HOMME DES VILLES ET DES BOIS
J'ai toujours été très curieux des langues primitives. Aussi, lorsque j'appris qu'un Américain, M. Garner, se proposait de publier un dictionnaire françaissimiesque et simiesque- français, ma joie ne connut pas de bornes.
L'idée de pouvoir traduire le Discours sur l'histoire universelle en onomatopées de singe me réjouissait au dernier point. Je n'étais pas moins heureux de penser que j'aurais bientôt sous la main un interprète patenté pour me transposer en vers romantiques les grognements des cynocéphales, les cris des babouins, des macaques, des guenons qui font l'ornement du Jardin d'Acclimatation.
J'ai rencontré un jour à Amsterdam un orang-outang qui avait certainement quelque chose à me dire. L'intensité, l'humanité de son regard me frappa vivement, et j'en rêvai tout un jour. Nous étions chacun dans notre cage : moi, dans la plus grande, bornée par l'horizon; lui, dans une modeste cellule du Jardin
zoologique. Nous trouvant seuls, entre hommes, nous nous regardâmes longuement.
Il me fit un signe vague de la main que j'interprétai comme un reproche de venir, à mon tour, railler sa détresse. Tel César à Brutus : « Tu quoque. » Je répondis par un haussement d'épaules qui signifiait à peu près : « Pardonne-moi, frère. Si les tiens étaient les plus nombreux et les plus forts, c'est toi qui serais dans la grande cage, et moi dans la petite. » La philosophie de cette réponse lui plut, apparemment, car un grand rictus de paisible ennui m'apprit qu'il se résignait, de dédain, à ma présence.
Chose curieuse, je ne trouvai rien à lui dire. Peutêtre parce que l'homme des villes aurait eu trop d'excuses à présenter sur toutes choses à l'homme des bois. Je demeurai coi, bêtement, écarquillant les yeux, bouche bée. L'autre, pour me donner, sans doute, le temps de reprendre mes esprits, s'assit gravement sur son derrière comme aurait fait un Turc ou un Japonais, et dextrement s'épouilia avec la tranquille crânerie d'un mendiant espagnol. La malice du coin de l'œil ironiquement plissé me disait clairement : u Tu vois : même vermine, même sang. L'humble pou lui-même atteste que nous sommes frères. » Instinctivement, par naturelle politesse, je me grattai la tête, à mon tour.
Ce simple mouvement de courtoisie toucha mon nouvel ami plus que je n'aurais pu prévoir. 11 se leva soudain, et me tendit noblement une main fraternelle, dont l'aristocratique longueur humiliait mes courtes phalanges. Nous étions faits pour nous comprendre. Je vis d'abord qu'une pensée venait au prisonnier, qu'il avait résolu de me communiquer. Mais comment ? Le Masque de fer, en pareil cas, écri-
vait avec son sang sur sa chemise. Par l'outrageuse avarice des Hollandais, mon frère des bois n'avait point de chemise. Hautainement résigné à la fatalité mauvaise, il ne réclamait point de voiles. Pourquoi même n'avouerais-je pas qu'il affectait une noble impudeur dont la candide franchise le mettait peutêtre au-dessus de son frère des villes?
Ayant cherché dans sa tête quelque moyen d'expression qui fût à ma portée, mon frère contracta soudain son visage amical en une effroyable grimace. Son nez ouvert, ses yeux ronds, sa bouche lippue, son poil hérissé qui le faisaient ressembler d'assez près aux portraits de notre Ibsen que tout le monde reconnaît pour un type élevé d'humanité, se ramassèrent tout à coup en une boule informe horriblement plissée au milieu de laquelle un cul-de-sac de muqueuse rouge tour à tour béant ou fermé suggérait invinciblement la pensée d'un autre sphincter. Cette mimique achevée, la face du captif, subitement redevenue humaine, prit un aspect dolent, minable, comme désespéré ! Ce fut alors une suite de grognements doux, une plaintive mélopée susurrée, yeux clos, bouche fermée. Puis le visage s'éveilla, prit une expression de raillerie amère, et par des grondements rauques signifia le plus souverain mépris des hommes et des choses. Une pause, des gestes incertains, et, sans transition, des yeux féroces, des cris de fureur dans une mimique désordonnée.
Je regardais, humilié d'être réduit à l'expédient d'une traduction approximative. Un académicien luimême eût compris que l'anthropoïde disait sa douloureuse histoire, me dépeignait ses bourreaux par sa grimace horrible, me racontait ses souffrances, ses révoltes, me disait sa misère et sa soif de vengeance.
Mais, par le cas d'un spectateur du Théâtre-Français qui ne pourrait comprendre Britannicus que par les gestes et les cris, jugez de l'infériorité de ma traduction. J'imagine que mon attitude hébétée dit clairement mon incapacité de saisir les nuances littéraires du langage inconnu. Navré de tant d'ignorance, l'homme velu, méprisant et bon, m'enveloppa d'un suprême regard de pitié, et sans plus s'occuper de moi se prit à quereller une mouche bourdonnante pour bien me marquer son définitif mépris de l'humanité. C'était m'inviter courtoisement au départ. Je crus devoir déférer à un vœu si discrètement exprimé, et, tête basse, je gagnai la porte à l'anglaise.
Vous comprenez maintenant pourquoi je caressais avec tant de joie l'espoir d'une éclatante revanche. Mon parent d'Amsterdam est mort depuis longtemps. Mais l'occasion n'est pas rare de rencontrer quelqu'un de ses neveux, et j'aurais eu grand plaisir à pénétrer enfin les mystères grammaticaux de la langue simiesque au moyen d'un vocabulaire accompagné d'un rudiment de syntaxe.
Pourquoi faut-il que M. Garner, qui avait fait précédemment de si curieuses recherches sur le langage des singes, jusqu'à noter en musique le cri qui signifie : « Je voudrais bien boire une tasse de lait », se soit déplorablement moqué de nous ? L'Américain nous avait bruyamment annoncé qu'il se rendait au pays des singes en vue de la rédaction de son lexique. Cela nous avait donné la plus grande confiance, car chacun sait qu'on n'apprend sérieusement une langue que dans le pays où elle est parlée. Nous suivions par la pensée M. Garner interrogeant les babouins au passage, questionnant subtilement la guenon, interviewant le gorille, agaçant plaisamment quelque ma-
caque pour lui arracher ses confidences, et nous revenant avec de vrais documents humains.
Mais voici qu'un diable de missionnaire qui évangélisait nègres et chimpanzés sur les bords de rOgooué, nous apprend que M.Garner est venu s'installer dans sa mission et n'a jamais eu de relations avec d'autres anthropopithèques que les bons moricauds qui, au lieu de dire tout simplement h'thi pour demander du lait, s'expriment laborieusement en ces termes : Li bon nèg ben content ta fia. Ce n'est plus ça du tout. Garner est un impudent farceur. Jamais un singe n'aurait eu l'idée d'une telle supercherie. Qu'est-ce que la gent simiesque va penser de nous.
Nous devons, en vérité, des remerciements au révérend Père Bulion, car, s'il n'avait pas courageusement dénoncé l'imposteur, que fût-il advenu des malheureux qui, son livre à la main, eussent essayé de lier conversation avec de joyeuses mandrillesou de petites guenons folâtres ? Me voyez-vous devant la cage du Jardin d'Acclimatation poussant le cri qui, dans mon idée, doit signifier : « Salut à toi, gentille sœur » alors qu'il exprimerait en réalité quelque appréciation malséante des charmes de mon interlocutrice ? Une si grossière méprise ne pourrait évidemment qu'accroître le malentendu déjà suffisamment grave entre nous. Quand on pense aux malheurs qu'aurait pu déchaîner sur les deux tribus la canaillerie de ce Garner, il n'y a pas d'anticlérical qui osât marchander sa reconnaissance au brave missionnaire évangélisateur des cynocéphales et des gorilles.
Je le dis avec confiance, l'œuvre de Garner sera reprise quelque jour. Les bêtes ont un langage : il ne s'agit que de le comprendre. Les sentiments qu'elles expriment sont peut-être moins variés et surtout
moins nuancés que les nôtres, mais il n'en diffèrent sans aucun doute que par des degrés. C'est aussi le cas de l'antropophage australien vis-à-vis de l'Européen raffiné. Nous avons fini par démêler le sens des onomatopées du cannibale. Pourquoi n'éclaircirionsnous pas le mystère des inflexions de voix du chimpanzé?
Qu'y a-t-il en nous dont le principe ne soit en tous ces frères? La joie, la douleur, la faim, la gloutonnerie satisfaite; l'amitié, l'amour, la haine, la fureur; la résignation, la révolte, la plainte, l'appel de secours, l'invocation de solidarité, le refus de l'aide implorée, tout cela c'est de l'homme et de la bête aussi, indifféremment. Egoïsme, altruisme, loi de toute vie. Seulement pour les êtres de tout ordre, le fait de se communiquer leurs sentiments, de se suggestionner entre eux, les conduit infailliblement à se mieux connaître, à s'aimer, à diminuer un peu du mal de la fatalité. Qui sait ? En essayant de comprendre les singes, ce qui mène à les aimer, nous arriverons peut-être à comprendre, à aimer les hommes. Haïr, 'est ignorer. Apprenons.