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SURPRISE DE CHASSE

Il y a bien longtemps. C'était avant la guerre. Par une claire journée d'octobre, armé d'un bon fusil, précédé d'un bon chien quêteur, je fouillais les coteaux du Lay, joli ileuve du Bocage vendéen, qui va se jeter dans la mer en face de l'ile de Ré.

Des bois, des ronces, des genêts, des ajoncs, sur des pentes rocheuses dominant les lentes sinuosités de l'eau qui, de moulin en moulin, serpente dans les aunes entre deux bandes de prairies mouillées. Partout des haies coupent la verdure, assombrie de grands chênes. Tantôt un paysage fermé de roches abruptes, sans bruit, sans vie, comme perdu. Tantôt le beuglement du bétail, le pas régulier des mulets chargés de farine, le claquement des fouets, l'assourdissant coin-coin des troupes de canards, le bruit monotone du moulin. Parfois, dans un encadrement de

rouille dorée, des champs de vignes rougissantes, piquées de loin en loin d'un petit pêcher chenu dont le fruit tardif est singulièrement apprécié du chasseur.

Un tumulte de grives, la surprise du lièvre ou du lapin, une caille attardée, une compagnie de perdrix rouges s'envolant bruyamment Tune après l'autre, pour se disperser dans les ronces ou les grands choux fourragers : c'est la chasse du pays. On relève péniblement le gibier : mais, si on le rencontre à bon vent, isolé, il part à- bout portant : c'est l'affaire de manœuvres infinies. Aller, venir, monter, descendre, battre les buissons, se déchirer aux ronces, s'embarrasser dans les sarments dépourvus d'échalas, se mouiller dans les choux qui montent à mi-corps et dont les vastes feuilles gardent précieusement l'eau du ciel à tout approchant, s'empêtrer dans les terres grasses qui mettent aux pieds une lourde botle d'argile, telles sont les joies du chasseur dans cette heureuse contrée. C'est tout autre chose que de s'embusquer derrière une chêne, comme on fait en Seine-et-Oise, pour tirer à six pas un chevreuil aux écoutes, ou un petit lapin assis sur son derrière.

J'avais bien travaillé tout le jour, suivi de Robuchon, mon porte-carnier, et je rentrais assez las. Il ne tiendrait qu'à moi de me garnir magnifiquement la gibecière. Mais, si je me souviens d'une journée de lumière, d'un air léger, d'une marche heureuse de jeunesse à travers les champs et les bois, j'ai perdu le compte du gibier. Soyez sûrs que si j'avais trois ou quatre perdreaux j'étais content.

" Aux premières fumées du village, harassé, j'eus Fidée d'un temps d'arrêt. Non loin de là, dans un grand champ familier, à la lisière d'un bois, j'aperce-

vais les touffes jaunissantes des châtaigniers, qu'un de mes ancêtres avait plantés là pour permettre sans doute aux villageois d'alentour de s'approvisionner de marrons à bon marché. Le résultat, d'ailleurs, répondit amplement à son attente, et tous les ans, j'entendais les mêmes lamentations sur les mêmes marrons, régulièrement abattus à coups de gaule parles mêmes pillards, qui s'étaient fait de cette récolte une agréable habitude. L'idée me vint d'aller m'assurer de l'état des lieux.

En arrivant, je reconnus que la cueillette avait eu lieu, et, philosophant là-dessus avec mon porte-carnier, je fis halte au pied du vaste buisson d'où émergeaient les arbres dépouillés. Robuchon, grappillant après les maraudeurs, avait réuni quelques douzaines de marrons. Le buisson très dru, jetant une grande arche de ronces au-dessus d'un fossé profond, en avait retenu quelques-uns. 11 fourrageait de son bâton dans la broussaille, criblé d'épines, rayé d'écorchures, pestant, jurant, surveillé par le chien qui attendait au moins quelque lièvre, comme résultat de tout ce bruit.

Un cri de terreur. En deux sauts, je suis auprès de Robuchon qui, d'une main tremblante, sans parler, me désigne quelque chose au plus profond du fossé. Je regarde : un homme est là, couché à plat ventre. Gros souliers, pantalon de droguet, blouse bleue, vieux chapeau de feutre lavé de pluie, c'est tout ce qu'on voit. Robuchon, enhardi, le touche du bout de son bâton. L'homme remue. Il n'est pas mort.

Rien vite, je m'explique sa présence en ce lieu. ïl est venu pour voler les marrons. 11 m'a vu venir. Il s'est caché. Je le harangue, Je lui dis de se montrer, que les marrons me sont indifférents, qu'il ne peut rester dans ce buisson où il se met en sang. L'homme

ne bouge pas. Impossible de l'atteindre. Le bâton pouvait le joindre, et c'était tout. Je me perds en conjectures et, d'après ce que je vois du voleur, je tâche de deviner qui ce peut être des habitants du voisinage. Je lui pose des questions. Point de réponse. Alors je menace, je parle de mon fusil, et je dis que je vais tirer si l'on ne se montre pas.

Rien. Après tout, que m'importait? Je délibérais de laisser là mon brigand, et j'étais déjà à quelques pas du fossé, quand tout à coup les ronces du sommet s'agitent d'un mouvement régulier. Je m'approche. L'homme est en marche. Dans la cuvette profonde, il se traîne péniblement sur le ventre, et gagne peu à peu du terrain. Son mouchoir à carreaux rouges reste accroché à une épine derrière lui. Je l'en avertis par manière de plaisanterie : il revient sur ses pas à reculons, saisit l'objet et reprend sa route. Je le suis. Le fossé est long, mais nous arriverons au bout : s'il y a une éclaircie dans les ronces, peut-être pourrons-nous couper la route à l'ennemi.

Nous le suivons tous deux au mouvement des feuilles, au bruit des ronces cassées, quand tout à coup, l'homme jaillit tout droit du fourré comme un diable d'une trappe de féerie. Par quel prodige, sans élan possible, a-t-il pu traverser le roncier comme un clown fait d'un cerceau de papier, je ne sais? Toujours est-il que le voilà sur le talus opposé qui est en contre-haut, et à peu près hors d'atteinte.

Comment je franchis à mon tour le buisson, je l'ignore. Absurdement emporté par l'ardeur de cette chasse à l'homme, je dus faire un bond inouï, car, sans être trop déchiré, je me trouvai, fusil en main, de l'autre côté de la haie. A dix pas, l'homme courait devant moi, une gourde lui battant les reins. Il ne se

hâtait pas, comptant bien que je ne pourrais le suivre. Je le somme de s'arrêter. A mon cri, il saute sur le talus et, mains jointes en avant, comme le bon plongeur, il pique une tête au plus épais des ronces et disparaît tout d'un trait dans le fourré qui se referme sur lui. J'arrive. A peine un trdu visible. Robuchon, qui est resté de l'autre côté,' accourt. Buisson vide. Jusqu'à la nuit, nous explorâmes le roncier d'un bout à l'autre sans rien trouver.

Jamais je n'oublierai cet homme plongeant tête droite dans les ronces, aussi résolument, aussi élégamment, oserais-je dire, qu'il eût fait en plein fleuve. C'était une action désespérée. Il avait dû se déchirer cruellement. Il aurait pu se tuer. Les chances étaient qu'il restât accroché aux épines, pantelant. Eh bien! il avait trouvé assez de vigueur, arrivé dans le fond du fossé, pour courir à plat ventre je ne sais où, et se dérober à nos recherches sur ses talons.

Au retour, nous racontâmes l'aventure qui parut extravagante. Comment un homme aurait-il risqué sa vie pour ne pas avouer qu'il avait voulu prendre quelques marrons? C'était absurde. Quel intérêt le poussait à se dérober à ma poursuite jusqu'à s'exposer à la mort dans d'atroces blessures? On fit là-dessus maintes suppositions : mais, faute d'éclaircissements ultérieurs, nous dûmes rester sur nos conjectures.

Quinze ans après, un vieux paysan tout cassé se présentait pour me voir. C'était un fermier du Bocage, résidant à dix lieues de là. Son fils, pris de je ne sais quelle fureur jalouse, avait tué jadis sa fiancée d'un coup de couteau, la veille même du mariage. Il s'était sauvé comme un fou, et avait gagné on ne sait comment la Rochelle où il s'était fait prendre. Condamné à vingt ans de bagne, il était à la Nouvelle-

Calédonie où sa bonne conduite lui avait valu d'être l'objet de décisions gracieuses. Le vieux voulait revoir son enfant, et me demandait en pleurant d'intervenir en sa faveur. Afin de m'apitoyer davantage, il me rappela la fameuse poursuite dans le buisson creux des champs du Calvaire, dont son fils lui avait écrit l'histoire. Le dossier était excellent. On fit droit à la demande du vieux paysan. Voilà comment, courant à travers champs, je donnai la chasse à un assassin pour le ramener finalement dans sa demeure où sans doute il vieillit en paix.

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