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LE LAPIN ET LA CHAUVE-SOURIS

J'ai essayé de détruire, dans la mesure de mes moyens, les absurdes légendes qui courent sur les chasseurs de Provence. L'abondance du gibier de passage ne peut pas être niée. De la palombe et de la grive au fouti-fouti, c'est toute une volière. Le rougegorge n'émigre pas : il a tort. La caille voyageuse s'arrête aux environs de l'étang de Berre avant de franchir la Méditerranée d'un vol éperdu. C'est laque

l'attend le Terrible de Marignane. Seulement ce n'est pas ce jour-là qu'il me promène dans sa cailtère. Voilà la ruse du Midi. Quand l'homme du Nord est là, le Provençal tire des assiettes. L'autre n'a pas le dote tourné qu'il massacre tout. Les deux chasses que je fis en Provence, après l'aventure de Marignane, achevèrent de fixer ma conviction sur ce point.

J'avais donné à mon ami Vaussan certain chien d'une race rare. Vaussan était propriétaire du café du Commerce sur la Cannebière, et chaque fois que je passais à Marseille, je retrouvais mon chien quêtant les morceaux de sucre sous les tables'du café. J'en faisais des plaisanteries d'homme du Nord, prétendant que la bête était incapable de chasser autre chose. Vaussan s'impatienta un jour et m'offrit une chasse à sa propriété des Mille.

La bastide se trouvait aux environs d'Aix, en un site dénudé. Une terre brûlée, un grand éclat de lumière : voilà le pays. Au débotté, je dis un mot de la chasse du lendemain. Il n'était plus du tout question de mon chien. 11 s'agissait de bien autre chose. Une chasse au chien courant! une meute! Les bois (W Roquefavour fourmillaient de lapins. « Mon cher, vous aurez une journée grandiose », telle fut la conclusion du discours du propriétaire des Mille. Qui ne se serait laissé tenter ? J'en oubliai les prouesses promises du pointer du café de la Cannebière.

Le lendemain avant l'aube, nous nous mettons en route. Au petit jour, nous sommes à Roquefavour, au pied de l'aqueduc. Le ciel s'éclaire d'une douce lumière nacrée. Un ruban de route poudreuse, une eau qui chante, des collines boisées qui s'éveillent avec un petit bruit de feuilles pressées de s'offrir aux premiers rayons du jour. Montant au ciel, les arches

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prodigieuses, reliant les montagnes, fermaient l'horizon ! Assis sur un roc, je regardais, j'écoutais, j'attendais sans savoir quoi. Je le sus bientôt.

D'une proche colline dévale un ouragan. Il fond sur nous et bientôt la route nous montre, dans un nuage de poussière, dix chasseurs résolus, suivis de vingt chiens gaillards. C'était un beau spectacle. Dix hommes, bien découplés, guêtres jusqu'à mi-cuisse, bardés de cuir, ceinturés de rouge, avec des fusils partout, et la plume d'aigle très fière sur un chapeau menaçant. Gais d'ailleurs et riants , et criant aux chiens qui n'y prennent pas garde. La meute est bizarre. Il y a des griffons grands et petits, des bassets, d'étranges métis. Mais ce qui attire le regard, c'est le charnigue, un lévrier jaune des Baléares avec de rares poils longs, incohérents, comme d'une brosse hors d'usage. Le charnigue est dominateur. Là où il est, il n'y en a que pour lui. Nous en avions six, d'étrange figure. Je n'en pouvais détacher mon regard. L'un d'eux surtout m'inquiétait, avec une jambe de bois faite d'un roseau dont il se servait d'une habileté singulière. Vaussan m'expliqua que ces chiens n'avaient pas leur pareil, et que la jambe de bois notamment aurait fait surgir une nichée de lapins d'une pierre de taille. Déjà je m'amusais bien.

Trois quarts d'heure d'ascension et nous sommes eu plein bois. De jeunes pousses de chêne qui viennent à la ceinture. De grandes éclaircies qui favorisent le tir. Il n'y a pas de meilleur terrain. Devant nous, derrière nous, de tous côtés, des collines dominantes. Ce sera plaisir tout à l'heure d'entendre aboyer la meute sur les hauteurs. Et, de fait, voilà l'invalide à la jambe de bois qui donne immédiatement de la voix. Toute la meute accourt, toutes les voix répon-

dent et le peloton s'élance. L'écho répond de partout. On dirait l'endroit choisi pour cela. (Test un beau vacarme : mais court, car, soudainement, les chiens se taisent. Un défaut. On essaie de reprendre la piste. On va, on vient, on quête, on jure. Rien.'

A recommencer. On recommence. Nouveau lancé. Cette fois, c'est la bonne. Au bout de cinq minutes, les chiens sont dispersés de nouveau, quêtant de-ci de-là, aboyant sans conviction. Qu'est-ce qu'il y a donc ? Peut-être qu'il n'y a rien.

Les chasseurs sont partout. Ils remplissent le boîs, cassant les branches, s'appelant, criant, encourageant les chiens de mille vociférations furieuses. L'un d'eux, passant, me crie : « L'attaque est chaude ! » Le fait est - qu'il font un grand bruit. Toutes les ceintures rouges sont lancées dans le fourré. De tous côtés, je n'aperçois que chapeaux à plumes d'aigle. Tout à l'heure ils étaient dix, maintenant ils sont cent. Les chiens, plus modestes, risquent un jappement discret, et passent affairés. Le charnigue à la jambe de bois se multiplie. On ne voit que lui. On n'entend que lui aussi, car, en signe de confiance dans l'avenir, il ne cesse de donner de la voix. On m'avait bien dit que ce ji'était pas un chien ordinaire. Quel malheur qu'il n'y ait pas de lapin!

Car, au bout de deux heures du plus beau tapage, nous n'avons encore rien vu. Pour tout dire, j'ai entendu distinctement chanter deux perdrix que*je crois naturelles. Mais c'est le poil que nous chassons. Les chiens commencent à faiblir, et les chasseurs sont las de crier : « Il faut appuyer les chiens », dit quelqu'un. « C'est cela appuyons, les chiens », répète la troupe en chœur, et tout le monde repart de plus bel entrain. Je m'assis mélancoliquement sur la bruyère. Je

songeais à certaine croisée du Calvaire où j'allais, dans ma prime jeunesse, attendre le lièvre vendéen en compagnie d'un vieux chasseur à face de brique encadrée d'un collier de barbe blanche et constellée de deux anneaux d'or. La petite meute se rapprochait. On distinguait la voix du chien de tête. Et tout à coup, sur la roule boueuse, hors de portée, apparaissait la bête arrivant à fond de train. Comme le cœur me battait...

J'en étais là, quand la fusillade éclate au-dessus de ma tète. Je me lève d'un sursaut. Me voilà comme le brave Crillon à Arques. Que va-t-on penser de moi? J'accours : Qu'y a-t-il. Rien. Je n'avais pas fini, que les fusils de nouveau partent en l'air. C'est la manière d'appuyer les chiens. Il n'y a pas à nier que cela les fait aboyer terriblement. Pour attirer les lapins, c'est une autre affaire. Pendant deux heures encore, ce ne fut qu'une mitraillade, chiens, chasseurs et fusils rivalisant de tapage, et l'écho répercutant le vacarme en un tonnerre roulant.

A bout de forces, il fallut s'arrêter. En une masure de forestier un repas de prince était servi. La bouillabaisse de cette journée survit dans toutes les mémoires. Jusqu'au soir, on banqueta. Paisiblement, à l'ombre, la meute rêvait d'invraisemblable gibier sous 1b surveillance du grand charnigue rôtissant insolemment sa jambe de bois au soleil.

Tout chauds de la fête gastronomique, pour regagner nos foyers, nous traversions en débandade la voie ferrée. Un train était en vue. Machinalement je regarde, et qu'est-ce que je vois? A cinquante mètres devant la locomotive un lapin, un vrai, dévalant en boule droit sur nous. Stupeur énorme ; un cri aussitôt réprimé. Ce que toute une meute hurlante, conduite

par la jambe de bois, n'avait pu faire en un jour, une simple locomotive, sans y songer, instantanément, l'accomplissait sous nos yeux. L'animal, affolé, arrive à fond de train, nous voit et, n'ayant d'autre ressource, gravit le talus devant nous. Pétarade générale. Le lapin a le ventre en l'air, qu'on tire toujours. Victoire ! Le train passe, tous les voyageurs aux fenêtres. Cris de triomphe, mouchoirs agités, Chapeaux en l'air ! Tout cela passa comme un éclair et, pendant une seconde, nous eûmes la sensation que nous étions Dieux.

Vous pouvez tuer sangliers, loups ou renards dans le Nord sans jamais connaître eet enivrement.

Deux mots pour finir sur la chauve-souris de la Camargue. Une interminable journée dans les herbes sous un ciel de feu. Masque de mousseline et gants de feutre contre les gros moustiques qui sont la spécialité de l'endroit. Mais les vêtements eux-mêmes ne sont pas une protection suffisante. Au bout d'une heure on est d'une belle couleur de tomate, et tout mamelonné de gros boutons saignants. Il y aurait du gibier qu'on ne le tuerait pas. Heureusement nous ne vîmes rien. Gibier à moustiques, nous-mêmes, nous rentrâmes exaspérés, et nous nous mîmes à quatre pour massacrer une pauvre chauve-souris qui s'était aventurée dehors avant l'heure. J'aurais tué un scarabée ou un mouton. Il fallait tuer quelque chose. On ne donne pas un fusil à un homme pour le faire manger par mille bêtes, sans qu'il ait la ressource de se venger sur une créature vivante.

En tout cas, la chauve-souris de la Camargue demeure le gibier le plus authentique de mes chasses de Provence. Car, plus tard, lorsque je connus la provenance de la caille de Marignane, je me suis

demandé si le lapin de Roquefavour ne descendait pas tout simplement du train, et n'avait pas sous la queue un petit timbre bleu : « Halles centrales. — Paris ». Je n'en crois rien, sans doute. Cependant, ce dont je suis le plus sûr, c'est de la chauvesouris.

Et, encore le surlendemain à Marseille, avant de me quitter, chacun de mes compagnons me prit à part et discrètement me dit : « Vous savez, elle est tombée à mon coup de fusil. »

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