maître. Ils acclamèrent Julien, lui tirent une sorte d'ovation et décidèrent de fêter son admission en lui offrant un dîner de gala. Le fait est que pour un garçon qui n'avait suivi d'autres cours que ceux de sa mairie, qui, par conséquent, avait pris sur ses heures de loisir le temps de sa préparation, ce résultat était un réel succès.
Cependant, au milieu de ces fêtes, de ces acclamations, les deux frères conservaient encore une préoccupation ; et lorsqu'ils se retrouvèrent encore réunis avec M. Gaspard dans leur logement delà rueServandoni, le premier moment de surexcitation passé, ils se demandèrent :
— Gomment M. Barbier va-t-il faire pour nous obtenir le montant de la prestation, poumons donner les quinze cents francs?
Aucun d'eux assurément ne soupçonnait le véritable moyen que le proie cherchait depuis longtemps à mettre en œuvre pour les exonérer de ce versement. Or, comme la réussite de ses démarches était toute subordonnée à la façon dont Julien aurait subi les épreuves de l'examen, il croyait sage de ne pas dévoiler ses intentions avant d'avoir appris la nouvelle de son admission. Mais une fois l'examen passé, M. Barbier reprit ses démarches. Il alla trouver de nouveau les hauts personnages avec
lesquels sa situation à l'imprimerie l'avait mis en rapport, leur représenta l'intérêt qu'offrait la position de ces deux frères, abandonnés à eux-mêmes, dès leur jeune âge, arrivés à leur situation présente par leur bonne conduite, leur travail, leur mérite personnel, et obtint ainsi l'assurance que de très sérieuses démarches seraient faites en leur faveur. En effet, vers les premiers jours d'octobre, à l'époque fixée pour le dépôt de la prestation, ils reçurent une lettre préfectorale les informant que, par délibération du Conseil, Julien Dupont était dispensé du versement de la somme de quinze cents francs, prescrit par l'art. 53 de la loi du 27 juillet 1872.
C'étaient le couronnement de ses efforts et la récompense de son travail.
Cette fois, la fête prit d'autres proportions. Non content d'avoir atteint ce magnifique résultat, M. Barbier voulut réunir les deux frères et M. Gaspard dans un grand dîner, qui fut donné chez lui, et dans lequel le digne contre-maître de l'imprimerie, après avoir reçu les remerciements qui lui étaient dus, proclama hautement, au milieu de sa chère famille, les qualités, le mérite de ses employés et l'estime qu'il avait pour eux.. .
Ce repas fut également un dîner d'adieu.
Julien partit vers les premiers jours de novembre, et, pour comble de bonheur, il eut la chance d'être envoyé à Beauvais, où son frère et ses amis pouvaient aller le voir fréquemment et d'où il lui était loisible de venir souvent à Paris.