‹ Le Grand Orient de FranceChapitre 3 sur 17 · TRAQUENARD MAC · texte numérisé non relu

TRAQUENARD MAC

La mort de M. Bidegain

On trouvera plus loin le récit dramatique de la mort au Caire de Bidegain : violente discussion, plaie pénétrante sous le sein gauche, cadavre se balançant au balcon, rues tortueuses et vautours affamés, c'est à faire dresser les cheveux sur la tête... ou hausser les épaules.

C'est la petite feuille à laquelle collaboraient Vadecard et Bidegain qui a reçu la nouvelle et fournit ces détails terrifiants, près desquels paraissent pâles et exsangues la rubrique des faits divers et les drames en feuilleton du rez-de-chaussée.

(( Les bonnes feuilles nationalistes vont enfourcher ce dada, se sont dit les petits Machiavels de la Veuve, elles vont trouver là la preuve irréfutable du crime maçonnique : nous ressusciterons Bidegain dans trois jours, quand nos adversaires seront bien englués dans le sang qu'aura seule répandu leur imagination, et l'affaire Syveton, qui devient terriblement gênante, croulera dans le ridicule. »

Tout beau, messeigneursl nous ne sommes pas des étourneaux.

Il est bien certain que l'assassinat de Bidegain, en ce moment, dessillerait bien des yeux. Il est incontestable que ces représailles maçonniques, exercées à cette heure tragique, constitueraient la plus suggestive leçon de choses que puisse souhaiter l'opposition française.

Qui oserait encore nier le crime maçonnique, après ce nouveau témoignage de la Mort?

Mais nous devinons aussi qu'aucune feuille parisienne sérieuse n'a voulu se faire l'éditeur de cette information sensationnelle, et nous voyons qu'il a fallu aller chercher la petite feuille où élucubre F.'. Vadecard pour trouver le véhicule de ce télégramme d'outre-Méditerranée.

Et, précisément, parce que cette disparition mystérieuse frapperait d'un nouveau et formidable coup la Maçonnerie, nous n'y croyons pas.

L'assassinat de Bidegain serait une trop lourde faute à la charge de la secte.

Nous restons sceptiques, considérant avec intérêt les machinations de la Veuve aux abois.

Albert Monniot.

Il est inutile de vous dire, n'est-ce pas, que le Temps publia l'article du Journal de Seineet Oise.

J'étais déjà trop blasé sur ce genre de facéties pour me donner la peine de m'en émouvoir.

Une information venue d'Egypte démentit, le 21 décembre, mon assassinat au Caire.

Ce pauvre Maréchaux en fut pour ses frais d'imagination, mais il bénéficia, pour son journal, d'une réclame considérable. C'est le dernier service que je lui rendrai, probablement.

Le 31 décembre, une petite note ainsi conçue était publiée dans tous les journaux :

Les 38 jours de Bidegain

Les gendarmes recherchent Bidegain !

Ce n'est pas, comme on pourrait le croire, pour l'affaire des fiches du Grand-Orient que la maréchaussée est mobilisée.

Bidegain est simplement recherché parce qu'il n'a pas répondu à la convocation à lui adressée comme réserviste attaché aux service auxiliaires de la classe

{Figaro.)

Gela était, si possible, plus bête encore que le reste, car j'ai toujours été parfaitement en règle vis-à-vis de l'autorité militaire.

Enfin, le 16 janvier, le Matin publiait, comme extrait de rHiimaniié, un entrefilet annonçant qu'un franc-maçon m'ayant rencontré boulevard de la Gare m'avait administré une paire de gifles. Gliose tout à fait bizarre, F Humanité n'avait nullement publié l'article que le Matin disait lui avoir emprunté. Après en avoir communiqué les épreuves à son confrère, riiiimanité, pour des raisons restées inconnues, avait sans doute cru bon, au moment de la mise en page, de le supprimer. Néanmoins je sollicitai, de la LiJjre Parole^ l'insertion de la lettre suivante qui parut dans son numéro du 17 janvier :

Monsieur le Directeur,

Un obscur reporter — payé par le.... socialiste Jaurès, avec l'argent des Juifs qui entretiennent V Humanité — conte, ce matin, en style de concierge, à ses lecteurs crédules, qu'un franc-maçon m'aurait administré une paire de gifles.

En ce qui concerne les événements actuels, j'ai gardé le silence parce que cela m'a plu et — malgré les objurgations de la presse stipendiée — je le garderai tant que cela me plaira, mais je ne veux pas accepter qu'une partie du public — si faible soitelle, comme c'est le cas — puisse, un instant, supposer qu'un franc-maçon m'a manqué de respect. Cela n'est encore arrivé à aucune personne vivante et ce n'est certainement pas un des eunuques de la rue Cadet qui, le premier, lèvera la main sur moi.

Les francs-maçons — tout le monde le sait — forment une espèce animale trop lâche pour se permettre d'attaquer en face ses ennemis.

Cependant, si un crétin des Loges ou un des lecteurs de V Humanité formait le projet de m'insulter, je l'avertis loyalement que je le mettrais aussitôt dans l'impossibilité physique de faire, le lendemain, à l'adipeux Jaurès ou à ce pauvre Lafferre, le récit de sa rencontre avec moi. C'est dire que mes anciens Frères feront bien de prendre, en toutes circonstances, les précautions nécessaires pour éviter à leur arrière-train le contact de la semelle de mes bottes.

En terminant, je ne puis m'empécher de m'étonner que le Grand-Orient de France soit assez imprudent

pour me faire attaquer dans ses journaux. Quos vult perdere Jupiter dementat prlus.

Veuillez agréer, monsieur le Directeur, l'assurance de ma considération très distinguée.

Jean Bidegain.

Les bons FF.*, ayant été avisés par ce poulet que j'élais à Paris, se sont abstenus, depuis ce temps, de se livrer à leurs coutumières plaisanteries. Ce simple avertissement suffit.

Je ne veux pas vous fatiguer en relatant d'innombrables erreurs de détail commises par des reporters, sous l'inspiration probable de certains membres du Conseil de l'Ordre. Ce serait trop long et trop fastidieux.

Cependant, j'ai gardé pour la fm, le plus formidable et le plus imbécile des mensonges du Grand-Orient. Ce mensonge constitue, d'ailleurs, une diffamation des plus caractérisées, c'est à propos de l'enquête sur l'assassinat de M. Syveton que ce qui suit fut publié par le Journal le 26 décembre 1904 :

Les révélations imprévues faites par M"^^ Syveton au juge d'instruction sont de nature à affoler davantage encore l'opinion, qui, de plus en plus, se passionne pour le mystérieux drame de l'avenue de Neuilly.

Il paraît qu'au cours de son instruction, M. Bou-

card aurait eu connaissance d'un fait de même nature : on est venu lui raconter l'histoire suivante :

M. Syveton se serait trouvé être en relations, plus que cordiales, avec une jeune femme de l'entourage de M. Bidegain, le secrétaire du Grand-Orient, qui livra les fiches de délation. Il aurait appris, par cette personne, l'existence des dites fiches, et, d'accord avec plusieurs de ses amis politiques, aurait résolu de les acheter.

Connaissant la situation modeste de Bidegain, il lui aurait fait faire des ouvertures, et aurait réussi à obtenir les documents convoités, moyennant le versement d'une importante somme.

Cependant, les amis de M. Syveton auraient cherché des fonds. Vainement, ils se seraient adressés à la veuve d'un richissime industriel qui, déjà, dans le but de servir a la bonne cause », avait versé des sommes importantes à la caisse de la Patrie Française. Et, devant ce refus, trois des notabilités du parti nationaliste se cotisèrent pour faire la somme de 200,000 fr. L'une d'elles aurait versé 80,000 fr.

Or, ces 200,000 fr. remis à M. Syveton, il ne les aurait employés qu'en partie à l'usage pour lequel ils étaient destinés. Il se serait contenté de remettre 50,000 fr. — d'aucuns disent 75,000 fr. — à M. Bidegain, — et aurait gardé le reste !

Et c'est devant les réclamations de l'ex-secrôtaire du Grand-Orient, menaçant de tout révéler, que M. Syveton s'est donné la mort...

Ce qui semblerait corroborer cette version, c'est que, paraît-il, M. Syveton aurait reçu, la veilïe ou le matin de l'événement tragique, une lettre qu'il aurait déchirée violemment — et cette lettre aurait émané de M. Bidegain.

Il est à remarquer aussi que, — comme le Journal

Fa raconté — M. Syveton était allé visiter, ces temps derniers, un gymnase où l'on traite la neurasthénie. Il avait l'intention de s'y faire inscrire comme abonné. Or, ce gymnase est situé rue Lepic, à deux pas de la rue d'Orchampt, où habitait, alors, M. Bidegain. 11 n'y a sans doute là qu'une coïncidence ; mais elle est curieuse. Car, dans le cas où la version que nous donnons viendrait à prendre corps, ce fait prouverait que M. Syveton, qui habitait à Neuilly, et pouvait choisir un autre établissement près de son domicile, avait des habitudes à Montmartre.

... Telle est l'histoire que l'on chuchote depuis quelques jours. Nous la relatons simplement, à titre documentaire. Car il ne semble pas que la lumière doive de sitôt éclairer ce drame, qui a si fortement ému l'opinion, et qui, — avec ses péripéties multiples — semble être plutôt du domaine du romanfeuilleton que de celui de la réalité.

Et quel coup de théâtre si Bidegain qui, — de l'aveu d'un de ses amis — n'a pas quitté Paris, où il habiterait sous un faux nom, sur la rive gauche, surgissait tout à coup, comme le deus ex machina de la tragédie antique, pour expliquer son rôle en cette ténébreuse affaire !... C'est improbable, mais ce n'est pas impossible. Les événements qui viennent de se dérouler montrent qu'on peut s'attendre à toutes les surprises — si formidables et si déconcertantes soient-elles.

Le 29 décembre on lisait ceci clans le Matin :

Depuis quelques jours, voici q'une nouvelle version des causes qui déterminèrent M. Syveton à se donner la mort vient s'ajouter à celles que nous connaissions déjà.

Le député du deuxième arrondissement, dit-on, aurait été chargé par M. Guyot de Villeneuve et par diverses autres personnalités de la Patrie Française de négocier avec Bidegaln l'achat des fiches du Grand-Orient. M. Syveton, ajoute-t-on, connaissait Bidegain depuis longtemps. Il avait fait la connaissance du secrétaire du Grand-Orient par l'intermédiaire de la belle-sœur de celui-ci, M"® D..., avec laquelle il était en relations intimes ; c^est elle qui aurait entamé les premières négociations. Mais, toujours d'après les on-dit, M. Syveton n'aurait versé à l'employé de M. Vadecard, ainsi qu'à la négociatrice, qu'une faible partie des sommes qui leur avaient été promises — sommés qui, cependant, avaient été mises à sa disposition dans ce but, et dont il se serait approprié la différence. Furieux d'être ainsi frustrés, Bidegain et sa belle-sœur auraient écrit lettres sur lettres à l'ancien trésorier de la Patrie française, sans pouvoir obtenir de réponse. C'est alors que, dans une dernière lettre, ils auraient menacé M. Svveton, s'ils n'obtenaient une satisfaction immédiate, de tout révéler. La peur de ce scandale aurait déterminé le député au suicide.

Ce canard, qui fit le tour de la presse biocarde, avec une remarquable agilité, avait été publié pour la première fois, plusieurs jours auparavant, par le Radical, journal essentiellement maçonnique.

Je vous avoue que ces... révélations me stupéfièrent. En effet, je ifai vu M. Syveton que quatre fois, je ne lui ai jamais écrit et ma

belle-sœur, M'^' M. D... qui s'occupait fort peu de politique, n'avait appris l'existence du député du 2" arrondissement que le jour de sa mort.

Je ne pouvais m'expliquer l'origine de ces extraordinaires racontars, mais le Temps se chargea de m'éclairer en faisant interviewer le docteur Blatin.

Blatin est ancien député du Puy-de-Dôme, ancien maire de Glermont-Ferrand, ancien professeur à la Faculté de médecine de la même ville, marchand de préservatifs, de bicyclettes, d'instruments de chirurgie, de montres, de vêtements pour enfants, de biberons (i), membre du Conseil de l'Ordre et grand-commandeur du Grand-Collège des Rites.

« Nous avons interrogé le D"" Blatin, écrivait « le reporter du Temps, au sujet des rapports « que M. Syveton avait eus avec M. Bidegain « au sujet de la livraison des ftches publiées <( par M. Guyot de Villeneuve.

« Dès avant le premier discours de M. Guyot, « de Villeneuve sur la « délation dans l'ar- « mée », nous dit-il, on éprouvait au Grandce Orient de vagues inquiétudes au sujet de la « sécurité des archives.

(1) Cet individu a ses magasins 70, rue Rochecliouart. Avis aux amateurs. {Réclame gratuite.)

« // nous était revenu notamment que la (( belle-sœur de Bidegain, AP^^ D..., qui ha- « hite dans un passage de la rue Duperré, en- « tretenait des relations intimes avec AI. Sy- « veton. »

Par ces paroles imprudentes, le marchand de pommades qui préside le Grand-Collège des Rites et qui a déjà eu maille à partir avec la justice française, avouait que les diffamations aussi lâches que stupides dont ma parente eut à souffrir avaient pris naissance au Grand - Orient même. C'est donc le Conseil de l'Ordre qui s'en fit le propagateur dans ses journaux. Quel élait son but en se livrant à cette iornoble besogne? Je l'ignore, mais le fait est acquis.

Ma belle-sœur avant fait insérer dans la presse indépendante une note annonçant son intention de poursuivre pour diffamation les journaux qui avaient annoncé au public ses prétendues relations avec M. Syveton, il ne fut plus question, dès ce moment, de cette singulière histoire. (1)

Vous pouvez apprécier à sa juste mesure,

(Ij Le mariage de cette jeune fille fut annoncé, le 21 février par le Petit Journal. C'est cet événement domestique qui a empêché, jusqu'à ce jour, que les poursuites en question ne soient entreprises.

d'après ce qui précède, l'étrange moralilé des hommes qui dirigent la Maçonnerie française. Ils n'hésitent pas, si telle est leur fantaisie, à insulter, à salir à diffamer une jeune fdle sans défense.

Comparez ce fait à l'altitude des délateurs qui, en immense majorité, ont refusé de se battre avec les officiers qu'ils avaient espionnés et vous aurez déjà une suffisante notion de la conscience maçonnique, de l'état d'âme qui détermine les actes des politiciens radicaux et jaurésistes. La psychologie de ces gens est certainement curieuse, mais son étude ne révèle rien de beau ni rien de propre.

Leurs Polémiques

Le Conseil de l'Ordre a pour valets de plume un certain nombre d'individus inconnus ou fâcheusement connus, qui écoulent leur copie dans V Action, V Humanité, le Radical ou la Petite République. L'Action se fait davantage remarquer par la véhémence de son anticléricalisme, sans doute parce que M. Henry Bérenger, son directeur, était, il n'y a pas très longtemps, un fervenlissime catholique. Lafferre écrit — si j'ose ainsi parler — dans cette feuille confidentielle. Le Radical ne compte plus. Le programme de VHumanité, personne ne l'ignore, est celui des Juifs qui la commanditent. Quant à la Petite République, elle a pour rédacteur en chef Gérault-Richard.

C'est ça qui, dans la presse, constitue la

vieille garde du Grand-Orient de France.

En province, un grand nombre de journaux cmboitenl le pas derrière ces leaders éminenls. La Dépêche de Toulouse, par exemple, et le Petit Méridional ont l'œil constamment fixé sur ces « Lumières » qui ne sont même pas toujours du 3^ appartement.

Que voulez-vous?. . . Dans nos petites villes, il y a disette de grands hommes et, après une journée monotone, on devient capable, à Garpentras, de prendre Laurent Tailhade pour un successeur de Juvénal.

Je me suis fort diverti à la lecture des articles qui me furent consacrés par les divers « organes » du parti « républicain radical, radicalsocialiste et socialiste (1) », lisez : du parti maçonnique.

Lesdiles feuilles possèdent des polémistes d'une rare distinction et d'une subtilité d'esprit à nulle autre pareille. Entre autres, M. Gariel, directeur du Petit Méridional, m'a cherché, relativement à l'authenticité des fiches, une querelle singulière. Je suis incapable de lui répondre sur tous les points, car j'avoue n'avoir

(1) C'est l'étiquette authentique de celte marcbandise.

rien compris à la première partie de son article. M. Gariel termine ainsi :

Dans son interview par la Libre Parole^ l'honnête et loyal Bidegain a dit :

« — C'est moi encore qui ai fait les lettres et la formule du questionnaire. Mais à peine eus-je fait tout cela que j'eus des scrupules. Les lettres que j'avais rédigées, je refusai de les signer, elles le furent par un membre du Conseil de l'Ordre, le nommé Fontainas.

<( Ceci peut être vérifié sur les copies de lettres. A mesure qu'on étendait le système de l'espionnage, mon horreur grandissait pour cette besogne. »

C'est là ce que dit Bidegain.

Voici la vérité : un Maçon m'a montré aujourd'hui même l'original d'une lettre signée de Bidegain, c/«iée du 26 septembre 1904 et demandant des renseignements sur des fonctionnaires.

Ceci juge cela.

D'autre part, Y Humanilé publiait, le 26 janvier 1905, l'article suivant :

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