LA SORCIÈRE
Un de nos compatriotes, qui revient d'Irlande, adresse au Journal des Débats le plus étrange récit d'un procès qui vient de se juger aux assises de Cork. Il s'agit d'une sorcière brûlée vive suivant la tradition de l'Eglise catholique. Cette fois pourtant l'Eglise ne paraît pas directement impliquée dans l'affaire. Le crime vient seulement de l'esprit de superstition qui est son œuvre. Voici l'histoire :
Michel Cleary, tonnelier, vivait avec sa femme, près de la petite ville de Clonmel, dans le comté de Cork. Il avait la réputation d'un excellent mari, d'un homme paisible, et d'un bon travailleur. Signe distinctif en ce pays : il ne s'enivrait pas.
Au mois de mars dernier, sa femme fut prise subitement d'une maladie de langueur. Il en éprouva le plus vif chagrin, et, à force de méditer sur l'événement, finit par se persuader que c'était V œuvre des mauvaises fées.
Des voisins, consultés, lui mirent en tête que sa femme avait été enlevée par les fées, et que celle qui gisait dans son lit n'était qu'une fée revêtue d'une apparence trompeuse. On tint un conseil de famille où assista le père de la malade avec trois ou quatre cousins. Là, il fut décidé d'une voix unanime qu'il y avait lieu de faire venir un docteur de fées, et que si celui-ci ne réussissait pas à rappeler la femme méchamment enlevée, il fallait brûler vive la sorcière qui avait pris sa place.
122 LE GKAND PAN
En conséquence, le 14 mars, le docteur de fées, un nommé Dunn, fut tout aussitôt mandé. Le mari, le père, ainsi que quatre parents assistés d'une vieille femme, se tenaient au chevet de la malade. Je laisse la parole au correspondant du Journal des Débats :
« Le docteur fit une potion d'herbes amères et, après diverses incantations, il voulut forcer la pauvre femme à boire cette potion. Elle résistait de toutes ses forces : preuve de plus aux yeux de ses tourmenteurs qu'elle était bien une méchante sorcière. Son mari et son père la tenaient, et, comme le docteur lui versait le breuvage dans la gorge, ils lui demandaient tour à tour : « Es-tu Marguerite Boland, la femme de Michel Gleary? Parle, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit... Au nom de Dieu, réponds : — Es-tu Marguerite Boland, la fille de Patrick Boland? » Et la pauvre femme de répondre : « Je la suis. » Après quelques heures de cette torture, le docteur s'en alla, déclarant qu'il ne pouvait rien faire, et que cette femme n'était pas une vraie femme, mais une fée sous forme humaine. »
Il ne restait plus qu'à recourir aux grands moyens. Le lendemain soir, il fut décidé dans une réunion de famille qu'il n'y avait plus que le remède du feu. On reconnut après délibération, dans ce parlement d'hommes bien intentionnés et jouissant de toutes leurs facultés de raison, que la véritable femme de Cleary avait été emportée par les fées sur le sommet d'une montagne, dans les ruines du fort de Kilnagranah. Il n'existait qu'un moyen de la retrouver c'était de brûler vive la méchante fée qui avait pris sa forme, et d'aller sur la montagne se mettre en embuscade, la nuit, dans les ruines du fort. Au coup de minuit, Cleary verrait apparaître sa femme, sa vraie
femme sur un cheval blanc. À lui de se précipiter, et de couper avec son couteau les rênes du cheval fantastique. Sa femme lui tomberait dans les bras, et tous deux seraient pour toujours à l'abri des entreprises des fées. Ce fut Cleary lui-même qui exposa ce plan. « Le beau-père et les parents reconnurent qu'il avait raison. ».
La malade fut donc tirée de son lit, et placée à titre d'épreuve suprême sur le feu qui flambait dans la cheminée. On lui posa les mêmes questions que précédemment. Elle répondit de même, et finalement s'évanouit. Il n'y avait plus lieu d'hésiter.
On enveloppa la misérable victime d'une couverture qu'on satura de pétrole, et sur un petit tertre à quelques pas de sa demeure, on la brûla vivante. Après quoi Cleary, l'âme tranquille, fort de la conscience du devoir accompli, s'en alla sur la montagne attendre le cheval blanc. Il guetta deux nuits, muni de son bon couteau, mais, par malechance, le cheval blanc ne vint pas.
En revanche, les gendarmes, qui n'étaient pas attendus, découvrirent le cadavre et arrêtèrent tout le lot de conjureurs de fées. Ceux-ci, bien loin de crier, soutinrent placidement qu'ils avaient fait une chose méritoire. Ce n'était pas un être humain qu'ils avaient brûlé, mais bien une fée, et si on les laissait seulement s'embusquer pour attendre le cheval blanc, ils se faisaient fort de ramener la véritable femme de Cleary comme preuve de l'excellence de leurs actes.
Les condamnations qui s'ensuivirent importent peu. Je note seulement que, la sentence prononcée, le mari protesta que si on l'avait laissé guetter le cheval blanc sur la montagne, sa femme serait aujourd'hui à ses côtés.
Et maintenant, quelle conclusion tirer de cette histoire? En sommes-nous là que dans le Royaume-Uni, l'un des pays les plus éclairés du monde, à la fin du dix-neuvième siècle, des hommes puissent en toute candeur d'âme et dans les intentions les meilleures, accomplir de tels actes? L'Irlande catholique est en proie aux superstitions comme notre Bretagne, et je connais pour ma part un grand nombre de paysans vendéens que nul ne ferait démordre de la ferme croyance aux sorciers, N'avons-nous pas vu, il y a cinq ou six ans, deux jeunes paysans bretons ouvrir avec des vilebrequins le ventre de leur sœur pour en arracher le démon. Pendant ce temps, la mère et la sœur, agenouillées dans le sang, invoquaient le Seigneur. Il avait suffi, pour déterminer cet acte, que le curé, reprochant à la jeune tille de se regarder trop souvent dans la glace, eût prononcé cette parole : « Vous êtes possédée du démon de l'orgueil. »
Si l'affreuse tradition du moyen âge est encore à ce point vivante dans l'âme d'une partie de nos concitoyens, que parlons-nous de science vulgarisée, de lumière répandue, quand nos modestes foyers de connaissance et de raison sont encore si tristement auréolés d'une épaisse nuée d'obscurité noire ?
Nous nous vantons trop tôt, et parce que des lueurs de vérité se propagent, parce que des cerveaux s'éclairent d'une lente diffusion lumineuse , nous crions : c'est le jour. Quand l'aube blanchissante laisse encore dans la nuit tant d'êtres humains vagissant! Ne trouvons-nous pas jusque dans nos académies des professeurs patentés pour déclamer contre nos tentatives de connaître.
0 Cleary, bon disciple de Brunetière, tu ne t'arrêtes pas comme ton maître aux vanités de la rhétorique.
Tu pousses droit à l'acte. Cet ennemi prétendu de la science consulte lâchement son baromètre avant de sortir, pour savoir s'il doit prendre son parapluie. Toi, tu n'as pas de ces faiblesses. La science est un rêve, tu le dis et tu le crois. Vivant dans le monde des esprits, tu brûles les fées, et tu ris aux gendarmes de la science qui prennent scientifiquement une fée pour ta femme.
Qui donc te donnerait un autre enseignement? Ce n'est pas ton curé, le curé du même Brunetière, qui prêche que Jésus-Christ chassait les esprits dans le corps des porcs immondes, et qui se livre lui-même aux pratiques de l'exorcisme suivant les règles de l'Eglise. Il n'y a pas plus de deux siècles et demi que Richelieu, le grand Richelieu, brûlait Urbain Grandier, par son Laubardemont, pour magie, possession, maléfice. Aujourd'hui, encore, le peuple de la Révolution française salarie un clergé prôneur d'amulettes» de médailles préservatrices, de scapulaires, de reliques et de miracles. Tout cela se vaut et tu aurais bien embarrassé tes juges chrétiens en leur demandant s'ils osaient nier l'existence des démons.
Ce sont des hypocrites, des pharisiens, ô bon tonnelier d'Irlande, qui te condamnent pour avoir consciencieusement brûlé une sorcière, comme ils ont fait pendant des siècles et comme ils feraient encore sans l'incroyante science qui, malgré l'académie, gagne sur la foi.
Micheleta fait un livre là-dessus. Si j'apprends que tu sais lire, je te l'enverrai dans ta prison.