AUGUSTIN
Lettres de peu de confidence quoi qu’il paraisse | Meaulnes ne me disait ni pourquoi il était resté si longtemps silencieux, ni ce qu’il comptait faire maintenant. J’eus l’impression qu’il rompait avec moi, parce que son aventure était finie, comme il rompait avec son passé. J’eus beau lui écrire, en effet, je ne reçus plus de réponse. Un mot de félicitations seulement, lorsque j'obtins mon Brevet Simple. En septembre je sus par un camarade d’école qu’il était venu en
vacances chez sa mère à La Ferté-d’Angillon. Mais nous dûmes, cette année-là, invités par mon oncle Florentin du Vieux- Nançay, passer chez Jui les vacances. Et Meaulnes repartit pour Paris sans que j’eusse pu le voir.
À la rentrée, exactement vers la fin de novembre, tandis que je m'étais remis, avec une morne ardeur, à préparer le Brevet Supérieur, dans l’espoir d’être nommé instituteur l’année suivante, sans passer par l'Ecole Normale de Bourges, je reçus la dernière des trois lettres que j’aie jamais reçues d’Augustin :
«Je passe encore sous cette fenêtre, écrivait-il. J'attends encore, sans le moindre espoir, par folie. A la fin de ces froids dimanches d’automne, au moment où il va faire nuit, je ne puis me décider à rentrer, à fermer les volets de ma chambre, sans être retourné là-bas, dans la rue gelée.
» Je suis comme cette folle de Sainte-Agathe qui sottait à chaque minute sur le pas de la porte et regardait, la main sur les yeux, du côté de La Gare, pour voir si son fils qui était mort ne venait pas.
» Assis sur le banc, grelottant, misérable, je me plais à imaginer que quelqu'un va me prendre doucement par le bras. Je me retournerais. Ce serait elle. « Je me »suis un peu attardée», dirait-elle simplement. Et toute peine et toute démence s’évanouissent. Nous entrons dans notre maison. Ses fourrures sont toutes glacées, sa voilette mouillée; elle apporte avec elle le goût de brume du dehors ; et tandis qu’elle s’approche