‹ Le grand frèreChapitre 77 sur 84 · LA FIN COURONNE L ŒUVRE · texte numérisé non relu

LA FIN COURONNE L ŒUVRE

Quelques jours avant de quitter Fimprimerie et presque au lendemain de la réception de la lettre de la Préfecture de la Seine, Julien, sur l'avis de son contre maître, était monté avec Louis chez le chef du personnel, pour lui annoncer son départ prochain et lui demander s'il pouvait espérer reprendre son emploi au retour du service.

M. Jimet savait déjà, grâce sans doute à l'affectueux empressement de M. Barbier, le succès obtenu par Julien Dupont à l'examen du volontariat. Aussi, commença-t-il par lui adresser ses sincères félicitations et se montra-t-il prêta lui accorder tout ce qu'il désirait. Non seulement, il promit que Julien serait repris à l'imprimerie, à l'expiration de son engagement conditionnel ; mais il lui déclara qu'il ne devait avoir aucune inquiétude à ce sujet, la maison ayant grand intérêt à conserver ses bons employés et tenant à se montrer dans ce but très maternelle à leur égard.

On ne pouvait être plus bienveillant.

Cette promesse qui, du reste, avait été déjà faite à Louis par M. Barbier, l'aida à supporter, au début, le sacrifice de la séparation. Carmalgré l'aimable société de M. Gaspard, il éprouva vile un serrement de cœur à se trouver loin de son frère, à rentrer dans sa chambre vide, à

penser qu'il n'était plus là. Il avait beau chercher à se raisonner, se persuader ta lui-même que cet éloignement ne durerait pas longtemps, il le déplorait quand même. Par moment, il se sentait mélancolique et en quelque sorte dépaysé.

Ce sentiment était encore accru chez lui par la peur incessante que son frère ne s'attirât quelque punition, qu'il ne fut consigné ou bien envoyé par ses supérieurs à la salle de police.

Ces appréhensions furent vaines heureusement. Dès le premier mois, Julien se rompit à la vie du soldat, se montra laborieux, soumis, discipliné ; apprit avec ardeur sa théorie et obtint de fréquentes permissions. Il semblait même, la première fois qu'il vint à Paris, avec la carrure martiale que lui donnaient la capote et les épaulettes, avoir béné-

ficié largement des sévères conditions d'hygiène imposées par le service militaire.

C'était, au dire de M. Gasj)ard, un robuste troupier. Les camarades de l'atelier, auxquels il ne put manquer d'aller se présenter, trouvèrent aussi que l'uniforme l'habillait à merveille. M. Barbier plaisanta l'ampleur de ses joues, qui paraissaient plus rondes sous le cuir grossier de la jugulaire.

Cependant, comme le départ du jeune volontaire avait forcément enlevé à son frère un peu de sa gaieté habituelle, le prote prit le prétexte de la distraction pour inviter plus souvent Louis à venir dîner chez lui. En général, ces invitations s'adressaient aussi à M. Gaspard. Quelquefois pourtant, il arrivait que Louis était seul engagé.

M. Barbier, dont la famille offrait le doux spectacle de l'union la plus étroite, habitait dans le Marais le second étage d'un de ces somptueux hôtels, aujourd'hui morcelés, dédaignés, livrés à l'industrie, et qui, sous les vulgaires exigences de l'invasion commerciale, conservent encore leur physionomie grandiose.

Son logement était celui d'un homme de goût, amateur du vieux style et en même temps soucieux des conditions d'hygiène que doit réunir l'ajjpartement du père de famille. Bien qu'il fut assez éloigné du centre de ses occupations, il l'avait choisi à cause de l'immense avantage que présentaient à ses yeux ces pièces anciennes, aux plafonds élevés, aux murs correctement blanchis, et oii par les insupportables chaleurs de l'été parisien, il pouvait, ainsi que sa famille, respirer librement, prendre ses aises.

Pour un prix relativement modeste, il avait découvert dans ce quartier un appartement spacieux, composé d'une vaste salle à manger, de trois chambres et d'un grand salon. Cette habitation lui permettait de recevoir ses amis et d'organiser au besoin d'assez nombreuses réunions.

Louis Dupont ne tarda pas à prendre goût à ces soirées bourgeoises. Elles avaient pour lui l'attrait de la nouveauté et le mérite de le mettre en rapport avec des personnes bien élevées, tout autres assurément que les camarades de l'atelier, dont la société finissait par être monotone. Dans ces réunions oii régnait toujours la plus grande simplicité, on jouait aux jeux de société ; quelquefois on faisait une partie de Bog^ ou plus souvent encore une partie de dominos. A ce jeu-là M. Gaspard était passé maître. Malheureusement, sa vue s'affaibhssait et il ne déchiffrait

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