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MARS

Imagine-t-on l'émotion de l'astronome, seul dans la nuit silencieuse, l'œil braqué sur un monde dont le séparent des millions de lieues, qui, tout à coup, découvre là-bas quelque signe fugitif d'un phénomène inattendu? Est-ce illusion? Est-ce réalité? Et s'il est vrai que sur un petit globe perdu quelque chose se passe qui n'était pas prévu, qu'est-ce que ce peut être? Comment arrêter l'imagination qui veut franchir l'espace, pénétrer les apparences, et trouver d'abord la clef du mystère?

Grande fut la surprise de M. Javelle, de l'Observatoire de Nice, quand, le 28 juillet 1894, il aperçul

une sorte de projection lumineuse sur le bord inférieur du disque de Mars. Quelques jours plus tard, l'observatoire de Kiel confirmait la découverte, et depuis ce temps, tous les astronomes, l'œil fixé sur l'inquiétante planète, interrogent la tache lumineuse qui se maintient et grandit.

Mars est la planète la plus connue. Nous y suivons le cours des saisons, nous y voyons fondre les glaces des pôles : certaines taches sombres, dont la nuance se modifie de l'hiver à l'été, ont même paru d'immenses forêts, qui changeraient d'aspect à la chute des feuilles. Des continents ocreux, des mers verdàtres, des îles, que n'y découvre-t on pas?

On n'y a pas encore aperçu des hommes. Mais puisque les conditions de la vie dans Mars ne sont pas très différentes de ce que nous les voyons chez nous, il ne faut pas désespérer d'y apercevoir bientôt quelque •grouillante petite chose qui sera l'analogue de notre humanité s'agitant désespérément sans résultat appréciable, jouissant par éclairs, souffrant sans relâche. Si on ne les a pas vus, ces Martiens, si lents à répondre à l'appel de nos yeux, on a peut-être aperçu du moins trace de leur action, de leurs travaux. Clest ce qu'on se dit lorsque le professeur Schiaparelli, de Milan, découvrit sur la surface de la planète des stries parallèles ou croisées dont l'imagination fit de gigantesques canaux. Quel étrange système d'irrigation ou de navigation pourrait nécessiter de tels travaux? nous l'ignorons. Si je ne me trompe, on a signalé récemment des changements dans ces rayures. Je parierais qu'ils auront renversé là-haut quelque ministère, et que le nouveau ministre des travaux publics a voulu se signaler par quelque réforme — suggestif exemple qui ne sera pas suivi.

Mais s'il n'y a pas de canaux, qu'est-ce que ces lignes où semble se manifester une volonté de géomètre ? Un signal peut-être? Si nous y répondions? .Ya-t-on pas proposé de construire, en pierres de taille, d'immenses figures de géométrie dans le Sahara ou dans les plaines sibériennes pour amorcer la conversation par un théorème d'Euclide. La même idée est peut-être venue aux habitants de Mars et il se peut qu'ils nous interrogent, à leur façon sur la question toute simple des lignes parallèles qu'ils supposent à la hauteur de notre intelligence. Cette manière de se faire passer un examen, à des millions de lieues de distance entre le colleur et le collé, est tout à fait réjouissante.

Et la projection lumineuse de M. Javelle? N'y-a-t-il pas plus de chance encore, pour que ce soit un signal de télégraphie optique à l'adresse des Terriens. Les incendies, les éruptions volcaniques, si prodigieuses qu'on les suppose, ne produiraient rien de pareil. Si c'était une flamme voulue, produit de quelque ingénieuse découverte qui nous aurait échappé jusqu'ici? Si bientôt des intervalles réguliers d'ombre et de lumière lançaient, à travers l'espace conquis, une projection de volonté humaine tellement claire que l'évidence s'imposât? Si l'astronome dans la solitude de sa coupole, attendant le rayon du phare planétaire, devait comme le guetteur du palais des Atrides, dans YOrcstie, voir éclater tout à coup dans la nuit le feu qui dit la prodigieuse nouvelle?

Seulement ce n'est plus de l'Ida, de Lemnos, du mont Athos, des bords de l'Euripe, et du Cithéron que la flamme va se propager de poste en poste pour annoncer à Argos la misérable chute de Troie. Non, c'est de Mars et de Yénusr de Jupiter, de Saturne et

jusqu'aux confins de Neptune peut-être, que le faisceau de la lumière, répercuté de globe en globe, doit faire fulgurer le prodige de la pensée humaine jetant une arche de flamme entre les mondes. Et qui sait? Peut-être, par-delà notre province planétaire, des yeux puissants braqués dans l'infini* saisiront des lueurs au passage, et des êtres étonnés diront : « On se parle là-bas. »

C'est un *rêve. Mais nous en avons réalisé de plus surprenants.

Aux anciens jours de la primitive nébuleuse, les parcelles qui forment ces mondes épars, étaient réunies, confondues. Elles ont eu des fortunes diverses. Brûlantes ou glacées, stériles ou fécondes, elles emportent à travers l'espace indifférent, dans l'inconscience souveraine de l'immuable, la conscience souffrante d'un éclair de vie. Et en attendant l'heure fixée pour la réunion nouvelle des éléments dispersés de la nébuleuse future, voici que cet embryon éphémère, impuissant, sans hier comme sans lendemain, rassemble assez de force pour envoyer à travers les champs de l'espace, des vibrations de conscience qui en éveillent d'autres, proclamant à tous les carrefours du ciel une grande communion de vie planétaire, faisant de l'homme fugitif, le conquérant, pour une heure, du monde inexorable qui le possède et le tient dans le passé, dans l'avenir, pour l'éternité, à jamais.

Voilà les horizons que nous ouvre la petite lueur tremblante sur le bord du disque de Mars. Cela paraît extravagant. Et cependant il y a moins loin de la découverte de M. Javelle à la réalisation de cette folle hypothèse, que des mornes ancêtres de l'anthropoïde muet qui engendra nos parents velus des cavernes à

x2 LE GRAND PAN

Newton, Laplace, Rabelais, Shakespeare, Molière, Victor Hugo, Renan.

Nous nous obstinons bêtement à chercher le miracle absurde qui n'est pas et ne peut pas être, et nous fermons les yeux à l'éclatant prodige dans lequel nous vivons. Vraiment la pauvre imagination des croyants m'afflige et me désespère. Qu'est-ce que les merveilles du Ciel hindou, de l'Olympe grec, du Paradis de Mahomet ou du Christ, en comparaison du miracle affolant qui, sous nos yeux, déroule le tableau sans fin d'un prodige plus grand que le rêve.

Ne nous hâtons donc pas de rire et de nous moquer. Nous traçons le cours des astres et nous les voyons arriver à l'heure dite au point précis où nous les attendons. Nous les mesurons, nous les pesons. Par le rayon qu'ils nous envoient, nous analysons leur substance. Nous calculons leurs saisons, et nous pouvons raisonner des manifestations cosmiques dont ils sont le théâtre. Tout le système planétaire est soumis aux mêmes règles de mécanique céleste. Les lois de cette partie de la mécanique que nous dénommons physique et chimie, communes à des amas de matière autrefois réunis, produisent sans doute des résultats variables avec la température et les proportions des éléments. Mais tout concourt à confirmer l'hypothèse qu'elles aboutissent au développement de vie qui a produit sur notre globe, pendant de longs siècles, les essais attestés par les empreintes géologiques dans l'ordre végétal et animal. Sous une forme qui peut varier avec les milieux, la conscience, l'intelligence à ses différents degrés, font partie de l'évolution physiologiques des êtres, dont pour aujourd'hui le terme est, sur la Terre, l'homme actuel avec sa puissance de devenir, et sur d'autres planètes, d'autres modalités

de conscience et d'intelligence de résultats analogues.

Si la lumière sert de véhicule à la pensée de l'homme d'un point de son globe à l'autre, pourquoi ne pourrait-elle relier les sphères qui promènent dans une route inflexible, une pensée impatiente de Tau delà? C'est un rapide messager qui fait ses 75,000 lieues à la seconde. Qui donc osera prophétiser que nous n'en saurons jamais profiter?

Astronomes guettez, épiez, cherchez et si jamais le jour vient où vous nous apportez la certitude du miracle, vous aurez la gloire d'avoir fixé pour l'Humanité, en quête d'elle-même, une date inoubliable dans l'histoire du monde.

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