LA MESSE AU VILLAGE
La Tranche-sur-Mer.
Je traverse le village au moment où la grand'messe commence. De toutes les rues débouchent des retardataires, jupon noir, coiffe blanche, courant d'une allure balancée de canard qui s'empresse. Quelques ménagères, pour économiser leurs deux sous, portent bravement une chaise. L'entrain me gagne, et me voilà dans la cohue villageoise.
Un grand vaisseau nu, des coiffes et des coiffes jusqu'à l'autel. Cinq ou six hommes tout au plus. L'église est pleine. Je me case péniblement dans un coin près des fonts baptismaux, accoté contre un tas de paniers noirs qui, tout à l'heure, s'empliront de provisions à la sortie de l'office.
Le prêtre arrive, et des chants nasillards, accompagnés d'un harmonium poussif, éclatent dans le chœur. Dominant les têtes inclinées, un suisse moustachu en costume de lancier polonais : schapska noir et rouge, dalmatiqué appareillée, avec un grand collier doré où pend une large médaille. Une grande verge noire avec une pointe d'acier complète l'illusion. Autour de moi, des femmes assises, d'autres effondrées sur les dalles, égrènent le chapelet, ou s'efforcent de suivre l'office dans le livre. Des vieilles poilues, les yeux cerclés de grandes lunettes rondes, sont immobiles sur le texte sacré. Quelques jeunes femmes debout, l'une d'elles, les yeux demi-clos, inconsciemment souriante,
regardent vaguement vers l'autel comme dans une vision d'inquiète espérance. Mains, visages et cous brûlés, battus des ailes de la coiffe blanche où se cachant les cheveux.
Avec un mouvement de vague, toutes ces mousselines surmontant des nuques dorées s'élèvent ou s'abaissent au signal de la sonnette sacrée. Quelles pensées dans ces têtes de dures travailleuses qui tout le jour, prenant part aux travaux de leurs hommes, chargent le fumier sur les ânes, gravissent péniblement la dune d'un pas alourdi, bêchent le sable ou le creusent de leurs mains pour les semailles ou la récolte ? Qu'est-ce qui les amène en ce lieu ? Qu'y fontelles ? Y trouvent-elles ce qu'elles y viennent vaguement chercher? Je me pose ces questions. Et je me dis que personne, en dehors de ce vieux prêtre blanc courbé devant son Dieu, ne parle à ces gens d'autre chose que de l'intérêt immédiat, but unique du labeur qui fait toute leur vie. Comment s'étonner si les créatures d'instabilité nerveuse, d'imagination obscurément tourmentée, souvent douloureuses et criantes, accourent en foule à ce temple mystérieux, unique monument du village, où dans la fumée de l'encens, parmi les cierges étincelants, un vieillard pliant sous la chasuble d'or les émeut de sonorités apaisantes?
Elles ne savent point le sens de ces étrangetés et ne le cherchent pas. Quelque chose s'accomplit en ce lieu qui les arrache pour un instant à la terre. C'est assez. D'autres dans les spectacles, dans les rêves, dans les hautes spéculations de l'esprit, échappent pour une heure aux misères de la vie, se consolant dé mirages divers ou de la fierté de n'être point consolés. Ces ressources de luxe citadin ne sont point à la portée des humbles travailleurs de la terre. Ils peuvent con-
tribuer pour le T. ouvre, l'Opéra, la Comédie-Française ou la Bibliothèque nationale. Mais rien ne leur revient de ce qu'ils ont donné. On leur offre l'église, le vieux prêtre et son suisse polonais. Ils courent aux pompes du culte, faute de mieux.
Et puis songez que cet homme étrange, bizarrement costumé, jouissant du privilège d'accomplir sous Fautorité du gouvernement des cérémonies mystérieuses qui décident de la destinée humaine, est en possession de consacrer la naissance et la mort, de faire l'union des époux, de diriger la vie. Rechercher le fondement de son droit? Quel labeur! Qui donc pendant ce temps extraira le pain quotidien de la terre ? N'est-il pas plus simple d'accepter telle quelle la seule solution de tous les problèmes de la vie qu'offre notre République à qui n'a pas le temps de se faire une opinion laborieuse?
L'autorité dit : « Derrière ces murailles, point de question qui ne trouve sa réponse. » Comment choisir, quand on n'offre pas autre chose ? La foule accourt, et les statues peintes, et les fleurs de papier dans les vases dorés, les costumes étincelants, l'appareil du sacrifice, toute cette pompe barbare qui nous fait sourire, charme la vue primitive, et les chants criards et l'harmonium essoufflé font délicieusement vibrer les nerfs engourdis de l'éternel contact de la terre.
Aller dire à ces gens qu'ils se trompent ! Quelle folie ! Pour se tromper, il faut essayer de savoir. Ils ont seulement senti. Quant à leur parler des sentiments nouveaux que la civilisation pourra leur apporter plus tard, ils n'en ont cure. La vie qui leur reste est trop courte pour qu'ils puissent seulement concevoir la pensée d'autres besoins d'esprit, d'autres salis-
factions morales créant des habitudes, des mœurs nouvelles. Bonne chance à ceux qui naîtront; voilà tout ce que pourront leur suggérer vos discours.
Pendant que je délibérais au-dedans de moi sur ces choses, le prêtre, qui venait de monter en chaire, annonçait la fête de saint Marc l'évangéliste et de je ne sais plus quels martyrs. Aucune fête, dit-il, n'obligeait les chrétiens à s'abstenir de leurs travaux quotidiens pendant un seul jour de cette semaine. Hélas ! brave curé, cela n'importe guère, car c'est aux femmes que vous parlez. Les hommes qui décident du travail sont restés dehors, indifférents à votre parole. En ces temps de transitions troublées, ceux-là ont échappé au charme de vos spectacles, et plus ou moins affranchis du dogme imposé, préparent, sans le savoir, des esprits que le labeur quotidien ne privera pas du droit de penser librement. De ces hommes en état de silencieuse révolte sur la place publique et de ces femmes courbées sous votre incompréhensible parole, attentifs seulement aux inquiétudes de leur destinée, des enfants naîtront ou déjà sont nés qui voudront connaître. Vos saints de plâtre doré, vos centons de barbare latin ne pourront pas leur suffire. Ils chercheront au delà, ils trouveront, car d'autres ont déjà trouvé. Quels dieux adoraient les aïeux de ce peuple il y a vingt siècles à peine, c'est-à-dire hier ? Que penseront leurs enfants des -grands mystères, après vingt siècles écoulés, c'est-à-dire demain ?
Ainsi parlait le Polyeucte antichrétien qui s'agitait silencieusement en moi cependant que l«j prêtre ânonnait une pénible lecture sur les commandements de Dieu. J'atteste saint Marc l'évangéliste et tous les martyrs qui seront fêtés cette semaine que pas une personne vivante n'a pu saisir le sens exact d'une seule
phrase. Et vraiment, il n'importait guère. Les vieilles disaient leur chapelet. Les jeunes regardaient sans voir, écoutaient sans entendre.
Les paroles marquées étaient dites à l'heure voulue, les rites extérieurs s'accomplissaient, c'est tout ce qui nous reste du christianisme aujourd'hui. Le sen du Verbe est demeuré sur nos lèvres, l'esprit qui vivifie s'en est allé. Un autre son persiste aussi, c'est celui des sous qui tombent dans le plateau de cuivre. Conduisez-moi les yeux bandés où il vous plaira. Quand j'entendrai ce bruit, je saurai que je suis dans le temple du Seigneur.
Ite, missa est. La cloche tinte, et devant moi défile en rangs serrés entre les deux rangées de bancs un troupeau moutonnant de faces hâlées, encadrées des mousselines blanches, visages durs, violents, inexpressifs, tout en volonté. Fronts bombés, pommettes osseuses, mâchoires fermées, mentons saillants. D'invraisemblables vieilles au visage raviné, verruqueux, piqué de grands poils drus, avec une expression obstinée de bêtes de labeur dans le collier. Des fillettes au profil d'oiseau, disgracieuses et niaises, éloisées, comme on dit ici. Des jeunes femmes aux grands yeux noirs éteints, au masque triste, qui ne peuvent pas sourire faute de la flamme au regard.
Ne m'étais-je pas trop pressé de les imaginer rêveuses, toutes ces frustes créatures de somme raidies sous le joug du travail de la terre ? Qui sait? L'apparence peut tromper. Elles sentent après tout, elles souffrent sûrement, elles aiment peut-être. Ou bien est-ce le simple moutonnement qui les amène, l'esprit d'imitation chez l'être faible, incapable de se résoudre par lui-même? La religion pour elles c'est le chapelet, la statue, l'image, les mots convenus... comme pour les
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autres. Il y a de tout cela sans doute dans cette foule, sans parler du besoin de se réunir, de faire acte social en commun, auquel le vote municipal ou politique ne donne vraiment qu'une satisfaction ridicule.
A la sortie, les hommes groupés sur la place vont au-devant de leurs compagnes sanctifiées, et la bourse des produits agricoles qui s'est tenue pendant la messe fait place aux gais propos. C'est l'heure des plaisantes rencontres, et ce post-scriptum de la cérémonie divine n'en estpeut-être pas le moindre attrait.
Les petits paniers noirs qui reviennent, eux aussi, de la messe s'approvisionnent hâtivement de légumes. Il est midi. La soupe fume sur les tables. La grande place se vide, et bientôt une poule solitaire s'ennuie à gratter inutilement le parvis du temple consacré au Dieu qui l'a faite pour la rôtissoire des humains.
Un vieux qui passe à côté de moi s'excuse, semblet-il, auprès d'un sceptique, d'avoir assisté à l'office. « Hé bé, un p lit de prêche, o 1 fait trejous plaisi ». Il a vraiment raison, le vieux. Quand on s'est tu pendant six jours, on a vraiment besoin, le septième, d'entendre parler quelqu'un.
Maintenant, est-il nécessaire que ce soit en latin ? Et ne pourrait-on varier les sujets ?