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AUX PETITS OISEAUX

Le décret relatif à l'ouverture de la chasse vient d'être publié dans le département de la Seine. Une innovation : on interdit la destruction des petits oiseaux dont la taille est inférieure au merle. En revanche, on autorise le meurtre de l'ortolan, du becfigue et de l'alouette-lulu. S'il vient des ortolans ou seulement une alouette-lulu dans les pétunias de mon balcon, je ne les manquerai pas. Quant au funeste pierrot qui détruit mes pois-fleurs, il faut que je lui tire ma révérence, sous peine d'être appréhendé au collet par le garde champêtre, qui fait sa ronde sur les toits. Qu'on se réjouisse au Couvent des Oiseaux.

J'en étais là de mes réflexions quand une pensée surgit tout à coup. Et le midi? Et la Provence ? Et mes amis du Var? C'est une révolution chez eux. Heureusement je connais quelqu'un qui émarge aux fonds secrets. La chance voulut qu'il me rendit visite par hasard pour me demander ce que je pensais de la politique. Je le questionnai tout aussitôt sur les

petits oiseaux de la Provence, et me voilà rassuré ! Il est interdit de tuer les grassets et les mûriers de Paris, mais pour toutes les petites bêtes emplumées de la vallée du Rhône, ainsi que de l'Estérel, on peut s'en donner à cœur-joie. Ainsi le veut la protection, bien entendue, des petits oiseaux. J'en- félicite les chasseurs provençaux.

On a fait mille contes sur les chasses du Midi provençal. Je les ai vues, je les ai pratiquées. Ce n'est pas du tout ce que l'on croit. Il y a du gibier authentique en Provence, du lièvre, du lapin, du perdreau, et la caille, sans parler des sangliers et de laTarasque. J'ai vu un jour une perdrix sur un tas de pierres. J'en ai entendu chanter deux. Seulement, que voulez-vous, c'est du gibier du Nord. Et, passé Avignon, le patriotisme du chasseur s'exerce aux dépens d'une moindre volaille.

Entre le rouge-gorge et lou Provençao, c'est une lutte à mort. En passant dans les villages du Var, vous verrez à toutes les portes de rutilantes grappes des bestioles plumeuses qui attendent les bons soins de la ménagère. Il faut bien le dire, la ménagère en tire un excellent parti. Mais, si mon palais est flatté, mes yeux d'hommes du Nord ne sont pas moins blessés de ce spectacle. Le rouge-gorge est l'ami de nos fermiers qui, en Vendée, l'appellent bousique. Il couche dans les trous des murailles. J'en ai vu rêver, pendant des heures tout en boule sur des fagots, sur des brouettes, à la porte des maisons. Et, dès que vient février, la petite chose s'émoustille. lisse les plumes défrisées par l'autan, et de petits coups de queue saccadés expriment ce qui lui monte au cœur. Alors, dans \e silence du matin, longtemps avant que les troupes d'émigrants ne nous reviennent pour les

nids, éclate une petite chanson finement perlée qui égrène des trilles amoureux. C'est l'invitation à la valse à l'adresse des petites bousiques qui auraient besoin d'aimer. Et, si vous regardez, vous verrez un bec démesuré qui s'ouvre pour la joie de la chanson, une gorge de pourpre, qui palpite et se pâme dans un délire d'amour.

De cette menue chose vibrante, le Provençal fait d'excellents pâtés. Seulement, il ne connaîtra jamais mon heureuse bousique de Vendée. On voit une plume grise qui se dérobe dans le fourré, les chasseurs s'élancent, la fusillade éclate : c'est tout un autre point de vue.

D'ailleurs notre méridional est impartial. Il tue tout. Connaissez-vous le fouti-fouli, c'est la bergeronnette qui, de son perpétuel battement de queue, semble dire je m'en... moque. Elle ne s'en moque pas longtemps dans le Midi.

Et la bergeronnette, en attendant l'aurore,

Aux premiers buissons verts commence à se poser.

Ainsi chantait Alfred de Musset qui, ayant étudié les mœurs des oiseaux au café de la Régence, ignorait que les bergeronnettes ne perchent pas. En Provence, il ne les aurait vues que dans son assiette, et n'en aurait pas su davantage.

Que dirai-je du Pimparin, chanteur exquis, fin gibier, du Minge-Menu, du Pétavaque, ami des génisses, dans l'ombre de qui il attend pour déjeuner la chose qu'indique son nom. Il faut entendre le chasseur raconter sa journée et conclure : « Nous vîmes quelques bécasses de buisson. » C'est des roitelets qu'il s'agit. Je n'ose pas parler de l'hirondelle, notre amie, dont, dans sa fureur avicide, l'Arlésien fait un

régal de choix. Si je n'en ai pas tué, j'en ai mangé. C'est le contraire qui m'est arrivé pour les chauve-souris. Entraînés par l'ardeur de la chasse, nous nous mîmes quatre, un jour, pour en tuer une en Camargue. Mais c'était uniquement parce que nos carniers étaient vides. Nous ne la mangeâmes pas.

Le triomphe de la tactique méridionale, c'est le poste à feu. Une cahute sous terre, couverte de branchages, percée d'une meurtrière en face d'un arbre isolé, entouré d'appelants. C'est une terrible mitraillade où vient succomber, avec la grive qui passe, tout ce qui vole et tout ce qui chante sous l'implacable ciel bleu. L'homme du Nord, incapable de comprendre les joies du Midi, trouverait odieux de s'embusquer -derrière une muraille avec dix cages et Irois chiens pour canarder un pinson. Le Provençal, ami de ses aises, tout en lisant son journal et dégustant son absinthe, se prépare un merveilleux dîner.

D'ailleurs, on ne chasse pas que la petite plume au-dessous d'Avignon. Un gros gibier, la caille de passage, a de terribles comptes à rendre aux plaines de Provence. Partout des appelants aveuglés, qui, dans les champs et jusque sur le toit des mas, font accourir, d'une traîtrise inconsciente, de malheureuses victimes. J'ai vu des filets qui recouvraient d'un coup toute une pièce de luzerne. Et l'on m'a fait chasser des cailles que l'on sortait d'un grand sac et qu'on jetait en l'air. J'en atteste un sénateur qui fut ministre un jour, comme le roitelet, regardé sous. un certain angle, devient bécasse de buisson.

J'ai fait jusqu'à trois chasses dans le Midi : la caille de Marignane, le lapin de Roquefavour, et la chauvesouris de la Camargue. Dans toutes ces rencontres, je jouai le rôle le plus ridicule du monde. Tandis que

nous faisons des livres pour railler les chasses du Midi, les méridionaux subtils se moquent agréablement de nous. Je vous dirai seulement aujourd'hui la caille de Marignane.

Marignane est un joli village du canton des Martigues, près de l'étang de Berre. On y voit les restes du château du marquis de Marignane, dont la fille Emilie épousa Honoré Riquetti de Mirabeau. Une magnifique chambre toute d'or et de peintures est encore dans un état passable de conservation. On dit que c'est» là que se passa la première nuit de noces du futur orateur de la Constituante. En allant faire campagne pour Camille Pelletan, je m'étais fait des amis dans ce coin de soleil.

L'un d'eux, qui vit encore, j'espère bien, s'appelait Dupin, dit le Terrible. Ce Terrible, homme excellent qui cachait sa douceur au plus épais d'une barbe enflammée, avait un gendre armurier à Marseille, homme de sport. Nous causons fusil, et me voilà invité avenir chasser dans la caillère vaste étendue d'herbages piquée de poteaux au sommet desquels, dans une petite cage, une caille aveugle invite ses camarades à une périlleuse causerie.

— Combien faut-il de cartouches? demandai-je.

— Trois cents, fit l'homme du Midi, d'un ton tranquille.

Au jour dit, j'arrive de Paris avec mes trois cents cartouches et mon chien.

Dès le petit jour, nous sommes en route. On cause le long du chemin.

— Ainsi, je vais tirer mes trois cents cartouches.

— Je ne dis pas cela, fit l'autre, mais nous tuerions cent cailles que je n'en serais pas surpris.

Nous étions douze. Je me mis à calculer combien cela m'en ferait pour ma part.

Survint un autre chasseur.

— Le vent n'est pas bon... Enfin, une cinquantaine, ce n'est pas beaucoup.

Assez déconfit, je recommençai mon calcul.

— Qui sait, fit une autre voix, nous en trouverons, peut-être...

Il fallait voir ma figure.

Nous arrivions à la porte de la caillère. Pendant qu'on ouvrait la barrière, un cri : « Tirez! Tirez l Tirez donc! » C'est à moi qu'on s'adresse. J'ai mon fusil en main, je regarde partout, je ne vois rien. Tout le monde me crie de tirer. J'écarquille les yeux. Vains efforts. Dix coups de fusil éclatent en même temps. Sur le fil de fer du télégraphe une hirondelle était perchée. Vous devinez son destin.

Enfin la chasse commence... Au 'bout de quatre heures, je n'avais pas vu un papillon.

Tout à coup, à l'entrée d'un bosquet, une table merveilleusement servie. Tous les fruits du Midi, la plus belle eau des fontaines, de la glace, du gibier enfin... mais cuit... Il faudrait toute une chronique pour dire cette étonnante lippée.

* Le dessert finissait. On allumait les cigares. Un coup de fusil. Je me retourne. Une assiette lancée par un chasseur, volait en éclat au-dessus de ma tête. Une autre suivit, puis une bouteille, puis un verre, puis dix. Tout ce qui se trouvait sur la table y passa. Je n'ai pas souvenir d'une aussi belle pétarade.

Etendu sur l'herbe, au frais, je jouissais du ciel bleu. Quand il ne resta plus rien, on vint me dire qu'on se remettait en chasse. Mais je me trouvais bien. Je déclarai que je ne bougeais plus. Voilà mes gens partis, puis revenus au bout d'un quart d'heure. Us ont trouvé une caille. Il faut que je la tue. Je vais à l'endroit

indiqué. Mon chien tombe à l'arrêt, et, le coup parti, va chercher la bête. Ce fut un triomphe, un délire, une fête de tout le jour.

Le lendemain, les journaux de Marseille annorfçaie.nt que j'avais fait un massacre de cailles, et célébraient hyperboliquement mon adresse. Il en était de moi comme de M. Casimir-Périer, dans les beaux temps de l'Elysée : seulement, pour devenir Œil de- Faucon, M. Casimir-Périer avait dû se faire élire président de la République. Moi, il m'avait suffi d'aller dans le Midi.

Mais je n'ai pas fini mon histoire.

Deux ans après, l'armurier de Marseille, le gendre

de Terrible, m'apprit confidentiellement que la caille

de Marignane, dont j'étais si fier, était un appelant,

^aveugle qu'on avait ôté de sa cage pour m'empêcher

de rentrer bredouille.

Midi ! Midi ! voilà de tes coups !

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