LE G R' AN D NPA URI ENS
Je ne voulais pour rien au monde laisser passer celleci; et, cette fois, je parlai — trop vite, car je regrettai amèrement, plus tard, de n’avoir pas attendu ses aveux.
Je prononçai donc ma phrase, qui était préparée pour Pinstant d’avant, mais qui n’allait plus maintenant. Je dis, sans un geste, à peine en soulevant un peu la tête:
— Et si je venais t’annoncer que tout espoir n’est pas perdu ?...
Il me regarda, puis, détournant brusquement les yeux, rougit comme je n'ai jamais vu quel qu'un rougir: une montée de sang qui devait lui cogner à grands coups dans les tempes..
— Que veux-tu dire? demanda-t-il enfin, à peine distinctement.
Alors, tout d’un trait, je racontai ce que je savais, ce que j'avais fait, et comment, la face des choses ayant tourné, il semblait presque que ce fût Yvonne de Galais qui m’envoyât vers lui.
Il était maintenant affreusement pâle.
Durant tout ce récit, qu’il écoutait en silence, la tête un peu rentrée, dans l’attitude de quelqu'un qu’on a sutpris et qui ne sait comment se défendre, se cacher ou s’enfuir, il ne m’interrompit, je me rappelle, qu’une seule fois. Je lui racontais, en passant, que toutes les Sablonnières avaient été démolies et que le Domaine d’autrefois n’existait plus:
— Ah! dit-il, tu vois. (comme s’il eût guetté une occasion de justifier sa conduite et le désespoir où il avait sombré) tu vois: il n’y a plus rien.
CARPAENPD M FE AU L.N E S
Pour terminer, persuadé qu’enfin l’assurance de tant de facilité emporterait le reste de sa peine, je lui racontai qu’une partie de campagne était organisée par mon oncle Florentin, que Mlle de Galais devait y venir à cheval et que lui-même était invité. Mais il paraissait complètement désemparé et continuait à ne rien répondre.
— Il faut tout de suite décommander ton voyage, dis-je avec impatience. Allons avertir ta mère...
Et comme nous descendions tous les deux:
— Cette partie de campagne ?.. me demanda-t-il avec hésitation. Alors, vraiment il faut que j’y aille ?..
— Mais voyons, répliquai-je, cela ne se demande pas.
Il avait l’air de quelqu’un qu’on pousse par les épaules.
En bas, Augustin avertit Mme Meaulnes que je déjeunerais ävec eux, dinerais, coucherais là et que, le lendemain, lui-même louerait une bicyclette et me suivrait au Vieux-Nançay.
— Ah! très bien, fit-elle en hochant la tête, comme si ces nouvelles eussent confirmé toutes ses prévisions.
Je m'assis dans la petite salle à manger, sous les calendriers illustrés, les poignards ornementés et les outres soudanaises qu’un frère de M. Meaulnes, ancien soldat d’infanterie de marine, avait rapportés de ses lointains voyages.
Augustin me laissa là un instant, avant le repas, et, dans la chambre voisine, où sa mère avait préparé ses bagages, je l’entendis qui lui disait, en baissant un peu la voix, de ne pas défaire sa malle, car son voyage pouvait être seulement retardé.