‹ Le grand menteur [microforme]Chapitre 5 sur 21 · ET · texte numérisé non relu

ET

Faut-il dénoncer ?

J'ai assisté l’autre jour à une discussion qui m'a singulièrement édifié sur la mentalité de certains individus réputés bons citoyens.

Voici le cas.

Un monsieur qui a bonne santé, est assez instruit, n’a pas de famille, et qui, par conséquent, pouïrait facilement gagner sa vie, s’avise tout à coup de vendre de la boisson sans licence. Il attire ..ez lui des jeunes gens qui passent leurs nuits à jouer aux cartes, à boire, et à perdre leur argent. Un père de famille qui veut sauver ses deux fils dénonce le vendeur sans licence au Revenu.

X approuve en tout point ce père de famille.

Il prétend qu’il a rendu un grand service à 2: société en le dénonçant au Revenu.

Z, lui, soutient une opinion tout à fait opposée. Pour lui ce père de famille n’est qu'un informer, un lâche, un hypocrite, un jaloux, qui a manqué à la charité en ruinant son prochain, etc., etc.

Peut-on raisonner plus bêtement ? Et je vous avoue, la honte à la figure, que Z trouvait des approbateurs autour de lui.

Non, pas de pitié pour le vendeur sans licence! Ce vendeur, dont vous prenez la défense, n'est qu’un voleur. Il vole le gouvernement et la ville en ne payant pas de licence ; il vole l’acheteur en lui vendant des liqueurs frelatées ; il

vole le pain de la femme et des enfants de l’ivro-

gne qu’il fait boire.

Ce vendeur sans licence, avez de la sympathie, n’est

de ses drogues maudites.

meurtriers puisqu'il fait pe avant de lui enlever la vie co lectuelle, c'est-à-dire la raiso

relle, en souillant son âme d’une faute grave.

Donc, sus au vendeur sans licence, voleur, assa*sin, empoisonneur.

Il est le pire des rdre à sa victime, rporelle, la vie intel.

n, et la vie surnatu-

Erreurs à Corriger

— Il faut bien Jean.

— Oui ; si les autres font bien mal.

—On va se moquer de moi, dit Baptiste, si

je refuse de Prendre un coup quand on m'en offre.

—Bonne ou mauvaise, toujours critiquée, ter l’approbation ?

piliers de buvettes ?

faire comme les autres, dit

;* non, s'ils font

moqueront b'en davantage, tout perdu : santé, biens,

quand vous aurez bonheur domestique.

pour lequel vous

qu’un assassin, un meurtrier. Il empoisonne ses clients à l’aide

Va-t-il tenir sa promesse

Un monsieur qui ne prendra pas un coup, demain, ler janvier 1911, c’est XX, qui est à l'emploi de M. B., le riche importateur de la rue No2. Du moins, il l’a juré avec énergie au jour de l’an dernier.

XX est un homme d’a peu près cinquante ans. Habile ouvrier, il a de l'ouvrage à l’année, XX n’a qu’un fils qui gagne un assez bon salaire dans une manufacture de Québec.

Le père et le fils, sans être des ivrognes, aiment à prendre un coup. Comme on dit vulgairement chez nous, ils ne crachent pas dedans.

Or donc, le ler janvier 1910, XX et son fils, qui avaient fait à frais communs une ample provision de boisson afin de bien passer les fêtes, commencèrent à boire dès six heures du matin. Trois ou quatre heures plus tard, les deux hommes, pompettes, turbulents même, sortaient pour aller faire chez les parents et les amis les visites accoutumées.

La boisson rend fou. Tout le monde sait ça. Sur la rue, pour une vétille, le père engendra chicane à son fils. Celui-ci, qui avait l’humeur violente, donna à l’auteur de ses jours un coup de poing qui l’envoya rouler dans la neige et lui mit l’œil gauche au beurre noir. Le père, très vigoureux, se releva plus vite qu’on peut J’'crire, et administra à son peu respectueux rejeton, une tuloche qui lui fit enfler le

UE

nez et noircir les deux yeux. La querelle pourtant assez courte avait été agrémentée de gros mots qui attirèrent les badauds. Bref, le père et le fils tombèrent aux mains de la police qui, sans cérémonie, les conduisit au poste dans l’ignoble voiture de patrouille.

XX père et fils sont très fiers de leurs personnes. (C'était la première fois qu'ils avaient maille à partir avec la police. Vous pouvez croire que leur aventure les humilia profondément tous deux.

Pendant les dix ou douze jours qui suivirent cette aventure les ouvriers qui rencontraient XX se disaient entre eux :—Tiens, regarde XX qui s’est fait noircir un œil par son fils, le jour de l’an au matin.

De son côté, XX fils, lorsqu'il rencontrait les ouvriers, les entendait chuchoter :—Tiens, regarde le fils XX qui a eu les yeux noircis par son père, le jour de l'an au matin.

Vous avouerez que ces rencontres n'étaient Pas agréables pour le père ni pour le fils.

L'aventure du 1er janvier 1910 a cependant eu un excellent effet sur XX père. Dans les douze mois qui viennent de s’écouler il n’a pas pris un verre de boisson.

Passera-t-il le 1er janvier 1911 sans se déranger ?

Je le crois ; à condition toutefois qu’il ne ren-

contre pas un imbécile Pour lui offrir le verre de l’amitié.

as sit

mu: DT: me

Et voilà comment un coup de poing administré par un fils le jour de l'an au matin a guéri un père de sa passion pour la boisson.

Je serais presque tenté de dire : heureux coup de poing !

Aveu intéressant

Il y a eu à Ottawa dans le cours de janvier deux élections : une élection politique et une élection municipale.

Les hôteliers d'Ottawa ne sont pas du tout contents de ces deux élections.

Savez-vous pourquoi ?

La loi d'Ontario, comme celle de Québec d’ailleurs, veut que les buvettes soient fermées le jour d’une élection politique ou municipale.

Inde irae.

Un des buvetiers d'Ottawa a fait des confidences à un journaliste. Les deux élections de janvier, a-t-il dit, ont fait perdre aux hôteliers une somme de 810,000. Les 65 licences de la ville d'Ottawa rapportent une moyenne de 85,000 par jour.

Les 65 bars ou buvettes en question sont ouvertes un peu plus de 300 jours par année.

Disons 300 jours, pour faire un compte rond.

Multipliez 85,000 par 300, et vous saurez ce qui se dépense dans les buvettes de la capitale, chaque année.

Les yeux qui s'ouvrent

{Il y a de cela près de cinquante ans, quatre auberges florissaient au milieu d'une population de mille âmes à peine. Pourtant les voya- 8eurs s’obstinaient à ne jamais aller jusque là. C'étaient les résidents qui Y portaient leur argent. Le pasteur étant mort, il fut remplacé Par un prêtre dont la science et l’éloquence n'avaient rien d’extraordinaire, mais c'était un saint. Une lumière brillante guidait son activité : c'était sa foi, son amour des âmes.

« Il eut vite constaté le mal que les débits de boisson faisaient à son peuple. C’est dire que de ce moment, dans son cœur de prêtre, leur sort était décidé : ils devaient disparaître.

{On fit d’abord des difficultés. Il est si agréable de prendre un petit coup, et il n’y avait Pas C abus. Il fallait faire l'assaut de ce premier retranchement de la passion. Avec un peu de temps, il fit comprendre que ces petits Coups, c'était le paiement des rentes, des taxes Pour les chemins, pour les écoles, etc. qui y passait. L'intérêt était en jeu, cette forteresse de l'ivrognerie fut assez facilement démolie.

€ Une autre plus formidable se dressait encore. Elle semblait Téposer sur le roc de la charité. En effet, enlever une licence, les enlever toutes, c'était ruiner des familles ! Pensez donc, les

femmes et les enfants jetés brutalement dans la rue. L’objection était spécieuse,

Heurter

de front l'opinion publique c'était âtre vaincu : il fallait éclairer les esprits.

« Des hommes généreux, muets jusque là, partageaient les idées du nouveau curé. Avec leur concours, il entreprit une campagne d'’éducation.

« Tous les dimanches, en chaire, il ouvrit son cœur à ses paroissiens, gémit sur la dureté des temps, plaignit les pauvres, pleura avec les femmes et les enfants indigents. Il chercha avec eux la cause du mal. On l’écouta avec intérêt.

« Le pasteur prêcha ensuite sur l’économie.

Discrètement, il aborda la question de la boisson. C'était un peu général, on ne s’alarma pas trop.

« En d‘hors, au sein des familles, on commenta les paroles du curé ; les amis de la cause approuvèrent, renchérirent même sur ce qui avait été dit, préparant ainsi les voies de la tempérance.

« Le moment favorable était arrivé. Le pasteur dénonça les buvettes en chaire, les accusant d’être responsables de la misère publique. Seuls leurs propriétaires étaient riches, seuls ils menaient un grand train de vie, leurs enfants à eux étaient richement vêtus, chaudement couchés, et grassement entretenus, pendant qu’un grand nombre de mères, avec leurs petits enfants, grelottaient à la maison, manquant du nécessaire.

de Lot SE QE de hé id fées

« C'était dur, mais la vérité éclairait si brillamment ce tableau qu'on le reconnut vrai.

« Le bien public le demandait : les buvetiers reprirent leur ancien métier. Ils ne moururent pas de faim, et dès ce moment bon nombre de femmes et d'enfants commencèrent à vivre.

€ Quand commencera-t-on à comprendre partout que, en cessant de vendre sa liqueur de feu, le buvetier n’est pas condamné à mourir, mais à travailler comme tout le monde.

« La société le demande, l'honneur des familles et l’avenir de notre race l'exigent, il faut que l’empoisonnement public cesse et c'est le peuple qui doit le faire disparattre ».

Quand cela finira-t-il ?

J’ai rencontré tantôt BBB qui m’a dit : Quand cesserez-vous de parler de l’alcool ?

BBB a des lettres. Il a dû entendre parler de Alphonse Karr, le grand écrivain français. On demandait un jour à Alphonse Karr de signer une pétition en faveur de l'abolition de la peine de mort.

Karr répondit : Que MM. les assassins cessent d’abord de tuer et nous abolirons ensuite la peine de mort.

J'emprunte la réponse de Karr : Que l'alcool cesse d’assassiner et les corps et les âmes de mes concitoyens, et je cesserai de parler de lui. Ma proposition vous plait-elle, M. BBB?

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Un calcul difficile

L'honorable juge L., lors de son dernier voyage en Europe il y a déjà une dizaine d'années, assista à une scène assez cocasse,

Il était sur une des places publiques de Lyon lorsqu'il aperçut un individu absorbé par une occupation assez singulic re.

Il prenait, avec un pied de roi, qu'il avait sorti de sa poche, les dimensions de la porte d’une buvette. De temps en temps il se frappait le front, puis restait un moment comme plongé dans la méditation d’un problème difficile à résoudre. Evidemment, il n’urrivait pas à un résultat satisfaisant dans ses calculs puisque, en proie à une contrariété visible, il recommenait presque aussitôt son travail.

Ce drôle d’individu prenait peut-être pour la douzième ou treizième fois les mesures de la porte. Une centaine de badauds s'étaient rassemblés autour de lui.

Le juge canadien s’approcha lui aussi, voulant être témoin du dénouement de cette étrange affaire.

Tout-à-coup, le maniaque, se frappant le front une dernière fois, continua à haute voix le raisonnement qui l’avait tant absorbé.

—C'est pourtant vrai: J'avais de l’argent, il est passé par là: j'avais un bon ménage, il est passé par là ; j’avais des maisons elles sont passées par là. Et cependant cette porte n’a

pas huit pied, de hauteur et quatre pieds de largeur ! Tout ce que j'avais, bien-être, honneur, famille, tout est passé par là et a été englouti ! Moi seul je ne puis plus Y passer pour achever de m'y détruire aussi... Je n'ai plus d'argent, voilà pourquoi on me met dehors !...

N'est-ce pas que l’alcoolique lyonnais n’était Pas aussi fou qu'il en avait l'air ? Combien juste était son raisonnement.

Que d'ouvriers canadiens pourraient adresser la même apostrophe aux portes de nos buvettes !

Ce qu'il produit

De plus en plus, et avec juste raison, ceux qui se préoccupent de l'avenir de la race s'inquiètent des ravages que produit l'absorption sans cesse grandissante de l’alcool en France. Un calcul suffira à le démontrer :

Sur 100 détenus pour assassinat, on trouve 33 alcooliques.

Sur 100 détenus pour incendie, on trouve 587 alcooliques.

Sur 100 détenus pour coups et blessures, on trouve 90 alcooliques.

Sur 100 détenus pour mendicité et vagabondage, on trouve 70 alcooliques.

Sur 500 détenus de toutes sortes, 323 alcooliques, soit donc 64 pour cent, ou près des deux tiers.

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