‹ Le grand frèreChapitre 78 sur 84 · LA FIN COURONNE L'ŒUVRI · texte numérisé non relu

LA FIN COURONNE L'ŒUVRI

plus qu'avec difficulté le nombre des points noirs marqués sur l'os du domino.

Les deux jeunes filles de M. Barbier étant d'excellenles musiciennes, Louis essaya, sur le conseil de leur père, d'apprendre le solfège à ses moments perdus. Secondé par son intelligence et sa mémoire, il fit des progrès rapides. Celte étude ne fut pour lui qu'un jeu ; et comme il avait une fort jolie voix de ténor, dès qu'il connut la musique, il apprit des romances qu'il chantait en se faisant accompagner par .AI"' Hélène ou M"^ Claire, sa sœur cadette. Alors, les soirées devinrent plus charmantes que jamais. Dès neuf heures, les trois jeunes gens se mettaient au piano, tandis que du fond de la pièce, assis sur le canapé antique à ramages rouges et verts, M. Gaspard, M. Barbier et sa femme se laissaient bercer doucement par la mélodie tendre, à l'audition de ces romances anciennes qui les reportaient au temps de leur jeunesse.

Avec quelle fraîcheur, quelle rêverie touchante, Louis détaillait Les quatre âcjes du cœur !... Quand arrivait le tour de cette romance, M. Gaspard, qui croyait voir revivre son passé, n'y tenait ])lus. Il quittait sa place, s'avançait vers le piano et de sa voie émue, chevrotante, chantait avec Louis :

C'est l'amour qui dore De reflets joyeux Tout cœur jeune encore, Tout cœur jeune ou vieux !..

Ainsi, grâce à l'aménité, à la douceur de son caractère, à la courtoisie de ses manières, l'ancien petit paysan de Saint-Arnould, l'ancien palefrenier de Rouen, avait fini non seulement par avoir accès dans la famille de son contre maître, mais par y être aimé, choyé et fêté. M"' Bari)ier le considérait comme le fils aîné de sa famille. M. Barbier l'appelait son grand enfant.

Le brave M. Gaspard, très flatté lui-même d'être admis dans l'intimité de son chef, devenu peu à peu son ami, voyait avec un plaisir indicible le jeune imprimeur conquérir une place de plus en plus large dans l'affection du prote. Il essaya de pénétrer les intentions de ce dernier et ne tarda pas à comprendre que M. Barbier aimait trop Louis pour ne pas couronner l'œuvre qu'il avait entreprise en s'intéressant à lui ; en un mot, pour ne pas assurer son bonheur.

M'" Hélène se trouvait être alors dans sa vingtième année. Louis allait

alteindre sa vingt-cinquième. Oiiel meilleur gendre M. Barbier pou- \ait-il d(^sirer? Assurément Louis ne possédait pas grand'chose en dehors des quelques économies lentement amassées et placées à la Caisse d'épargne; mais il avait ce qui vaut mieux encore que l'argent, l'intelligence, l'amour du travail, une moralité irréprochable et un excellent cœur.

Et puis, ne remplissait-il pas déjà, à l'imprimerie, les fonctions de pointeur, position superbe pour son âge, qui lui rapportait de deux mille quatre cents à trois mille francs par an? Là ne s'arrêtaient pas ses chances d'avenir. Savait-on même si, le voyant aussi sérieux, aussi laborieux, aussi entendu dans sa partie, M. Barbier ne le désignerait pas pour son successeur, lorsqu'il prendrait sa retraite?

C'était là sans doute les réflexions bien naturelles auxquelles M. Gaspard se livrait, en voyant parfois ^L et iM""" Barbier arrêter complaisamment leurs regards sur Louis pendant qu'accompagné par M'"' Claire, il chantait avec Hélène le duo de Mireille.

Tout d'ailleurs révélait chez eux ces heureuses dispositions: l'empressement qu'ils mettaient à attirer Louis ; leur affabilité à son égard, et, s'il faut tout dire, la joie secrète et rayonnante que causait déjà à M"^ Hélène la présence de ce beau jeune homme.

Cependant, personne ne s'était encore avisé de faire la moindre ouverture à cet égard. Si M. Barbier s'entretenait de ce projet avec sa femme, c'était bien à linsu de M. Gaspard ; et celui-ci, de son côté, se gardait bien d'en parler à Louis, de peur de faire naître chez son jeune ami des désirs qui, ensuite, pourraient ne pas se réaliser. Car oser demander en mariage la fille de son contre-maître c'était, pour un ouvrier de la condition de Louis Dupont, non seulement faire preuve d'ambition, mais peut-être même tenter une démarche bien téméraire. Il est vrai que jusqu'alors, Louis n'avait jamais donné à entendre qu'il se sentît de linclination pour M"' Hélène et qu'il ne parlait jamais d'elle à M. Gaspard.

Un soir pourtant qu'ils se trouvaient réunis au coin du feu, dans leur logement de la rue Servandoni, parlant de Julien, des exigences du service militaire, de la peine qu'il devait éprouver à monter la garde, parles nuits d'hiver, les deux amis établirent une comparaison entre cette rude vie militaire et le charme de leur paisible existence, hisensiblement, ils en arrivèrent à s'entretenir des soirées de M. Barbier, des

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LA FIN COURONNE L'ŒUVRE heures si agréables qu'on y passait à faire de la musique, et d'une chose à l'autre, le bon vieux père Gaspard fut amené à dire :

- Ilein, tout de même, mon brave Louis, tu en aurais un aimable beau-père, avec M. Barbier?...

M Gaspard n'avait probablement pas bien rénéchi u cequ il venait de dire -car du coup, il dévoilait toute sa pensée. Cette réOexion parut à Louis si extraordinaire qu'il se sentit tout intimidé et répondit sans

trop savoir ce qu'il disait :

Mais certainement.., Monsieur Gaspard... Certainement. Lt Ion peut dire que celui qui aura le bonheur d'épouser l'une ou l'autre de ses filles... M'"= Hélène par exemple... aura aussi une jeune femme .. bien .. bien char... bien charmante...

M. Gaspard eut sans doute à ce moment un embarras dansla gorge ; car il toussa fortement.

— Hum!... Hum!... fit-il...

Et afin d'avoir le temps d'examiner tout à son aise la physionomie de son jeune interlocuteur, sans trop paraître y faire attention, d sortit sa tabatière et huma déhcieusement une longue prise.. .

-Ah' oui' . reprit M. Rodolphe en se frottant le nez à petits coups et en secouant d'un coup d'ongle le devant de sa veste, pour en chasser les traces de tabac, ce sera, en effet, une charmante jeune femme que M^ Hélène... Il est vrai, ajouta-t-il, que celui à qui son père la destine, réunit, de son côté, des quahtés fort précieuses... A ces mots, Louis se redressa et demanda vivement : — Comment?. .. On. . . on va la marier ?. . .

Dame ! mon cher ami, il me semble qu'elle commence à être en âge.. . Elle vient d'avoir vingt ans. . . j. • i

C'est vrai. ., C'est vrai ! répondit Louis en essayant de dissimuler le trouble que ces paroles lui causaient.

-Ah' ..et sa sœur, aussi, est charmante!... Et puis sérieuse, ménagère... Voilà... voilà des jeunes filles qui rendront leurs maris heu-

reux

Xprès celte nouvelle phrase, qui lui parut sufl.sammeut mcend.a.re. M. Gaspard se lut. Il oljserva la physionomie do Louis. Son jeune ami semblait songeur... .

Là se bornèrent les rétlexions qui furent échangées, ce son'-la ^ul celte question délicate. M . Gaspard n'en avail pas laissé trop entendre, et

cependant il en avait dit assez pour arriver à lire dans le cœur du jeune homme. Selon lui, il était ÔAident que Louis trouvait M"° H«lène fort à son goût. Il avait deviné ce sentiment à Tembarras de ses réponses, à l'empressement avec lequel il semblait se préoccuper du prochain mariage de la jeune fille. Ainsi, il savait maintenant à quoi s'en tenir à cet égard et il estimait que, dans cette circonstance, son intermédiaire pouvait ne pas être de trop.

Quel bonheur eut été le sien si, par une diplomatie habile, il avait pu, en s'inlei'posant d'un façon adroite, conclure ce mariage ! Quelle excellente manière c'eût été de remercier Louis, de lui prouver qu'il l'atfectionnait vraiment comme un fils!... Le brave père Gaspard ne s'en vantait pas; mais tandis qu'avant de se mettre au lit, le soir même de ce premier entretien, il circulait de long en large dans sa petite chambre, en se frottant les mains j il devait bien certainement y songer et chercher un moyen d'arriver à ce résultat...

Tout d'abord, son attente fut un peu déçue. Jusqu'à la fin de l'hiver, M. Barbier réunit encore à plusieurs reprises quelques personnes de sa connaissance, et rien n'indiquait qu'il prétendît voir jamais en Louis autre chose qu'un garçon aimable, sérieux, qui était et resterait toujours l'ami (le la maison.

On se trouvait alors au mois de mars ; le moment allait venir oîi, avec les belles soirées, le prote renoncerait probablement à ses charmantes réunions et M. Gaspard n'avait pas encore trouvé le moyen de faire avec le prote la moindre allusion au projet qu'il caressait.

.Alais un jour, au sortir de l'atelier, à un moment certes où le vieillard était loin de s'alleiidre à une gracieuseté pareille, M. Barbier prit à part M. Rodolphe et lui dit :

— Gaspard, si vous n'êtes pas retenu ailleurs, nous irons déjeuner ensemble au restaurant.

— Mon Dieu ! je ne suis pris nulle part, AL Barbier; seulement, je ne voudrais pas vous occasionner le moindre dérangement.

— Du tout, du tout ; prévenez donc Louis que vous ne déjeunerez pas avec lui... Nous avons à causer.

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