‹ Le grand Meaulnes (volume 2)Chapitre 98 sur 106 · CR EN EN MID EME ES EA UP LUN ES · texte numérisé non relu

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permit de retrouver le Domaine perdu, pour la revoir, seulement la revoir. Mais je suis fatigué. J'ai faim. Moi aussi je me suis hâté de changer de costume, avant le théâtre, et je n’ai pas dîné... Agité, inquiet pourtant, je reste longtemps assis sur le bord de mon lit, avant de me coucher, en proie à un vague remords. Pourquoi ?

Je note encore ceci: elles n’ont pas voulu ni que je les reconduise, ni me dire où elles demeuraient. Mais je les ai suivies aussi longtemps que j'ai pu. Je sais qu’elles habitent une petite rue qui tourne aux environs de Notre-Dame. Mais à quel numéro ?.. Jai deviné qu’elles étaient couturières ou modistes.

En se cachant de sa sœur, Valentine m’a donné rendez-vous pour jeudi, à quatre heures, devant le même théâtre où nous sommes allés.

— Si je n'étais pas là demain, a-t-elle dit, revenez vendredi à la même heure, puis samedi, et ainsi de suite, tous les jours.

Jeudi 18 février. — Je suis parti pour l’attendre dans le grand vent qui charrie de la pluie. On se disait à chaque instant: Il va finir par pleuvoir.

Je marche dans la demi-obscurité des rues, un poids sur le cœur. Il tombe une goutte d’eau. Je crains qu’il ne pleuve: une averse peut l’empêcher de venir. Mais le vent se reprend à souffler et la pluie ne tombe pas cette fois encore. Là-haut dans la grise après-midi du ciel — tantôt grise et tantôt éclatante — un grand

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nuage a dû céder au vent. Et je suis ici terré dans un attente misérable. oc Devant le théâtre. — Au bout d’un quart d'heure. je suis certain qu’elle ne viendra pas. Du quai où je suis, je surveille au loin, sur le pont par lequel-elle… aurait dû venir, le défilé des gens qui passent. J’accompagne du regard toutes les jeunes femmes en deuil que je vois venir et je me sens presque de la reconnaissance pour celles qui, le plus longtemps, le plus près de moi, lui ont ressemblé et m’ont fait espérer...

Une heure d’attente. — Je suis las. À la tombée de la nuit, un gardien de la paix traine au poste voisin un voyou qui lui jette d’une voix étouffée toutes les. injures, toutes les ordures qu’il sait. L'agent est furieux, pâle, muet. Dès le couloir il commence à cogner, puis il referme sur eux la porte pour battre le misérable tout à l'aise. Il me vient cette pensée affreuse que j'ai renoncé au paradis et que je suis en train de piétiner aux portes de l’enfer.

De guerre lasse, je quitte l'endroit et je gagne cette rue étroite et basse, entre la Seine et Notre-Dame, où je connais à peu près la place de leur maison. Tout seul, je vais et viens. De temps à autre une bonne ou une ménagère sort sous la petite pluie pour faire avant la nuit ses emplettes. Il n’y à rien ici, pour moi, et je m'en vais. Je repasse, dans la pluie claire qui retarde la nuit, sur la place où nous devions nous attendre.

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